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Cinéma
La Critique de Jean-Louis Requena © DR - « Papicha » de Mounia Meddour

| Anne de Miller-La Cerda

La Critique de Jean-Louis Requena

« Papicha » - Film algérien de Mounia Meddour – 105’

Alger, années 1990. Nedjma (Lyna Khoudri) et son amie Wassila (Shirine Boutella) sont étudiantes et logent à la cité universitaire. Leurs autres copines de chambrée sont Kahina et Samira. Elles forment un quatuor enjoué, turbulent, animée par la même joie de vivre. Nedjma la meneuse du groupe rêve de devenir styliste. Avec Wassila, elles font le mur de la cité universitaire pour aller en boîte de nuit… Elles se changent rapidement dans le taxi qui les conduit à leur destination. Un barrage de l’armée arrête le véhicule. Le chauffeur est terrorisé…après vérification des papiers, les militaires les laissent passer. La peur s’est installée dans le taxi. Heureusement la folle ambiance de la boîte de nuit, l’alcool et les danses dissipent ce mauvais présage…

Au petit jour, les deux jeunes filles reviennent dans la cité universitaire et regagnent leurs chambres. L’expédition nocturne s’est bien déroulée mais la peur demeure, tenace. Elle empreint ces jeunes filles drôles, jolies et délurées pour certaines : ce sont des « Papicha ». Ce groupe d’amies s’exprime à toute allure mélangeant l’arabe dialectal (dardja) et le français, fabriquant ainsi un nouveau langage imagé et libérateur…

En Algérie les temps sont meurtriers : c’est « la décennie noire » (1991/2002) qui est une véritable guerre civile dans le pays entre militaires et divers groupes islamistes (AIS, GIA, GSPC, etc.). Le résultat est effroyable : 150.000 morts (en majorité civils), des dizaines de milliers d’exilés, un million de personnes déplacées…

Nedjma et ses amies souhaitent vivre en toute liberté alors que la pression sociale s’exerce sur elles par des agressions de la part d’hommes frustrés et des intimidations de femmes bigotes, dissimulées dans des niqabs noirs (originaires de pays du Golfe !). La violence intrusive, diffuse et l’intolérance religieuse s’additionnent rendant difficile l’existence de ces Papicha…

Nedjma, avec énergie résiste, à l’oppression journalière, animée par un grand projet qu’elle veut réaliser…

« Papicha » est le premier long métrage de Mounia Meddour (41 ans) jusqu'alors cinéaste documentariste. Son film tourné en Algérie, dont l’atmosphère particulière est palpable, est un concentré d’énergie magnifiquement incarné par sa jeune comédienne franco-algérienne Lyna Khoudri présente dans tous les plans. L’écriture cinématographique est nerveuse grâce à la technique de la caméra à l’épaule qui permet de multiplier rapidement les points de vue des protagonistes au détriment parfois de la qualité de l’image (mise au point approximative). C’est un choix de filmage économique, rapide et compact qui n’est rompu que par quelques rares plans fixes.

L’Algérie est un pays paradoxal sur le plan cinématographique puisqu’il produit plus de longs métrages (environ 20 par an) qu’il n’a de salles obscures : une quinzaine sur la totalité du pays réparties dans quelques grandes villes ! Pour de multiples raisons, les 458 salles de cinéma qui couvraient l’ensemble du territoire algérien au moment de l’indépendance (juillet 1962) ont quasiment disparu (Oran, deuxième ville d’Algérie, ne comptait pas moins de 30 salles !). C’est un désastre culturel qui s’est progressivement installé lorsque l’on sait que les films algériens ont été remarqués dès la décennie 1970 jusqu'à obtenir la Palme d’Or au Festival de Cannes en 1975 avec « Chronique des années de braise » de Lakhdar Hamina.

Le film de Mounia Meddour est une œuvre de combat, un hymne au courage et à l’amour dirigé par une femme de nationalité algérienne qui a vécu en partie les évènements qui ont ensanglanté l’Algérie durant une décennie. Il se situe dans la lignée des longs métrages récents comme « Mustang » (2015) de Deniz Gamze Ergüven ou « Much Loved » (2016) de Nabil Ayouch qui décrivent dans deux autres pays (Turquie, Maroc) le long combat des femmes pour échapper à la traditionnelle domination masculine (les pères, les frères, etc.) que subissent les femmes dans ces contrées, sous couvert de religiosité.

Écrire et réaliser un tel film demande du courage : la première projection de « Papicha » prévue le 22 septembre dernier en Algérie a été annulée…

« Papicha » a été projeté au dernier Festival de Cannes dans la section « Un Certain Regard » et également au Festival du Film Francophone d’Angoulême où il a moissonné par moins de trois prix : Valois du public, Valois de la meilleure actrice (Lyna Khoudri) et Valois du meilleur scénario (Mounia Meddour et Fadette Drouard).

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