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Cinéma
Réflexions d'un cinéphile déconfiné, Stanley Kubrick (suite) : la notoriété mondiale (1)
Réflexions d'un cinéphile déconfiné, Stanley Kubrick (suite) : la notoriété mondiale (1)

| Jean-Louis Requena

Réflexions d'un cinéphile déconfiné, Stanley Kubrick (suite) : la notoriété mondiale (1)

Deuxième période anglaise… en couleur (1966/1999) - Les articles précédents se trouvent dans notre "Lettre" du 29 mai

Conforté par le succès de Docteur Folamour, soucieux de maintenir son indépendance artistique et financière loin des studios d’Hollywood, Stanley Kubrick et sa famille s’installent définitivement en Angleterre dans la banlieue de Londres d’où il peut se rendre facilement dans les différents studios (Shepparton, Elstree, etc.). Il travaille sur un projet de science-fiction auquel qu’il développera sous le titre définitif de: 2001, l’Odyssée de l’espace (2001, A Space Odyssey). En avril 1964, il rencontre l’écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke (1917/2008) et entame la rédaction d’un scénario avec lui. Le film est financé par la Métro Goldwyn Mayer (MGM) pour un budget initial de 3 millions $ qui finira, vu les difficultés innombrables de la réalisation et sa durée, à 12 millions $! En effet la fabrication du film dure… 2 ans (de janvier 1966 à décembre 1967). Tout est à inventer au fur et à mesure…

2001, l’Odyssée de l’espace d’une durée de 156 minutes (première) réduit à 139 minutes (version définitive) est divisée en quatre époques: Primo, l’Aube de l’humanité avec la tribu d’australopithèques qui découvre un imposant monolithe noir transmetteur d’intelligence. Secundo, Des vaisseaux dans l’espace: En 1999, le Docteur Heywood R. Floyd (William Sylvester), scientifique américain, se rend sur la lune pour enquêter sur une découverte étonnante. Tertio, La mission Jupiter: En 2001, le vaisseau Discovery One fait route vers Jupiter avec deux hommes d’équipage, Dave Bowman (Keir Dullea) et Frank Poole (Gary Lockwood) et trois savants maintenus sous hibernation, surveillés par un ordinateur HAL 9000 doté d’une intelligence artificielle. Quarto, Jupiter et au-delà de l’infini: Seul rescapé, arrivé près de Jupiter, Bowman quitte le Discovery One pour observer un monolithe noir en orbite autour de la planète…

2001, l’Odyssée de l’espace est un véritable OVNI cinématographique tant Stanley Kubrick innove, invente des formes jamais vues. Le long métrage est quasiment sans dialogues, totalement visuel (images en Panavision 70 mm – 6 pistes magnétiques) et musical. Stanley Kubrick a finalement gardé les musiques de plateau, celles qui ont « bercés » les effets spéciaux artisanaux (les ordinateurs de l’époque n’étant pas opérationnels): « Ainsi parlait Zarathoustra » de Richard Strauss en ouverture (alignement des planètes), « Le Beau Danube Bleu » de Johan Strauss pour la navette spatiale, « Requiem et Lux Aeterna » de György Ligeti pour les moments dramatiques, etc. La musique composée par Alex North (compositeur de Spartacus) n’a pas été retenue sans que ce dernier en soit averti!

2001, l’Odyssée de l’espace sorti en avril 1968 en pleine compétition spatiale entre les Américains et les Soviétiques (premier homme sur la Lune en juillet 1969) a déconcerté les spectateurs par sa structure narrative, sa lenteur, sa puissance visuelle, son univers sonore. Toutefois, le huitième long métrage du réalisateur s’installe dans le temps et malgré son coût définitif (12 millions $), il se rentabilise à moyen terme

Bien que nommé dans plus catégories il n’obtiendra que l’Oscar des Meilleurs effets spéciaux en 1969.

En 1971, installé depuis près de 10 ans en Angleterre, Stanley Kubrick a 43 ans. Il est mondialement célèbre, artistique et financièrement indépendant. En panne sur un projet qui lui tenait à cœur (Napoléon Bonaparte), il adapte le roman de science-fiction Orange mécanique (A Clockwork Orange) de l’écrivain britannique Anthony Burgess (1917/1993) paru en 1962. Alex DeLarge (Malcolm McDowell), un jeune sociopathe qui s’intéresse au viol, à la musique classique (Ludwig van Beethoven) et à l’ultra violence, dirige un petit gang de voyous Pete, Géorgie et Dim surnommé les « Droops ». Alex DeLarge finit par être arrêté et incarcéré. Emprisonné, il se porte volontaire pour un programme expérimental « Ludovico » dont le but est d’éradiquer la violence grâce à des traitements visuels et sonores.

Orange mécanique (136’) est un film violent, érotique en phase avec son temps (les années 70) qui décrit une société future mais proche. Le long métrage est tourné rapidement selon les critères kubrickien (4 mois) en grande partie dans des décors naturels dans les alentours de Londres. C’est la première d’une longue association entre la firme historique hollywoodienne Warner Bros, qui produit le film en association avec Stanley Kubrick. Ce dernier négocie un contrat qualifié de « fabuleux » : 2 millions $ de cachet plus 40 % des bénéfices et le contrôle total du film (final cut: montage final et définitif)! Notons que le budget d’Orange Mécanique n’était « que » de 2 millions $. 

La bande originale d’Orange Mécanique est expérimentale pour l’époque. La compositrice américaine Wendy Carlos (1939) adapte entre autres musiques classique, la Symphonie n°9 de Ludwig van Beethoven au synthétiseur modulaire Moog. Le résultat sonore est impressionnant, inquiétant.

Orange Mécanique sorti en février 1972 aux États-Unis et en avril de la même année en France est un succès colossal (7,6 millions d’entrées France) malgré (ou à cause?) de son interdiction aux moins de 16 ans.

C’est le troisième film de science-fiction du réalisateur: il est devenu fort riche.

Depuis des années Stanley Kubrick est fasciné par la personnalité de NapoléonBonaparte (1769/1821) : un homme parti de rien, stratège hors pair, devenu « Napoléon 1er, Empereur des Français » (1804) avant d’entamer avec l’invasion de l’Espagne (1808) et la Retraite de Russie (1812) sa chute. Ascension et effondrement, dualité qui sont au cœur de l’œuvre kubrickienne. Après deux ans de travail intensif sur ce sujet, le studio Warner Bros demande au réalisateur d’arrêter la pré-production déjà fort avancée: le film à grand spectacle italo-soviétique Waterloo (134’) dirigé par Sergueï Bondartchouk (1920/1994) a fait un flop au box-office. Son cout exorbitant s’élève à 38 millions $ malgré l’apport gracieux des soviétiques en figurants et matériels. Stanley Kubrick déprimé (pas longtemps) abandonne le projet Napoléon.

Il rebondit en capitalisant sur les recherches faites avec ses équipes, sur le XVIII ème siècle, pour le projet Napoléon. C’est ainsi qu’il écrit un scénario à partir du roman picaresque anglais de William Makepeace Thackeray (1811/1863): « Mémoires de Barry Lyndon » (1844) qui deviendront sur l’écran Barry Lyndon (177’). Au XVIII ème siècle en Irlande, vers 1750, le père de Redmond Barry (Ryan O’Neal) est tué lors d’un duel. Sa mère Belle (Marie Kean) se dévoue pour son fils unique. Redmond après un duel est contraint de quitter l’Irlande. Sans le sou, il s’engage dans l’armée anglaise. C’est la Guerre de Sept ans (1756/1763). Son régiment part se battre sur le continent contre l’armée française. Il déserte… Après bien des vicissitudes (la guerre, l’espionnage, le jeu) il rencontre la riche comtesse de Lyndon (Marisa Berenson) qu’il séduit. Redmond Barry devenu par union avec la belle comtesse Barry Lyndon est au faîte de sa réussite sociale… la chute n’est pas loin.

Le premier long métrage historique de Stanley Kubrick est une splendeur visuelle. Le réalisateur avec John Alcott (1930/1986), son chef opérateur depuis plusieurs films, ont longuement visionné les tableaux des peintre anglais du XVIII ème siècle: les paysagistes comme John Constable (1776/1837), les portraitistes comme Joshua Reynolds (1723/1792) ou Thomas Gainsborough (1727/1798), etc. Pour parfaire la représentation historique le format 1.66:1 est choisi, plus intime. Les scènes intérieures, nocturnes, sont éclairées par des centaines de bougies et enregistrées à l’aide d’objectifs spéciaux lumineux à courte focales (problème de profondeur de champs). Stanley Kubrick puise dans ses connaissances en termes d’optiques (courtes focales, longues focales, zoom, etc.) pour magnifier chaque scène (extérieur ou intérieur). D’autre part il rejette toute musique originale selon lui chère et souvent inadaptée. Il puise dans le « réservoir » immense de la musique baroque du XVIIIème siècle: Jean-Sébastien Bach (1685/1750), Georg Friedrich Haendel (1685/1750), Antonio Vivaldi (1678/1741). Il complète la bande son par de la musique classique: Wolfgang Amadeus Mozart (1756/1791), Franz Schubert (1797/1828) et même dans des airs traditionnels irlandais interprétés par le groupe Sean O Riada. 

La voix off, omniprésente tout au long du l’histoire picaresque de Redmond Barry, dynamise le récit en évitant les scènes d’expositions fastidieuses au cinéma.

Contrairement à l’avis de son chef décorateur, Ken Adam, Stanley Kubrick décide de tourner la totalité du film en décors naturels tant intérieurs qu’extérieurs ce qui multiplient les difficultés: déplacements constants d’un lieu à un autre (Irlande, Angleterre, Allemagne) d’une équipe de 170 personnes, de maîtriser de la lumière (lumière naturelle et artificielle), etc. La durée de « mise en boîte » sur le terrain sera de 8 mois et demi (250 jours environ). En définitive le cout total de Barry Lyndon s’élèvera à 11 millions $, très éloigné du budget initial: 3 millions $. C’est le prix du perfectionnisme!

Le film sorti en décembre 1975 au Royaume Uni et aux États-Unis sera un échec commercial: trop long, trop lent, élitiste, ennuyeux selon les critiques anglo-saxons. En Europe, France, Italie, Espagne, et aussi au Japon, Barry Lyndon rencontre un grand succès. Aux Oscars 1976, il obtient quatre récompenses: meilleure direction artistique, meilleure photographie, meilleurs costumes, meilleur arrangement musical.

Stanley Kubrick déçu par les résultats au box-office de Barry Lyndon qui a généré pour sa fabrication un travail considérable recherche un succès. Toujours a l’affût de nouveautés, notamment du marché américain, le réalisateur constate que les films d’épouvante font recette: Rosemary’s Baby (1968) de Roman Polanski, L’Exorciste (1973) de William Friedkin, Halloween (1978) de John Carpenter. Avec l’aide de la romancière Diane Johnson il adapte le livre de l’écrivain américain Stephen King (1947): « Shining, l’enfant lumière » (1979). Le script est très différent de l’ouvrage original: Shining (1980). Jack Torrance (Jack Nicholson) écrivain en panne, a accepté un poste de gardien à l’hôtel Overlook isolé dans les Montagnes Rocheuses et fermé pour l’hiver. Il s’y installe avec sa femme Wendy (Shelley Duvall) et son fils Danny (Danny Lloyd) qui possède une perception extrasensorielle: le shining.

Contrairement à son précédent film, Shining est tourné aux studios d’Elstree avec des décors de Roy Walker qui a déjà travaillé en collaboration avec Ken Adam sur Barry Lyndon. Une deuxième équipe a filmé du ciel les montagnes du Colorado et du Montana (séquence d’ouverture: arrivée de la famille Torrance à l’hôtel). Pour la première fois, Stanley Kubrick expérimente l’emploi de la steadicam avec son inventeur américain Garett Brown (1942) pour les scènes dans les couloirs de l’hôtel et le labyrinthe enneigé. C’est une invention nouvelle qui n’a été testée que sur quelques films américains: Rocky (1976) de John G. Avildsen et Marathon Man (1976) de John Schlesinger. La fluidité de l’image à hauteur d’homme procure une sensation de malaise en particulier dans la course poursuite finale (le labyrinthe enneigé).

Obsessionnel, méticuleux, Stanley Kubrick multiplie les prises: le tournage dure 11 mois (mai 1978 à avril 1979). Lors du montage, le réalisateur porte un soin particulier a la musique originale composée par Rachel Elkind et Wendy Carlos qui a déjà composé pour Orange Mécanique. Les musiques additionnelles sont puisées dans les musiques contemporaines: pièces de Béla Bartók (1881/1945), Krzysztof Penderecki (1933/2020) et György Ligeti (1923/2006) qui accentuent l’atmosphère angoissante.

Shining sorti en mai 1980 aux États-Unis et en Europe en octobre 1980 est un succès phénoménal malgré de nombreuses critiques négatives. Aux USA, Il est nommé deux fois aux Razzie Awards: pire réalisateur, pire actrice (Shelley Duvall)! Deux versions de Shining cohabitent: l’américaine d’une durée de 146 minutes et la version européenne de 119 minutes (les scènes explicatives en début et fin du récit ont été supprimée par le réalisateur).

(à suivre)

Jean-Louis Requena

Légende: Stanley Kubrick sur le tournage de Barry Lyndon en 1975

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