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Le jacobinisme en marche orchestre le déni, voire l’agression des langues régionales
Le jacobinisme en marche orchestre le déni, voire l’agression des langues régionales

| Alexandre de La Cerda 2005 mots

Le jacobinisme en marche orchestre le déni, voire l’agression des langues régionales

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Max Brisson en débat sur les langues régionales au Sénat ©
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Langues régionales : Paul Molac à Pau, sous la statue d'Henri IV ©
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Une récente intervention de Max Brisson résume parfaitement la situation : au cours des débats à propos du projet de loi « Décentralisation, Déconcentration, Différenciation et simplification » examiné en première lecture au Sénat cette semaine, le sénateur basque avait déclaré que ce quinquennat aura bien été celui du jacobinisme en marche. Et le rapporteur de ce projet de loi, le jeune sénateur de l'Ardèche Mathieu Darnaud, de souligner la fermeture absolue du gouvernement sur toutes les propositions du Sénat pour muscler ce projet de loi et aller vers plus de libertés pour les territoires.
Pour Max Brisson, « notre pays s'enlise dans un lourd et désuet jacobinisme, meilleur rempart des conservatismes qui ne se trouvent pas toujours là où on les croit. Il est donc temps de rompre avec ce carcan. Ce quinquennat a hélas échoué sur ce point.
Ce projet de loi n’est pas un texte de décentralisation. La France a plusieurs trains de retard sur ces voisins. Force est de constater que ce texte ne réduira pas cet écart. Le jacobinisme désuet a encore de beaux jours devant lui. Or la centralisation excessive de notre pays est la cause de l’enlisement de bien des réformes. Un pays moderne ne se réforme plus par le haut. En la matière, ce quinquennat fut un échec ».

En somme, une parfaite illustration de la situation dans laquelle ce pays baigne depuis la suppression des privilèges lors de la fameuse nuit du 4 août 1789, où ce ne sont guère quelques « droits de cuissage » supposément attachés à la noblesse qui sont tombés, mais bien les « fors », c’est-à-dire les libertés locales et régionales des villes et des provinces des anciens royaumes de France et de Navarre, avec leurs institutions parlementaires (Biltzar du Labourd, Etats de Navarre, Cour du Noyer en Soule, etc.) que même un monarque réputé « absolu » comme Louis XIV savait respecter !

Joutes sénatoriales en faveur de nos langues régionales

La commission des lois du Sénat venait d’adopter à l’initiative de Max Brisson un amendement visant à sécuriser l’enseignement intensif des langues régionales par les écoles associatives regroupées en réseau (Seaska au Pays Basque, Diwan en Bretagne, Calandretas en Gascogne/Béarn). Le gouvernement a aussitôt œuvré afin d’obtenir la suppression de cet amendement. Extraits des débats de mercredi dernier :
- Max Brisson. – Je remercie la commission d’avoir accepté mon amendement, devenu l’alinéa 46 du projet de loi issu des travaux de la commission. C’est une réaction à la censure par le Conseil constitutionnel de l’article 6 de la loi Molac sur les langues régionales. Il s’agit de sécuriser les réseaux d'enseignement intensif en langue régionale, qui fonctionnent depuis longtemps, dont beaucoup sont sous contrat avec l’État, et qui forment des locuteurs totalement bilingues.
(…)
- Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales : avis défavorable à l’amendement n°197 rectifié bis de M. Brisson. Je sais qu’il y aura des réactions sur les réseaux sociaux…
Le sujet des langues régionales est suffisamment sensible et important pour que le Gouvernement prenne ses responsabilités, après l’avis du Conseil constitutionnel sur l’enseignement immersif.
Il est plus raisonnable de ne pas en traiter ici, d’autant que la rédaction de votre amendement est ambiguë. C’est une manière de protéger les langues régionales (…). 
- Ronan Dantec (sénateur breton, membre du groupe Écologiste Solidarité & Territoires) : le cabinet de Jean-Marie Blanquer n’a pas accepté le vote conforme de l’Assemblée nationale et du Sénat, d’où la saisine du Conseil constitutionnel. Après la décision du Conseil, le Président de la République a promis une solution pour l’enseignement immersif. Nous l’attendons toujours, alors que la rentrée se profile.
Nous avons trouvé un véhicule législatif et voté un amendement, mais, Madame le ministre, vous voulez le supprimer - sans apporter de solution. Jean-Marie Blanquer ne veut pas d’enseignement immersif des langues régionales, on le sait, mais il est plus que temps de tenir l’engagement du Président de la République.
- Max Brisson : le Gouvernement dit aimer les langues régionales, mais il est à l’origine de la saisine du Conseil constitutionnel et de l’insécurité juridique qui s’ensuit ! Nous cherchons des solutions.
Depuis soixante ans, les écoles immersives forment avec succès des locuteurs bilingues. Il faut les préserver: conservons le texte de la commission jusqu’à la navette, afin que le Gouvernement fasse des propositions concrètes, une fois rendu le rapport des députés Kerlogot et Euzet. Les élèves méritent une autre considération. Vous avez beau dire aimer les langues régionales, vous n’empêcherez pas nos territoires de constater que vous leur portez un coup très dur ! (applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et du groupe Écologiste Solidarité & Territoires).

Finalement, l'amendement de Max Brisson visant à donner un cadre sécurisé à l’enseignement intensif des langues régionales dans les écoles publiques a été rejeté au titre de l’article 40 qui interdit à un parlementaire de générer une charge nouvelle. Ce qui n’était absolument pas le cas de ce que proposait l’amendement de Max Brisson qui commentait : « un professeur qui enseigne une langue régionale enseigne aussi en français, au sein d’une enveloppe horaire constante. La charge publique n’est en rien aggravée. C’est un nouveau témoignage, si besoin était, de la méconnaissance de l’organisation de l’enseignement des langues régionales. 
Je regrette que ce projet de loi ne fasse pas avancer ce sujet important, au nom de la différenciation, après la censure du Conseil constitutionnel.
Nous attendrons les résultats de la mission confiée à nos collègues députés. Néanmoins, votre loi fera des déçus en Bretagne, en Corse, au Pays Basque et ailleurs » (applaudissements sur les travées de tous les groupes sénatoriaux, à l’exception du CRCE / groupe communiste, républicain, citoyen et écologiste).

En visite à Pau, le député Paul Molac réclame une révision de la Constitution

Le député breton à l’origine de la loi « Molac » sur les langues régionales (censurée pour partie par le Conseil Constitutionnel, sur demande du gouvernement), devant la statue d’Henri IV, place Royale à Pau, était venu évoquer (entre autres) la remise d’un rapport parlementaire au président Macron auquel ont aussi écrit 130 députés « de tous bords ». Pour Paul Molac, « la seule façon d’en sortir est d’obtenir que l’enseignement par immersion devienne constitutionnel »... En attendant, le député, qui stigmatise la posture du ministre de l’Education nationale, dit « ne pas comprendre le militantisme des hautes structures de l’Etat ». Et ne pas comprendre, non plus, « qu’une méthode pédagogique ayant fait ses preuves puisse être considérée comme illégale ! » Le calendrier législatif permettra-t-il la révision appelée de leurs vœux par les défenseurs des langues régionales avant l’élection présidentielle de 2022 ? Si techniquement, c’est possible, la volonté politique sera-t-elle au rendez-vous ? Les prochaines semaines nous le diront...

Saint-Jean-de-Luz : agressés pour avoir parlé en basque ! 

A l’occasion de la soirée des « non fêtes » de la Saint-Jean à Saint-Jean-de-Luz, un homme, qui a fini à l’hôpital, avait été passé à tabac par trois autres... qui lui reprochaient de s’exprimer en basque ! Un rassemblement de soutien massif eut lieu mardi dernier sur la place Louis XIV, et les réactions, de toutes origines, n’ont pas manqué, comme en témoigne celle de l’adjoint à la culture bayonnais Yves Ugalde : « J'étais hier soir, avec mes collègues bayonnais Xabier Parrilla-Etchart et Joseba Erremundeguy, du rassemblement devant le kiosque de la place Louis XIV à Saint Jean de Luz, pour dire un non franc et massif à l'agression dont Louis Irazoki a fait l'objet il y a quelques jours parce qu'il parlait basque pendant les "non fêtes" de sa ville. 

L'agression, en soi, est déjà un signe de nervosité ambiante dont cette sortie de pandémie est le théâtre d'ombres un peu partout. Et je sais de quoi je parle à Bayonne. Ombres, parce que personne pour l'instant n'en parle vraiment. Ombres aussi, parce que certains démons se signalent de nouveau. Quant au ressort du geste, il semble venu d'un autre temps.

Parler basque à Saint-Jean-de-Luz, un soir de fête, heurterait donc certains de nos cons citoyens. C'est à prendre en compte et surtout à considérer avec un extrême sérieux.
Je saurai attendre la description précise des tenants et des aboutissants de cette rixe pour aller plus loin ou pas sur le sujet, mais il y a d'ores et déjà dans l'air, en ce moment, les remugles palpables d'un malaise collectif, et qui pourrait bien, si on n'y prend garde, avoir des conséquences psychologiques beaucoup plus inquiétantes encore que les physiques.

C'est dès maintenant qu'il faut savoir dire que le Pays Basque ne restera pas silencieux, inactif, devant de telles expressions de crasse ignorance. 

(…) "On est en France ici !"… Voilà pour la phrase glaçante qui a accompagné les coups à l'endroit de Louis Irazoki. Mais c'est justement parce qu'on est en France qu'entendre parler basque dans les rues de Saint Jean de Luz, devrait être vécu comme un formidable témoignage de la diversité d'une démocratie vivante et debout. Au fait, elle en est où celle-là, après une séquence électorale où 7 Français sur 10 sont restés à la maison ?

Il y a dans cet acte le parfum d'une uniformité linguistique, et, au-delà, culturelle, qui fait froid dans le dos. La France aurait-elle à gagner quoi que ce soit à éradiquer ses langues de territoire ? Les régions françaises qui ont oublié leurs langues régionales, sont-elles plus "françaises" que les autres ? Non, bien sûr. Et tout au contraire sans doute. Elles sont surtout plus perdues et inidentifiables. A ressembler à tout le monde, on ne ressemble plus à personne...

Parler euskara à Saint Jean de Luz, c'est avant tout savoir d'où l'on vient. Et les casseurs de boussoles en vadrouille doivent savoir dès maintenant que le Pays Basque ne se soumettra jamais au rouleau compresseur qu'ils conduisent. C'est cela que je suis venu dire et chanter hier à Donibane Lohitzun, avec le peu de mots basques que je suis arrivé à sauver d'une éducation "nationale" qui voyait dans l'euskara une terrible subversion vis à vis de sa mission d'accès égalitaire au savoir. Un fantasme dont les linguistes les plus experts ont fait le tour depuis longtemps. L'agression luzienne démontre toutefois qu'il a la vie dure et qu'à deux pas du port, il convenait de ne pas quitter la vigie un seul instant ».

Quant à l’entrepreneur Peio Etxeleku, adjoint de Cambo et président de la section du PNB en Pays Basque nord, il avait tenu également « à manifester son total soutien à Jean Louis Iratzoki et aux personnes agressées, victimes de violences verbales et physiques pour s’être exprimé en euskara.

D’aucuns parleront d’actes isolées et imputeront cette violence à des esprits éméchés, lors d’une soirée trop arrosée. Nous ne voulons en aucun cas banaliser cet acte, à une époque de contestation et de tensions sociales. Il ne doit en aucun cas se répéter et servir d’exemple à des actions militantes anti-euskara. De façon générale, nous ne tolérerons pas que s’installent en Pays Basque des comportements délictueux, loin de notre tradition d’accueil et de concorde sociale.

L’euskara, la langue basque doit demeurer l’objet d’un consensus, progressivement construit, en Pays Basque nord. Il repose sur un minima à préserver : l’euskara est la langue de tous les habitants de ce territoire et mérite à ce titre des mesures volontaristes à sa sauvegarde et son développement. 

Ce fait malheureux montre le chemin à parcourir pour que l’usage de l’euskara, ne soit plus une exception dans une ville comme St Jean de Luz, mais devienne un phénomène courant et à ce titre évident pour tout citoyen. EAJ-PNB et ses militants ont largement contribué à la progression de l’euskara, à St-Jean-de-Luz. Ce travail reste à poursuivre. 

Les mesures de généralisation de la présence de l’euskara, dans la vie publique permettront d’ancrer l’euskara, dans le quotidien de chaque citoyen : services d’accueil, signalétiques ou communications internes et externes. Ce travail doit se poursuivre plus intensément et être le fait de l’ensemble des partenaires publics : mairies, Communauté Pays Basque, Département 64, Conseil Régional Nouvelle Aquitaine et Etat français.

L’euskara doit sortir gagnant de cet épisode à contresens de l’histoire de ce territoire ».

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Place Louis XIV : la grande foule pour protester contre l'agression des Euskaldun ©
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Pierre Lloan | 09/07/2021 12:52

Je ne serais pas si affirmatif. Le jacobinisme peut aussi parfois nous protéger des dérives nationalistes et séparatistes. A-t-on besoin de parler Breton pour savoir que l'on est Breton et que l'on aime la Bretagne ? A trop vouloir forcer sur le caractère nationaliste les défenseurs de la culture Pays Basque risquent de réveiller des réflexes nationaux de ceux qui ne vont plus se sentir "chez eux"... parce qu'ils ne parlent pas Basque ? Sachons raison garder et éviter de prendre un chemin qui mène à la violence et à la guerre.

MARTIN DESMARETZ de MAILLEBOIS | 09/07/2021 16:53

Je dois dire que je suis effaré d'apprendre ce fait divers inadmissible en effet ! Tout royaliste comme moi sait que LOUIS XVI respectait SES Peuples, au point par exemple de missionner un Augustin CARON DE BEAUMARCHAIS à l'ajustement des pendules de Versailles réglées à toutes les heures locales des principales villes de France ! Le Royaume de France réunissait alors plusieurs dizaines de peuples aux parlés divers réunis eux-mêmes dans une langue française d'autant plus respectée qu'elle avait été forgée par les auteurs de LA PLÉIADE à partir des racines des vocabulaires provinciaux (voir l'ATLAS des mots du CNRS). Nul ne pouvait contester à D'ARTAGNAN arrivant à Paris son parlé gascon sans encourir un duel dangereux pour le contestataire... Malheureusement, avec l'avènement de la pseudo "république" sectaire et totalitaire, les plus primaires ont force de loi car étant les plus nombreux. Ils se croient autorisés à toutes les exactions. J'espère vivement que les auteurs de l'agression seront condamnés à des réparations sévères ? Un vieux proverbe dit ! "A Rome, fait comme les Romains". Au moins que les non basques fassent l'effort de connaître quelques mots de basque et apprécient les polyphonies basques et je pense que les basques de souche en seront tellement heureux qu'ils se feront un plaisir d'accueillir les non-basques avec des efforts pour leur faire connaître leur culture et leur territoire ? Nous sommes tous Français mais il faut respecter notre diversité pour en recueillir tout le bonheur.

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