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Cinéma
Réflexions d'un cinéphile confiné : Jacques Tati, l’œil écoute (1)
Réflexions d'un cinéphile confiné : Jacques Tati, l’œil écoute (1)

| Jean-Louis Requena

Réflexions d'un cinéphile confiné : Jacques Tati, l’œil écoute (1)

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Emmanuel Tatischeff et son fils Jacques (1ère Communion) ©
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Dans ses "Réflexions d'un cinéphile confiné", Jean-Louis Requena poursuit la revue des grands noms du 7ème Art : aujourd'hui, Jacques Tati

Enfance et maturité
Le 9 octobre 1907, naissait un gros bébé, Jacques Tatischeff, deuxième enfant du couple Emmanuel Tatischeff et Marcelle Claire van Hoof. La famille vit au Pecq (Yvelines), commune cossue de la banlieue ouest de Paris. Son père est le fils naturel du comte Dimitri Tatischeff, attaché militaire à l’ambassade de Russie à Paris. Sa mère est d’origine italo-néerlandaise. Le père de Claire, néerlandais, possède une entreprise d’encadrement prospère dans Paris. Il fait entrer son gendre dans son négoce. La famille est nantie.

Jacques Tatischeff est un élève distrait, médiocre, mais sportif : il pratique le tennis et se passionne pour l’équitation. Il achève ses études à 16 ans (1923) et entre comme apprenti dans l’entreprise familiale. Il effectue son service militaire en 1927/1928 au 16ème régiment de Dragon à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) où ses talents de cavalier sont remarqués par la hiérarchie militaire. En 1928, il intègre l’équipe de rugby du Racing Club de France, club de sport élitiste où il rencontre le capitaine de l’équipe Alfred Sauvy (1898/1990), polytechnicien, économiste, démographe, l’ami de toute une vie. Joueur passable, doté d’un gabarit longiligne (1,91 m !), il excelle dans les 3ème mi-temps : il régale ses camarades de ses farces, facéties et imitations. Il abandonne son métier d’encadreur et après des années difficiles (répercussion de la crise économique de 1929) crée un numéro de music-hall : « Impressions Sportives ».

Début au cinéma, les courts métrages
Dès 1932, il s’intéresse au cinéma devenu parlant. Il est acteur dans plusieurs courts métrages : "Oscar, champion de tennis" de Jack Forrester (film perdu). "On demande une brute" (24’) de Charles Barrois avec le clown Rhum (1934). "Gai Dimanche" (21’) coréalisé avec Jacques Berr (1935). "Soigne ton gauche" (13’) de René Clément (1936). 

En 1935, période féconde du music-hall français, il interprète son numéro « Impressions Sportives » avec succès. Il adopte définitivement son nom de scène : Jacques Tati. Soulignons que, tout au long de sa vie professionnelle, au sommet de sa gloire, Jacques Tati défendra sans relâche les courts-métrages comme passage obligé vers de longs formats, à l’instar des grands anciens : Charlie Chaplin (1889/1977), Buster Keaton (1895/1966), Harold Lloyd (1893/1971), etc.

La Seconde Guerre Mondiale
La Seconde Guerre Mondiale éclate en septembre 1939. Jacques Tati est mobilisé au 16 ème régiment de Dragon à Cambrai (Meuse). Après la débâcle et l’armistice (juin 1940), il revient à Paris : en mars 1941, il reprend son spectacle au « Lido de Paris ». Fin 1942, appelé par le STO (service du travail obligatoire), il s’enfuit avec son nouvel ami, Henri Marquet, se réfugier en zone libre, puis en 1943, au petit village de Sainte-Sévère-sur-Indre (Indre) où ils élaborent le scénario d’un court métrage : L’École des facteurs.

En mars 1944, à 36 ans, il se marie avec Micheline Winter. Il redevient acteur de cinéma : "Sylvie et le fantôme" (1945) de Claude Autant-Lara (1901/2000), "Le Diable au corps" (1946) du même réalisateur. Durant ces tournages, il fait la connaissance de Fred Orain (1909/1999) alors directeur des studios de Saint-Maurice (Val de Marne) et de la Victorine à Nice (Alpes Maritimes). Début 1946, tous deux fondent une maison de production, « Cady Films », qui sera à l’origine des trois premiers films de Jacques Tati.

Cinéaste admiré (1946/1962)
En 1946, il réalise "L’École des facteurs" (15’) à partir du scénario coécrit avec Henri Marquet en 1943. Ce court métrage qui rencontre le succès en salles, sera développé par les deux compères pour devenir le long métrage : Jour de fête (1947). Un village berrichon prépare sa fête annuelle. Des forains, Marcel (Paul Frankeur) et Roger (Guy Decomble), montent sur la place du village leurs manèges. François (Jacques Tati), le facteur, après avoir visionné un documentaire sur la poste des États-Unis se lance sur sa vieille bicyclette dans une tournée intempestive…Les prises de vues ont lieu à Sainte-Sévère-sur-Indre avec deux caméras : une la version noir et blanc, l’autre pour une version couleur selon le procédé français « Thomsoncolor » qui ne sera jamais opérationnel (copie couleur inexploitable !). Jacques Tati opère suivant une méthode rigoureuse : il mélange sur le plateau quelques acteurs professionnels avec des habitants du cru, choisis pour leurs physiques, leurs attitudes corporelles, leurs singularités. Ce dispositif nécessite de longues, d’interminables répétitions de mise en place avant captation de la séquence (7 mois de tournage !). Dès son premier long métrage, Jacques Tati se montre exigeant, pointilleux. La postproduction est longue car le réalisateur peaufine le montage : il mixe chaque son en studio. (pas de son direct). Le film sort en France en mai 1949 (75’) : c’est un grand succès. A la Mostra de Venise 1949, il obtient le « Prix du Meilleur Scénario ».

"Les Vacances de monsieur Hulot" (1953), deuxième long métrage du tandem scénaristique Jacques Tati et Henri Marquet est tourné à partir de fin juin 1951 dans la petite station balnéaire de Saint-Marc-sur-Mer (Loire Atlantique, extérieurs) et aux studios de Boulogne Billancourt en 1952 (intérieurs). Monsieur Hulot arrive dans sa petite voiture décapotable (Salmson 1927 !) dans un petit hôtel familial de bord de mer. Par ses seules présence/absence maladroites, il déclenche des séries de catastrophes invraisemblables, risibles. A nouveau, la fabrication du film est longue (près de 2 ans !) car outre le perfectionnisme - déjà connu - de Jacques Tati sur le plateau, il s’acharne à peaufiner la bande son en studio : les paroles peuvent être audibles ou incompréhensibles (borborygmes), les bruits d’ambiance ne sont pas naturels, les plans sonores ne sont pas respectés, etc. Les sons entendus lors de la projection des images participent activement à une « augmentation » des situations burlesques, tirées d’un quotidien décalé. C’est du grand art burlesque avec des personnages à peine caricaturés, observés avec précision, conformes aux stéréotypes (le restaurateur, le militaire, l’homme d’affaires, etc.). Le personnage de Hulot ne fait des apparitions burlesques que pour relier entre elles les séquences de ce film choral (multitude de portraits et croquis). Du grand art cinématographique reconnu par un public nombreux qui en fait un triomphe lors de sa sortie en février 1953 (version 114’).
"Les Vacances de monsieur Hulot" obtient un nombre considérable de prix dont le « Prix Louis Delluc 1953 », le « Prix de la Critique International au Festival de Cannes 1953 ».

(à suivre)

Légendes : 
1 Jacques Tati
2 Emmanuel Tatischeff en uniforme français et Jacques Tatischeff (1ère Communion)

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