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En dépit de la persistance de la crise, le Malandain Ballet Biarritz travaille sur deux créations
En dépit de la persistance de la crise, le Malandain Ballet Biarritz travaille sur deux créations

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En dépit de la persistance de la crise, le Malandain Ballet Biarritz travaille sur deux créations

Privés de représentations publiques depuis le mois d’octobre, les danseurs du Malandain Ballet Biarritz ont travaillé sur deux créations en studio. Martin Harriague, artiste associé au Ballet, a débuté sa création du Sacre du printemps dont la première est prévue à l’automne prochain. De son côté, Thierry Malandain a terminé la création d’un nouveau ballet qui sera présenté les 9 et 10 avril au Teatro Victoria Eugenia à Saint-Sébastien, puis les 8 et 9 mai à Biarritz à l'occasion des «Rendez-vous sur le quai de la Gare ». Mêlant des fragments du livre de Claude Lévi-Strauss, le Cru et le cuit à des extraits de l'Innommable de Samuel Beckett, il s’agit de la Sinfonia pour huit voix et orchestre de Luciano Berio, créée à New York en 1968-69. 

Dans son dernier édito, Thierry Malandain reconnaissait "qu'après dix mois de surplace, entrecoupés de sept représentations à Biarritz, San Sebastián, Paris et Terrassa donnant presque envie de croire aux miracles, nous voilà en 2021, marchant toujours dans le vide avec l’incertitude comme guide. Mais en dépit de la persistance d’une crise dont les conséquences ne peuvent s’envisager qu’avec effroi pour l’avenir de tout ce qui est humain, espérons avec la nouvelle année et la toute-puissance de la grâce, un retour à la vie en commun dans le meilleur des mondes possibles. 
(...)
Voilà près d’un an qu’un virus couronné roi de l’effroi joue à la roulette russe avec les vies humaines et les peurs, tout en faisant tomber une ombre écrasante sur l’activité économique et des valeurs suprêmes : la liberté, la vie privée, la justice, l’égalité, le bien-être, la culture... Une sacrée gâchette s'offensant des voix discordantes, mais l’avenir dira peut-être le dernier mot sur ce grand-maître de l’épouvante. En attendant, sans savoir à quel saint se vouer, privés d’offices chorégraphiques durant la seconde vague d’assaut, mais libres de créer à l’abri des regards, notre défense active s’est organisée en deux congrégations de création. Ainsi, dès novembre, malgré la fermeture des fleuristes, Martin Harriague, artiste associé au Malandain Ballet Biarritz, capable de forcer la nature et d’opérer des fécondations avec discernement sema le bon grain d’un 𝘚𝘢𝘤𝘳𝘦 𝘥𝘶 𝘱𝘳𝘪𝘯𝘵𝘦𝘮𝘱𝘴 dont la livraison est prévue à l’automne prochain. Bonté du ciel ! Il n'y a vraiment plus de saisons, mais ça Martin n’y peut rien. Quant à moi, entre « l’effroi » et le chaud, j’ai aligné des pas que l’on ébourgeonnera mi-avril, sauf « nouvelle vague » façon période Mao des 𝘊𝘢𝘩𝘪𝘦𝘳𝘴 𝘥𝘶 𝘤𝘪𝘯𝘦́𝘮𝘢. Personne ne me les ayant commandés, j’ai choisi une œuvre orchestrale plus susceptible de ne pas être programmée que de séduire, mais qui n'en demeure pas moins un monument de la musique des années 60. Mêlant des fragments du livre de Claude Lévi-Strauss, 𝘭𝘦 𝘊𝘳𝘶 𝘦𝘵 𝘭𝘦 𝘤𝘶𝘪𝘵 à des extraits de 𝘭'𝘐𝘯𝘯𝘰𝘮𝘮𝘢𝘣𝘭𝘦 de Samuel Beckett, il s’agit de la 𝘚𝘪𝘯𝘧𝘰𝘯𝘪𝘢 pour huit voix et orchestre de Luciano Berio, créée à New York en 1968-69. Années des plus turbulentes aux États-Unis et en France, où « vivre sans contraintes et jouir sans entraves » se déclina en slogans. Mais aussi années de la grippe dite de Hong Kong, qui en moins de deux ans fit plus d'un million de morts dans le monde. La Planète était grippée, mais continua de tourner. Tout comme au temps de la terrible grippe espagnole, où durant la 3ᵉ̀ᵐᵉ vague de de décembre 1918, heureusement moins mortelle, le chorégraphe Victor Natta auquel les pages sur 𝘭𝘢 𝘋𝘢𝘯𝘴𝘦 𝘢̀ 𝘉𝘪𝘢𝘳𝘳𝘪𝘵𝘻 sont consacrées, régla à Toulouse les ballets d’une opérette de Henri Goublier : 𝘭𝘢 𝘋𝘦𝘮𝘰𝘪𝘴𝘦𝘭𝘭𝘦 𝘥𝘶 𝘱𝘳𝘪𝘯𝘵𝘦𝘮𝘱𝘴. Au reste, en décembre 69, au pic de l’épidémie, il sera donné de lire en toussant : « Giscard relance la machine grippée » ⁽⁴⁾. 

Frissons, fièvre et goutte au nez : apparu en Chine à l'été 68, le virus A (H3N2) venu d’Espagne commença par frapper le Sud-Ouest fin novembre 69. Un quart de la population est alors alité, mais à l’instar du journal 𝘓𝘦 𝘔𝘰𝘯𝘥𝘦, qui le 11 décembre, indique que « l’épidémie de grippe n’est ni grave ni nouvelle » et que « la crainte qu’elle inspire n’est qu’une psychose collective », elle apparaît en parler journalistique comme « un marronnier » dans les colonnes des « faits d’hiver ». D’où un festival de brèves parisiennes carabinées qu’on ne relèvera pas par charité. 𝘗𝘢𝘳𝘪𝘴-𝘱𝘳𝘦𝘴𝘴𝘦 titrera néanmoins : « 40 % de décès de plus que la moyenne des dix dernières en décembre : la grippe pourrait en être la cause » ⁽⁵⁾. Selon les chiffres de l’I.F.O.P de janvier 70 : 36% des français adultes avaient été atteints, et l’on sait à présent qu’en deux mois plus de 30 000 personnes périrent sans inquiéter les médias, ni le ministère de la Santé publique. Autre temps, autre esprit, on ne mourait qu’une fois, qu'importait la manière, et puis : « il vrai que la grippe [n’était] pas inscrite au catalogue des grandes maladies infectieuses » ⁽⁶⁾.

Par conséquent, l’existence suivit son cours habituel avec ses peines et ses joies, ses problèmes et ses plaisirs ordinaires. Alors que partout flottait « une légère odeur de pharmacie et de rhum chaud », 𝘗𝘢𝘳𝘪𝘴-𝘱𝘳𝘦𝘴𝘴𝘦 annoncera par exemple, en gros et en gras : « Le Lac des cygnes dans les choux » : afin de prévenir les balletomanes, encartés ou pas, que Maïa Plissetskaïa, l’étoile du Bolchoï souffrant « d’une méchante grippe » était contrainte d’annuler deux de ses représentations à l’Opéra de Paris. Ou encore, cette fois en petits caractères : « Les spécialistes U. S. doutent de l’efficacité du vaccin » : « L’observation minutieuse des événements ayant prouvé que la vaccination n’avait pratiquement en rien modifié le nombre des cas » ⁽⁷⁾. En effet, le vaccin n’était pas adapté. Mais avec une réserve de 200.000 doses pour plus de 51 millions d’âmes, les stocks étaient de toute manière épuisés. Un calvaire doublé d’un profond mystère dont nous laisserons débattre les experts, car à ce stade pour ne pas dire à cette station du chemin de croix, se pose une question : après les masques, les tests, sur le plan de l’organisation, la fille aînée de l'Église ne serait-elle pas à l’origine du concept de l’immortalité ou de l’idée de résurrection, tant les fouets, pardon les faits sont têtus et cruels ? Empêcheur de marcher en rond, frondeur désolant pour ses attaques, Daniel Benoist, chirurgien gynécologue et député socialiste de la Nièvre, qui avait déposé devant l’Assemblée nationale une question orale sur « les graves conséquences de l’épidémie de grippe » n’est pas à cette époque le seul inquiet, et bien des gens, sont mécontents : « Ils trouvent que les producteurs de vaccins n’ont pas été assez prévoyants […] Mais les Laboratoires sont catégoriques : il fallait s’y prendre plus tôt pour lutter contre la grippe » ⁽⁸⁾.

Par miséricorde, on s’abstiendra de nommer les contorsionnistes, d’autant que 𝘚𝘪𝘯𝘧𝘰𝘯𝘪𝘢 ne puise pas son inspiration dans l'art de la dislocation, ni même dans les voies impénétrables de la vaccination. Mais tel un effet secondaire ou un éternuement de l’Histoire, 𝘚𝘪𝘯𝘧𝘰𝘯𝘪𝘢 que Luciano Bério fait entendre dans son sens étymologique de « sonner ensemble », réagit tout simplement à l'effroi causé par l’empêchement de danser libre à plusieurs sous couvert d’assurer le salut de tout un chacun. Les dévots de la Restauration veillaient sur celui de l’âme, le bien par excellence, contre un corps impur accusé de toutes les turpitudes. Après tant d’efforts pour combler cet injuste partage entre la chair et l’esprit, après tant de luttes criblées de balles pour se libérer d’un joug encombrant, voilà que pour le bien de notre prochain et notre propre salut, tout contact est devenu suspect, déconseillé, dangereux, dénoncé, sanctionné, incongru. Oui mais, et la vie et l’amour dans tout cela ? 

Avec une pensée émue pour son pote Marcel, coq ardéchois tué en mai dernier par un voisin qui trouvait son chant trop bruyant, mais surtout en songeant à François d'Assise, le seul saint parmi les humains qui l’ait appelé mon frère : « c'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière » assure chez Edmond Rostand le brave coq Chanteclerc. En attendant son 𝘏𝘺𝘮𝘯𝘦 𝘢𝘶 𝘴𝘰𝘭𝘦𝘪𝘭 et que s’élève dans le ciel une année pleine d'humanité, belle autant que bonne, même si par déveine à la fin de la pièce de Rostand, un coup de fusil part, et c'est le rossignol à la voix d'or qui est blessé à mort ; pour aller tranquille votre chemin voici un dernier mot de Paul-Louis Courier (ndlr.: Paul-Louis Courier, helléniste et pamphlétaire, qui publia sous la Restauration une "𝘗𝘦́𝘵𝘪𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘭𝘦𝘴 𝘷𝘪𝘭𝘭𝘢𝘨𝘦𝘰𝘪𝘴 𝘲𝘶'𝘰𝘯 𝘦𝘮𝘱𝘦̂𝘤𝘩𝘦 𝘥𝘦 𝘥𝘢𝘯𝘴𝘦𝘳" en se heurtant aux censures ecclésiastiques et gouvernementales) : « Adieu mes amis ; buvez frais, mangez chaud, faites l’amour comme vous pourrez » ⁽⁹⁾. Bien entendu, en sachant être raisonnable sur le nombre de convives à table. Et pour les sourds comme une bûche au jugement de Salomon, on ne le répètera jamais assez : « papi et mamie mangent dans la cuisine et nous dans la salle à manger ». Enfin, les libertins cela va de soi, pas de « Cène » d’orgie, ni même en rêve avec la reine de Saba. Mais, courage les amis, « Saba » venir, car de là où « les Anges & les Âmes se pénètrent les uns les autres » ⁽¹⁰⁾ dixit le Sieur de la Chambre dans 𝘭𝘦 𝘚𝘺𝘴𝘵𝘦̀𝘮𝘦 𝘥𝘦 𝘭’𝘢̂𝘮𝘦, sur un char en or attelé à des papillons couleur d’azur « un nouveau matin français » se pointe dans le silence et l'air pur.

Thierry Malandain, janvier 2021

 ⁽⁴⁾ Paris-presse, 23 décembre 1969
⁽⁵⁾ Paris-presse, 14 mars 1970
⁽⁶⁾ Paris-presse, 16 janvier 1970
⁽⁷⁾ Paris-presse, 4 janvier 1970
⁽⁸⁾ Paris-presse, 12 décembre 1969
⁽⁹⁾ Lettre au Major M. Griois, Milan, 10 mars 1809
⁽¹⁰⁾ Le Système de l’âme, par le Sieur de la Chambre, 1664

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Le Ballet Malandain en répétition ©Olivier Houeix Photographe ©
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