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Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena
La critique de Jean-Louis Requena

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis Requena

« Une vie secrète » - Film espagnol de Aitor Arregi, Jon Garano et Jose Mari Goenaga –147’

Juillet 1936, un petit village du sud de l’Espagne, en Andalousie. Un coup d’état militaire, longuement préparé, vient d’avoir lieu contre la République Espagnole. Le Pronunciamiento est raté. Cependant plusieurs régions tombent sous l’influence des militaires rebelles : la Navarre, la Castille et Léon, la Galice, l’Andalousie occidentale et les grandes villes d’Aragon. La Guerre Civile Espagnole avec son cortège d’atrocités est en marche (17 juillet 1936 - 1er avril 1939).

Higinio (Antonio de la Torre), républicain convaincu, est dénoncé par un voisin souhaitant venger son frère tué par les républicains. Après une chasse à l’homme aux alentours du village, Higinio miraculeusement rescapé, mais blessé, revient nuitamment au village : il se réfugie chez sa femme Rosa (Belen Cuesta) qui le soigne sommairement. Les troupes rebelles, aidées par des civils, tiennent le village. Les exactions commencent : c’est une épuration idéologique et sociale. Ils exécutent sommairement par fusillades « les rouges », dénomination vague qui englobe tous les opposants réels ou supposés. « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous », avait proclamé le Général Emilio Mola, « Director » de la conspiration militaire.

Après les exécutions, une répression constante, tatillonne, s’installe avec la complicité active de villageois favorables aux putschistes : les portes des suspects doivent rester ouvertes, interdiction de rideaux aux fenêtres, inspections brutales des habitations, etc. Le village andalou est sous contrôle. Higinio décide de se cacher dans la cave de la maison afin d’échapper aux incessantes intrusions dans la maison. Il vit dans l’angoisse d’être découvert ; dans ce cas, il connaît le sort qui lui sera réservé…

Près de trois ans s’écoulent jusqu'à la fin de la Guerre Civile, « Jour de la Victoire » promulgué par le Général Franco le 1er avril 1939 à Madrid. Le couple Higinio et Rosa n’est pas au bout de ses peines : la guerre est finie mais le régime qui lui a succède n’en n’est que plus répressif : le nettoyage politique, la chasse aux « rouges » continue... Pour survivre, Higinio devient une «taupe» (topo). Il modifie, améliore sans cesse son refuge à l’intérieur des logements qu’il occupe avec sa femme. L’interminable attente commence avec son lot d’angoisse, de désespoir, de surprises, et d’évènements inattendus… 

« Une vie secrète » (La trinchera infinita  - La tranchée éternelle) ne compte pas moins de trois réalisateurs basques : Aitor Arregi, Jon Garano et Jose Mari Goenaga qui a également co-signé le scénario avec Luiso Berdejo. Les deux premiers avaient réalisé auparavant « Handia », le géant l’Altzo (2017) sur la vie mouvementée, après les guerres carlistes (1833 et 1839), de ce paysan hors norme exhibé par son frère comme un phénomène humain à travers toute l’Europe du XIXème siècle. La troïka basque a repris l’histoire des « taupes » en s’inspirant d’histoires vécues durant la longue dictature franquiste (1936/1975) qui a ankylosée la péninsule ibérique jusqu'à la fin des années 60. Au terme de la Seconde Guerre Mondiale (1939/1945), ce régime dictatorial, déjà suranné, semblait être condamné à disparaître de l’Europe de l’Ouest où il paraissait incongru face aux démocraties occidentales. La Guerre Froide (début en 1947) a généré une stratégie géopolitique qui a eu, entre autres effets pervers, de maintenir au pouvoir un régime très autoritaire qui s’était adossé pour triompher aux régimes fascistes de l’Allemagne nazie et de l’Italie mussolinienne. Après 1945, la prudente politique extérieure du général Franco a fait le reste : il est demeuré inamovible dans le giron des États-Unis.

Sa politique intérieure était toute autre : 500.000 prisonniers politiques en camps de concentration et des travaux forcées qui ont décimé un grand nombre. Higinio est de ceux qui ont réussi à échapper à la vigilance des autorités policières et aux délations des voisins. Reclus volontaire durant de longues années,il vit en harmonie, quelque peu tendue, avec sa femme déclarée veuve. C’est une existence de peur physique permanente que le film nous fait ressentir grâce à une mise en scène subtile. Une vie secrète est un film auditif : Higinio dans ses différentes caches, de plus en plus sophistiquées, entend avant de voir par des trous, des fentes, des interstices, de petits panneaux amovibles. L’oreille précède l’œil : écouter voir. Ce long métrage (2h27 minutes!) ne faiblit pas d’intensité, tant l’ennemi extérieur, sous diverses formes (violent ou faussement amical), est prégnant pour Higinio, terré, pour sa femme, Rosa, faussement esseulée.

« Une vie secrète » est portée par deux acteurs exceptionnels : Antonio de la Torre (Higinio), sorte de « Gérard Depardieu espagnol » (sans son physique pantagruélique) que nous avions déjà admiré en policier bègue (« Que Dios nos perdonne » - 2016, de Rodrigo Sorogoyen) et en politicien corrompu (« El Reino » - 2018, de Rodrigo Sorogoyen). Belen Cuesta (Rosa) est interprète dans la série espagnole diffusée dans le monde entier : « La casa de papel ».

Une vie secrète a été sélectionnée au Festival de San Sebastian en 2019. Le film a obtenu la Concha de Plata des meilleurs réalisateurs et le prix du jury pour le meilleur scénario. Aux Goya 2020 (César espagnol), le film a obtenu le record de 14 nominations. Il a été récompensé par deux prix : le Goya de la meilleure actrice pour Belen Cuesta et le prix du meilleur son.

« Une vie secrète » représentera l’Espagne aux prochains Oscars (avril 2021).

P.S : En ces temps de confinement propices à la lecture, parmi les très nombreux ouvrages consacrés à la Guerre d’Espagne, deux livres (de notre point de vue) rédigés par deux grands historiens, émergent d’une bibliographie fournie : « La Guerre d’Espagne » d’Antony Beevor -version Livre de Poche (2008). Un classique par l’historien anglais spécialiste des conflits mondiaux du XXème siècle

« La Guerre d’Espagne et ses lendemains » de Bartolomé Bennassar (1929/2018) - version Tempus (2006). L’auteur français était le spécialiste de l’histoire de l’Espagne et de celle de l’Amé

 

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