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Cinéma La critique de Jean Louis Requena
Le Procès Goldman (115’) - Film français de Cédric Kahn
Le Procès Goldman (115’) - Film français de Cédric Kahn

| Jean-Louis Requena 1416 mots

Le Procès Goldman (115’) - Film français de Cédric Kahn

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Le Procès Goldman de Cédric Kahn ©
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Le Procès Goldman dans la presse, à l'époque ©
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Pierre Goldman est né, en juin 1944, à Lyon. Ses parents, tous deux Polonais sont issus de familles juives ashkénaze immigrées en France entre les deux guerres. Alter Mojze Goldman (1909/1988) et son épouse Janine Sochaczewka (1914/1993) sont des résistants à l’occupant allemand au sein d’un groupe de FTP-Moi (Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’œuvre Immigrée). Ce sont des héros de la Résistance en lutte armée contre la barbarie nazie. 
En désaccord politique définitif, les époux se séparent après la Libération de la France. 
Pierre Goldman suit sa mère en Pologne dans le cadre de la Reemigracja, migration volontaire (62.000 Polonais !) afin de reconstruire la Pologne dévastée. En 1949, de retour en France, son père reprend la garde de son fils de cinq ans avec sa nouvelle compagne Ruth Ambrunn (1922/2008).

Pierre Goldman a eu une enfance ainsi qu’une adolescence difficiles entre ses séjours en Pologne auprès de sa mère « révolutionnaire », et son père « autoritaire » en France, gérant d’un magasin de sport à Montrouge (commune en périphérie de Paris). C’est un enfant de la Shoah. 
En 1961, il s’inscrit à l’université de la Sorbonne pour faire des études de philosophie qu’il suit par correspondance. Il adhère à L’UEC (Union des Étudiants Communistes) et rejoint le comité de rédaction de Clarté où il fait la connaissance de Serge July, Roland Castro et Jean-Marcel Bouguereau. A la rentrée universitaire de 1963, il adhère à l’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France), principal syndicat d’étudiants pour y rejoindre le service d’ordre. 
A la fin de l’été 1964, il se passionne pour la musique latino-américaine, goût musical qu’il maintiendra toute sa vie. 
Après sa mise à l’écart de la direction de l’UEC, il part en voyage au Mexique puis aux États Unis où il est arrêté et expulsé après quelques jours de prison. De 1966 à fin 1967, il enchaîne les voyages en Europe, à Cuba et au Mexique. Il rencontre Regis Debray à Cuba. 
Après son retour en France pour attendre, suivant les consignes « révolutionnaires », un passeport, il rejoint, en mai 1968, le Venezuela. Sans réelle préparation, Pierre Goldman intègre, en août 1968, un groupe de guérilleros commandé par Oswaldo Barreto, un ami de Regis Debray. Finalement devant son indiscipline, il est exfiltré de la guérilla. Il revient amer à Paris, en octobre 1969, marqué par son échec dans la lutte armée.

De retour dans la capitale, il entre en clandestinité car il est recherché pour insoumission : il ne s’est pas présenté à la « période de trois jours » préalable au service militaire. Ses amis politiques s’inquiètent de son comportement imprudent et suicidaire. Par provocation et manque d’argent, il verse dans le banditisme : entre décembre 1969 et janvier 1970, il commet trois vols à main armée. 
En décembre 1969, peu après vingt heures, la pharmacie Delaunay du boulevard Richard-Lenoir à Paris est cambriolée. Deux pharmaciennes sont tuées de plusieurs coups de pistolets ; un client est grièvement blessé. La police fait le rapprochement avec les précédents vols à mains armées : Pierre Goldman désormais suspect est arrêté à Paris le 8 avril 1970. Il finit par reconnaitre les braquages (onze au total) mais nie avoir participé à celui, mortel, de la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir.

Pierre Goldman comparaît en décembre 1974 devant la cour d’assises de Paris. Il se défend seul, sans avocat, misant sur sa force dialectique. Malgré l’absence de témoin clé de l’accusation, de doutes sérieux sur d’autres témoignages, il est condamné à la réclusion à perpétuité dans une ambiance houleuse. Une campagne en faveur de Pierre Goldman est lancée par l’actrice Simone Signoret (1921/1985), bientôt rejointe par Jean-Paul Sartre (1905/1980), Simone de Beauvoir (1908/1986), ainsi que d’autres personnalités du monde intellectuel : elle atteint ainsi un large public. 
En 1975, parait son autobiographie rédigée en prison et préfacée par son ami Regis Debray (Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France). L’ouvrage est un grand succès de librairie. En novembre 1975, la Cour de cassation annule le premier jugement. Notons que plus tard, en 1992, Regis Debray écrira dans Masques : une éducation amoureuse, premier tome de son autobiographie, à propos de Pierre Goldman : « Elle (l’Intelligentsia) se sent tellement coupable de ses mains blanches qu’un faux innocent aux mains sales fera un martyr adorable ».

Le second procès démarre le 26 avril 1975 à Amiens devant la cour d’assise de la Somme…

Le Procès Goldman, treizième long métrage du réalisateur/acteur Cédric Kahn (57 ans) démarre quelques semaines avant l’ouverture de son second procès. Maître Chouraqui (Jeremy Lewin) affolé se précipite dans le cabinet de Maître Kiejman (Arthur Harari) principal défenseur de l’accusé. De sa prison, Pierre Goldman (Arieh Worthalter) a rédigé une lettre diffusée à la presse qui récuse, en des termes virulents, insultants, son avocat en le traitant, entre autres, de « juif de salon ». Maître Georges Kiejman est également un enfant de la Shoah. Après une entrevue orageuse, sous le feu roulant des arguments de son avocat principal, l’accusé accepte, de mauvaise grâce, que celui-ci le défende.

Le procès s’ouvre sous la conduite d’un président rigoureux (Stephan Guérin-Tillé), de l’avocat général (Aurélien Chaussade) devant un public houleux composé de partisans de l’innocence de l’accusé (Simone Signoret, Regis Debray, son père, etc.) et de ceux de sa culpabilité conduite par les avocats de la partie civile en particulier, Maître Garaud (Nicolas Briançon). Dans son box, l’accusé reste tendu à l’extrême, interrompant brutalement, par ses saillies, tour à tour le Président, son avocat ( !), la partie civile et les témoins (surtout à charge).

Le Procès Goldman est incontestablement du genre « film de procès », mais resserré à l’extrême : mise à part quelques courtes séquences, nous ne sortons jamais du tribunal, lieu clos où s’affronte un accusé récalcitrant, un président précis, deux avocats brillants (défense et parties civiles), un avocat général, et un public bigarré (ami ou hostile). Les interjections, monologues ou dialogues à défaut d’être des extraits (verbatim) des minutes du procès auxquels les coscénaristes (Cédric Kahn et sa collaboratrice/rédactrice ce Nathalie Hertzberg) n’ont pas eu accès ont été minutieusement reconstitués. 
De fait, Nathalie Hertzberg a recensé les comptes rendus du procès parus dans les journaux de cette époque : la presse nationale a largement couvert l’évènement. C’est un film sur la parole : celle véhémente, redoutable de l’accusé, opposée à toutes les autres : le président, les avocats, les témoins, les policiers, etc. 
Pour maintenir l’état de tension ressentie, Cédric Kahn a pris en termes de mise en scène, des mesures rigoureuses : le décor du procès est unique (un ancien terrain de tennis couvert !) ; le scénario est enregistré dans sa continuité chronologique ; trois caméras numériques filment suivant des angles choisies commandées en continu par le réalisateur (oreillette) afin de capter au mieux l’intensité des échanges ; un format de projection 4/3 (1.33 :1) afin de cadrer au plus près le maintien, les réactions (physiques ou/et verbales), des protagonistes ; une troupe permanente de 120 figurants qui assistent à toutes les audiences. Cette dernière est repartie dès l’entame en deux groupes : les favorables et les défavorables à Pierre Goldman par degré d’intensité. Le film a été « mis en boîte » sous tension, en trois semaines ! 

Le montage final de près de deux heures (115’) est le fruit du long travail de Yann Dedet, monteur de génie (interventions pour François Truffaut, Maurice Pialat, Nicole Garcia, etc.). Il a su, face à un trop plein de matériaux (ruhses de trois caméras numériques a vingt à trente prises chacune par angle !), ne retenir que l’essentiel pour en faire un récit haletant, choc, « sans graisse », sans flash-back … à l’os. Ajoutons que selon le choix artistique du réalisateur, la musique est totalement absente.

Porté par une mise en images sous tension, les acteurs et les figurants sont mis sous pression dans un état de stress propice au déroulé de ce récit tendu. Cédric Khan avec une économie de moyens ou a cause d’elle (budget squelettique pour un long métrage français : 2,6 millions d’euros, le budget moyen étant de 4 millions d’euros) nous propose une œuvre âpre ou le spectateur est seul juge. 

Lors de sa première comparution Pierre Goldman crie : « je suis innocent parce que je suis innocent ». Cette tautologie, qui n’explicite rien, a dans le climat de la société d’alors, promptement enflammé la classe intellectuelle. Cédric Kahn a déclaré lors d’un interview : « Ce procès était le microcosme précis de la société française de l’époque, une époque ou la justice était blanche et masculine, et d’une certaine manière rien n’a vraiment changé ».

Le Procès Goldman a été sélectionné au dernier festival de Cannes dans la section Quinzaine des cinéastes. C’est une œuvre rigoureuse, magnifique de fiction/documentée.

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