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Cinéma
Réflexions d'un cinéphile confiné : Jean Renoir, le Patron (2)
Réflexions d'un cinéphile confiné : Jean Renoir, le Patron (2)

| Jean-Louis Requena

Réflexions d'un cinéphile confiné : Jean Renoir, le Patron (2)

Période américaine et déconvenues (1940-1948)

Jean Renoir s’installe à Hollywood le 10 janvier 1941. Il ne parle pas un mot d’anglais. Fort heureusement Dido est multilingue. Après de longues négociations, il est engagé par le directeur de la production de la Twentieh Century Fox : Darryl F. Zanuck (1902/1979). Il réalise son premier film américain Swamp Water ("L’Etang tragique") sur un scénario de Dudley Nichols (1895/1960) qui devient son ami. Il reste un an sans tourner tout en refusant des propositions qu’il juge inacceptables. En 1942, il réalise pour la RKO "This Land is Mine" (Vivre libre) avec le même scénariste et Charles Laughton (1899/1960) célèbre acteur anglais « oscarisé » qui sera un de ses amis. Suit un court métrage de propagande : "A Salute to France" (Salut à la France) sorti à Paris en Octobre 1944. Un producteur français, Robert Hakim, refugié à Hollywood propose en 1945 un projet à Jean Renoir : "The Southener" (L’Homme du sud) qui sera selon lui sa meilleure œuvre américaine. Son film suivant, "The Diary of a Chambermaid" (le Journal d’une femme de chambre) réalisé en 1946 pour la RKO d’après le roman éponyme d’Octave Mirbeau est un désastre. En 1947, il abandonne le tournage de "The Woman on the Beach" (La femme sur la plage).

Les artistes français refugiés à Los Angeles rentrent en France : Julien Duvivier (1896/1967), René Clair (1898/1981), Michèle Morgan (1920/2016), etc. Jean Gabin s’est engagé en 1943 dans les Forces Françaises libres. Jean Renoir refuse de nombreux projets de films : le système des studios hollywoodiens ne lui convient pas. Il reste un artisan, soucieux de son art, dans une industrie « culturelle » qui ne propose que des produits manufacturés.

L’Inde et l’Europe (1949-1956)

Jean Renoir a 54 ans. Sa carrière est au point mort. Il découvre le roman "The River" (1946) de la romancière anglaise Rumer Godden. Dans l’enthousiasme, Il adapte l’ouvrage : "The River" (Le Fleuve – 1951). Après plusieurs voyages de reconnaissance en Inde qui vient d’accéder à son indépendance (1947), il démarre la « tournaison » près de Calcutta en décembre 1949. La réalisation est difficile car le film est en couleur « Technicolor » procédé lourd (caméra énorme, éclairage naturel ou artificiel important, tirage des négatifs, etc.). Avec son neveu Claude Renoir (1913/1993), chef opérateur, fils de son frère Pierre, ils domestiquent tous les inconvénients d’un tournage difficile et produisent des images sublimes : les plus belles jamais produites par le procédé Technicolor. Jean Renoir durant un long montage (10 mois !) mixe les images authentiques de l’Inde alors peu connue, avec la fiction de son scénario, sans cesse remanié, lors de la fabrication du long métrage (99’). Le film a un énorme succès international : 2 millions de spectateurs en France (1951). En 1951, il obtient le Prix International à la Mostra de Venise. Sa carrière internationale est relancée.

Des producteurs italiens lui proposent de mettre en scène en Italie un film adapté de la nouvelle le « Carrosse du Saint Sacrement » de Prosper Mérimée : "Le Carrosse d’Or" (1952). Il accepte le challenge après de nombreuses modifications, par ses soins, du scénario. C’est la première superproduction européenne en Technicolor sans participation américaine. La vedette du film est la grande comédienne Anna Magnani (1908/1973), au caractère difficile, qui ne parle pas anglais, langue retenue pour la version originale ! La « tournaison » a lieu dans les studios de Cinecitta à Rome : au XVIIIème siècle, une troupe de théâtre italien arrive dans une colonie espagnole d’Amérique Latine. Les décors, la photo couleur (Claude Renoir) sont magnifiques. L’histoire agitée de Camilla (Anna Magnani) et de ses amoureux est menée à toute allure sur une musique baroque, vivifiante, d’Antonio Vivaldi (1678/1741). C’est une sorte de féerie picturale que Jean Renoir a « poussé » vers la commedia dell’arte. Le critique François Truffaut, exalté, qualifie le film de « chef d’œuvre », mais le long métrage (102’) est un échec cuisant, tant en France qu’en Italie.

De retour en France, après plusieurs projets qui n’ont pas abouti, dont un sur Van Gogh, Jean Renoir tourne dans le studio Francoeur à Paris, une comédie dramatique sur la « Belle Époque » : "French Cancan" (1954). Danglard (Jean Gabin) directeur à Montmartre de la salle « Le Paravent Chinois » décide de relancer une danse tombée dans l’oubli : le Cancan. Pour ce faire, il construit une nouvelle grande salle : « Le Moulin Rouge ». Il recrute des danseuses dont une petite blanchisseuse Nini (Françoise Arnoul). Les images en Technicolor sont de nouveau sublimes (chef opérateur, Michel Kelber). Le réalisateur n’a pas oublié qu’il est le fils d’un grand peintre impressionniste : certains plans rappellent par leur composition, leur cadre, la palette graphique des tableaux d’Auguste Renoir. Sur une musique de Georges Van Parys (1902/1971), Jean Renoir a écrit les paroles de La Complainte de la butte interprétée par Cora Vaucaire. Le film projeté en mai 1955 est un triomphe en France : 4 millions d’entrées !

Sur un scénario qu’il a élabore seul, Jean Renoir fin 1955, après le succès de French Cancan démarre le tournage d’une comédie historique : "Elena et les Hommes" (1956). L’actrice principale est Ingrid Bergman (1915/1982), alors sans le sou après les échecs répétés des films de son mari Roberto Rossellini. C’est une production franco-italienne onéreuse en couleurs (Technicolor) et des acteurs de renom : outre Ingrid Bergman (Elena Sokorowska), Jean Marais (le général François Rollan) et Mel Ferrer (le comte Henri de Chevincourt) qui jouent une folle farandole inspirée, lointainement, des « aventures » du Général Boulanger. Le film est un échec relatif (2 millions d’entrées France) compte tenu de son coût élevé.

Les derniers feux (1957/1962)

En 1959, Jean Renoir tente une expérience avec la RTF (Radio Télévision Française) : Il enregistre en une dizaine de jours, en noir et blanc, un film d’après le célèbre roman de Robert Louis Stevenson « L’étrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde » (1886) : "Le Testament du docteur Cordelier" avec Jean-Louis Barrault dans le rôle du docteur. Le long métrage ne sortira en salle et sur les écrans de télévision qu’en novembre 1961, soit près de 3 ans plus tard.

"Le déjeuner sur l’herbe" (1959) est une comédie champêtre que Jean Renoir tenait à réaliser. Tous les extérieurs qui rappelleront les tableaux de son père seront enregistrés dans la propriété familiale « Les Collettes » à Cagnes-sur-Mer. Le professeur Etienne Alexis (Paul Meurisse) est un fervent apôtre de la fécondation artificielle. A la veille d’un mariage arrangé, lors d’un pique-nique à la campagne, il fait connaissance de Nénette (Catherine Rouvel) belle paysanne bien en chair…Le 29 ème long métrage de Jean Renoir est d’une grande beauté visuelle qui rappelle les paysages bucoliques des peintres impressionnistes. De nouveau, c’est un échec commercial.

Seule consolation en cette année 1959, où sa « nounou » Gabrielle vient de s’éteindre, la présentation triomphale de la "Règle du Jeu" restaurée à la Mostra de Venise.
Une société de production française, Les Films du Cyclope, propose à Jean Renoir d’adapter pour le cinéma un roman de Jacques Perret (1901/1992) : "Le Caporal épinglé" (1962). Avec l’aide du cinéaste Guy Lefranc, d’abord pressenti, Jean Renoir coécrit une adaptation du roman. Juin 1940, une équipe de prisonniers français, Papa (Claude Brasseur), Ballochet (Claude Rich), Guillaume (Jean Carmet), le bègue (Guy Bedos) et le caporal (Jean-Pierre Cassel) n’ont qu’une idée : s’évader du camp…Bien entendu pour les producteurs, le film sur les prisonniers de la Deuxième Guerre Mondiale devait rappeler celui de la Première Guerre Mondiale : La Grande Illusion (1937) et son phénoménal succès mondial. Il n’en sera rien. Le film sera un échec de plus pour le cinéaste en dépit des coupes réitérées, qualifiées « d’idiotes » par le réalisateur, que le producteur inflige au film. Jean Renoir fait part de son « dégout » et retourne dans sa maison californienne.

Durant toute sa vie Jean Renoir a beaucoup écrit : scénarios, lettres, mémos, etc. A 68 ans, dans sa maison de Beverly Hills il se remet à l’ouvrage et publie en 1962 en deux versions (Français, Anglais) une biographie sur son père : « Renoir, par Jean Renoir » (1962). Puis en 1964 un court roman : « Les cahiers du Capitaine George » et quelques ouvrages posthumes comme « Ma vie et mes films » (1974). 

En 1970, il réalise pour l’ORTF (Office de Radiodiffusion et Télévision Française), Bavaria Films (Munich) et la RAI (Radio Televisione Italiana) quatre sketches totalisant 100 minutes qui seront diffusés sur les petits écrans en 1970 et dans les salles obscures en 1975.

Citoyen américain depuis 1945, Jean Renoir s’éteint dans sa maison de Bervely Hills en février 1979 à l’âge de 85 ans. Il est enterré, en terre française, dans le caveau familial à Essoyes (Aube).

Jean Renoir, Le Patron (1894-1979)

La vie de Jean Renoir est une traversée de siècle : né à la toute fin du XIX ème siècle, il aura vécu deux guerres mondiales (14/18 et 39/45), une grande crise économique (1929), des convulsions politiques (la montée du fascisme en Europe : Mussolini -1923, Hitler -1933), le Front Populaire en France (1936/1938), la naissance du cinéma (1895) son évolution du muet au parlant (1927), l’arrivée de la couleur (1935), etc.

Amoureux de la vie, quatre femmes ont « jalonné » son existence. Primo, sa « nounou » Gabrielle Renard, modèle tardif de son père, avec laquelle il conservera de profondes relations jusqu'à sa disparition en 1959. Secundo, sa première femme, Andrée Heuschling (Catherine Hessling), également modèle de son père pour laquelle il accèdera à l’univers du cinéma alors muet. Tertio, sa monteuse attitrée, Marguerite Houllié à la sensibilité politique d’extrême gauche, qui même après leur séparation, se fera appeler Marguerite Renoir. Quarto, Dido Freire qui l’incitera à quitter la France pour les États-Unis où il régularisera leur situation (mariage). Elle préfèrera leur maison de Beverly Hills à tout autre endroit de par le monde.

L’apport de Jean Renoir au cinéma mondial est incontestable : dans ses scénarios, dans la « tournaison », il a toujours privilégié l’émotion au détriment de la technique (lourde). C’était sous son aspect aimable, bon enfant, chaleureux, volubile, « le Patron », celui qui décide sans contraindre (en apparence !) qui que ce soit sur un plateau : acteurs, techniciens, machinistes, etc. Ainsi, il a su insuffler de la vie, des émotions, créer des personnages inoubliables dans ses meilleurs films.

Jean Renoir, artiste majeur à la personnalité complexe, fuyant les conflits, manipulateur, retord et charmeur, a été un des grammairiens du langage cinématographique qui est en définitive, un langage universel. 

A voir et à lire :

Tous les films de Jean Renoir sont en DVD ou Blu Ray. Ses chefs d’œuvres ont été très bien restaurés. Ils font partie du patrimoine mondial du cinéma.

Jean Renoir bénéficie compte tenu de sa place dans le cinéma mondial d’une bibliographie importante. Nous proposons deux ouvrages récents :
- Jean Renoir (2012) de Pascal Mérigeau – Flammarion. La Bible des renoiriens. Près de 1.100 pages ! L’ancien critique du « Nouvel Observateur » a effectué durant cinq ans un travail de recherche méticuleux à l’anglo-saxonne. Une somme !
- Renoir Père et Fils, peinture et cinéma (2018) – Flammarion. Formidable catalogue de l’exposition du Musée d’Orsay (Paris, novembre 2018/janvier 2019). Analyse dialectique posthume entre Pierre-Auguste Renoir et Jean Renoir. Belle iconographie (reproductions de tableaux, photos, etc.) alternant avec des textes non jargonnant.

Légende : « Le déjeuner sur l’herbe » (1959) 

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