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Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena © DR - « Le Traître » de Marco Bellocchio

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis Requena

« Le Traître » - Film italien de Marco Bellocchio – 151’

Brésil, début des années 1980. Une grande fête se déroule dans une splendide maison dominant l’Océan Atlantique. Des groupes de gens rient, dansent, boivent et entonnent des chansons siciliennes dans une atmosphère étrangement crépusculaire. Le maître de maison, Tommaso Buscetta (Pierfrancesco Favino), semble heureux, entouré de Christina (Maria Fernanda Candido) sa femme brésilienne (sa troisième) de quelques amis siciliens, Pippo Calo (Fabrizo Ferracane), Totuccio Contorno (Luigi Lo Casco), et de deux de ses fils, Benedetto et Antonio.
Tommaso Buscetta était un « uomo d’onore » (homme d’honneur), membre important de la « Cosa Nostra » de Palerme (la mafia sicilienne). Il a fui la guerre acharnée que se livrent les « hommes d’honneurs » de Corleone dirigés par Toto Riina (Capo di tutti capi) à ceux de Palerme dont il est originaire. Il a refait sa vie, fondé une nouvelle famille avec sa femme brésilienne. Le flot d’argent généré par le trafic de drogue rend les « mafiosi » sans foi ni loi, loin de tout code d’honneur de la « onorata societa ». Ses sicaires assassinent sans retenue hommes, femmes enfants ayant un quelconque lien de parenté ou d’amitié avec l’ancien mafieux.
Tommaso Buscetta veut vivre en paix au Brésil sous un faux nom, avec sa nouvelle famille dans sa grande maison en surplomb de l’océan. Les nouvelles qui lui parviennent de Palerme sont terrifiantes… La violence semble ne plus avoir de bornes : les Corléonais ensanglantent Palerme !
Thommaso Buscetta hésite. Que faire ? Rentrer au pays, c’est la certitude d’être abattu rapidement, compte tenu de l’emprise des Corléonais sur Palerme. Après une perquisition brutale diligentée par les policiers brésiliens, il est jeté en prison et quelque peu malmené.
En accord avec le gouvernement italien, les autorités brésiliennes l’expulsent de leur pays…Thommaso Buscetta débarque à l’aéroport de Palerme, protégé par des gardes du corps. C’est un prisonnier très surveillé, précieux pour l’instruction des affaires mafieuses en Sicile que le juge Giovanni Falcone (Fausto Russo Alesi) va interroger.
Thommaso Buscetta se présente comme simple « soldato » de la Cosa Nostra. Il ne dira rien. Il n’est pas un repenti, il n’est pas une « balance ». Il est écœuré par cette violence gratuite si éloignée du code d’honneur de l’organisation mafieuse…
Pour son 26ème film, Marco Bellocchio (80 ans !) a traité à sa manière nerveuse, efficace, l’affaire du « repenti Buscetta » : les médias (journaux, télévisions, etc.) ont abondamment relaté ce long feuilleton de révélations, avec ses rebondissements, ses impasses, ses terribles conséquences. Nous connaissons « grosso modo » cette effroyable histoire gorgée de sang de bandits, mais aussi d’innocents. 
Marco Bellocchio, contempteur depuis ses débuts de la société italienne (« Les Poings dans les Poches » – 1965), ne produit pas un film épique à l’instar des grands réalisateurs italo-américains : Francis Ford Coppola (« le Parrain » 1-2-3 - 1972/1990), Martin Scorsese (« Les Affranchis » – 1990, « Casino » – 1995, « Les Infiltrés » – 2006) ou Brian de Palma (« Scarface » – 1983, « Les Incorruptibles » - 1987) et bien d’autres. La violence chorégraphique (au cinéma) ne l’intéresse pas, la mythification des « mafiosi », pas plus… Il décrit des faits sociaux-économiques, culturels et cultuels qui engendrent par leur persistance, des groupes humains violents (les mafias de toutes sortes) qui gangrènent la société. Il n’y a nul romantisme ou fascination pour ce phénomène humain en particulier si les règles que les « hommes d’honneur » se sont fixées depuis des lustres ne sont plus respectées. Toto Riina devenu « capo di tutti capi » avec sa bande de tueurs ne respecte plus rien : il faut donc le dénoncer.
Au visionnage de ce long métrage (2h31’) qui progresse à toute allure, enchaînant les séquences dans un montage d’une grande subtilité (lenteur de l’exposition, puis brusque accélération, courts retours en arrière pour « éclairer » un personnage, etc.), on se prend à rêver au formidable cinéma italien, si riche, si foisonnant durant 30 ans (1945 à 1975) qui a rempli les belles heures de notre panthéon cinématographique. Vittorio de Sica (1901/1974) Luchino Visconti (1906/1976), Luigi Comencini (1907/2007), Federico Fellini (1920/1993), Sergio Leone (1929/1989), Bernardo Bertolucci (1941/2018) et tant d’autres… Marco Bellocchio à 80 ans, par son regard acéré sur la société italienne, ses travers, ses tourments (sociétaux, familiaux, etc.), est sans conteste à ranger dans la lignée de ces réalisateurs de tant d’œuvres inoubliables.
Pierfrancesco Favino au physique massif, lourd, campe avec un mélange de force, de détermination et des moments de doute, un Thommaso Buscetta dans toute son opacité. Il se dégage de ce long métrage de « fiction documentée » qui aurait pu être cannibalisé par la pléthore d’images existantes sur le sujet (innombrables documentaires), une force de conviction qui porte à réflexion.
 

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