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Cinéma
En attendant la réouverture des cinémas : Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker (1ère partie)
En attendant la réouverture des cinémas : Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker (1ère partie)

| Jean-Louis Requena 1314 mots

En attendant la réouverture des cinémas : Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker (1ère partie)

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Jean Gabin en bonne compagnie dans "Touchez pas au grisbi" ©
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Jean Gabin, Lino Ventura et les autres …

En 1953, le cinéaste Jacques Becker (1906/1960) lit le roman Touchez pas au grisbi d’Albert Simonin (1905/1980), gros succès d’éditeur (Gallimard), dans la célèbre collection « Série Noire » dirigée par Marcel Duhamel (1900/1977). Jacques Becker est à la recherche d’une réussite commerciale car, malgré sa notoriété dans le cinéma français, il vient d’essuyer coup sur coup deux échecs retentissants : Casque d’or (1952), un drame historique à la « Belle Époque » avec Simone Signoret (1921/1985) et Serge Reggiani (1922/2004), œuvre considérée aujourd’hui comme un chef d’œuvre ; suivi d’un film plus léger, Rue de l’Estrapade (1953) une comédie romantique avec Anne Vernon (1924), Daniel Gélin (1921/2002) et Louis Jourdan (1921/2015).

Jacques Becker prend contact avec le romancier qui accepte de collaborer à une adaptation de son livre avec le concours du cinéaste et son scénariste habituel, Maurice Griffe (1905/1977). La version définitive du scénario est éloignée du roman. L’intrigue simplifiée est resserrée autour de quelques personnages. Comme a son habitude, Jacques Becker a gommé les pages truculentes (argot parisien du milieu), les scènes violentes, pour se concentrer sur une étude méticuleuse des personnages, principaux et secondaires, en procédant à une accumulation de « petits faits vrais ». Ainsi, Max le menteur (le caïd), Henri Ducrot dit Riton, son ami, Angelo Frasier le chef de bande, Pierrot le propriétaire de la boite de nuit, et d’autres personnages, acquièrent une épaisseur humaine : ils échappent à la caricature. C’est le « milieu parisien » d’après-guerre qui est décrit, dans ses rites et son « code d’honneur ».

Pour le casting, Jacques Becker contacte Daniel Gélin avec qui il vient de tourner Rue de l’Estrapade. Ce dernier refuse s’estimant trop jeune pour le rôle de Max le menteur. François Périer (1919/2002) est également approché, sans résultat. Finalement, le cinéaste choisit Jean Gabin, sans enthousiasme, lequel est sous contrat avec la maison de production de Touchez pas au grisbi, Del Luca Productions.

En 1953, Jean Gabin Alexis Moncorgé (1904/1976) dit Jean Gabin a 49 ans. Il n’est plus le fringant artiste d’avant la Seconde Guerre Mondiale, il n’est plus « gueule d’amour » : il a pris du poids et ses cheveux ont blanchi. En 1922, son père Ferdinand Gabin, comédien d’opérette, l’avait fait entrer, de force, dans le monde du spectacle ou il sera, au bout de quelques années de labeur, un véritable artiste de music-hall. Le cinéma fait appel à lui dès 1928 pour quelques films muets. Il ne se trouve pas très bon dans ce nouveau média mais sa chance sera l’arrivée du cinéma parlant en France (1930). Dès 1935, sous la conduite du talentueux réalisateur Julien Duvivier (1896/1967), il enchaine les films importants : La Bandera (1935) avec Annabella (1907/1996), La Belle Équipe (1936) avec Charles Vanel (1892/1989), Pépé le Moko (1937) avec Mireille Balin (1909/1968). Jean Renoir (1894/1979) l’impose dans son chef d’œuvre La Grande Illusion (1937) avec Pierre Fresnay (1897/1975) et Éric Von Stroheim (1885/1957) : le film est un immense succès public. Avec réalisateur Marcel Carné (1906/1996), d’après un scénario et des dialogues de Jacques Prévert chantre du « réalisme poétique » il interprète un déserteur dans Quai des brumes (1938) avec la jeune Michèle Morgan (1920/2016). Pour le même tandem (réalisateur/scénariste-dialoguiste), il interprète un ouvrier, meurtrier par amour, dans Le jour se lève (1939).

A la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939, Jean Gabin est au sommet de la gloire.

Après l’armistice (22 juin 1940), la France est occupée. L’occupant exige (diktat du docteur Joseph Goebbels Ministre de la Propagande du Reich), de relancer le cinéma français en créant une société de droit français dirigée par des allemands : La Continental-Films (Directeur Alfred Greven – 1897/1973). Jean Gabin, l’acteur de renommée européenne, refuse de travailler pour les allemands et décide, en 1941, de s’exiler aux États Unis (New York) puis traversant le continent américain, il finit par s’installer à Hollywood où existe une colonie française : Julien Duvivier, Jean Renoir, René Clair pour les cinéastes ; Michèle Morgan, Marcel Dalio (1899/1983), Jean-Pierre Aumont (1911/2001), Charles Boyer (1899/1978), etc., pour les acteurs.

A Hollywood, Jean Gabin fait une rencontre importante : Marlène Dietrich (1901/1992) star du studio Paramount, allemande militante antinazi et francophile. Leur idylle durera jusqu'à leur séparation, après-guerre, en 1946. En 1943, Jean Gabin malgré les propositions des studios hollywoodiens et quelques longs métrages américains, selon lui sans grand intérêt, s’engage dans les Forces Françaises Combattantes du Général de Gaulle pour libérer son pays. Il fera, sous son vrai patronyme, Jean Gabin Alexis Moncorgé plusieurs campagnes militaires (Maroc, Algérie, France, Allemagne). En juillet 1945, « le plus vieux chef de char de la France Libre » est démobilisé. Il a 41 ans et des cheveux blancs.

Jean Gabin, dès 1946, reprend le chemin des studios français ou italien (coproductions franco-italienne). Contrairement à la légende noire entretenue par l’acteur (« ma période : le drapeau noir flotte sur la marmite » !) il rencontre quelques succès critiques et commerciaux : Au-delà des grilles (1949) de René Clément (1913/1996), La Marie du port (1950) de Marcel Carné, La nuit est mon royaume (1951) de Georges Lacombe (1902/1990), meilleure interprétation à la Mostra de Venise de 1951, La Vérité sur Bébé Donge (1952) d’Henri Decoin (1890/1969), adaptation remarquable du roman homonyme (1942) de Georges Simenon, etc. 

En 1953, Jean Gabin a joué dans de nombreux films depuis la fin de la guerre, mais bien que très présent sur les écrans français, il n’est plus au firmament : de jeunes acteurs ont pris sa place. Ils se nomment Jean Marais (1913/1998), Jean Desailly (1920/2008), Daniel Gélin, Gérard Philipe (1922/1959), Serge Reggiani, etc. Jean Gabin, bien que respecté dans l’univers cinématographique, est perçu comme une « vedette » d’avant-guerre.

Le tournage de Touchez pas au grisbi démarre le 21 septembre 1953 au studio de Billancourt

Le casting des personnages principaux est bouclé car Jean Gabin, bien introduit dans le milieu des acteurs (« c’est bath les acteurs, c’est chouette ! ») a fait appel à des amis : René Dary (1905/1974) un copain du Music-Hall qui est resté en France durant l’occupation et l’a, en quelque sorte, remplacé dans les films produits durant cette funeste période (il sera même du « voyage à Berlin des artistes français » organisé par Joseph Goebbels, en octobre 1941) ; Paul Frankeur (1905/1974), un vieux copain ; Gaby Basset (1902/2001) la première femme de Jean Gabin, une admiratrice, qu’il a épousée en 1925 à son retour de son service militaire (Marine Nationale). Il a divorcé de Gaby Basset en 1929, mais obtiendra pour elle des rôles dans de nombreux films ou il apparait.

Le rôle important du chef de la bande adverse, Angelo Fraisier n’est pas distribué, Jean Becker recherche un comédien inconnu au physique impressionnant. Un ancien catcheur (nom de ring : Lino Borrini, « la fusée italienne »), devenu organisateur de spectacle suite à une grave blessure, se présente au studio de Billancourt : Angelino Giuseppe Pasquale Ventura (1919/1987), italien né à Parme mais vivant en France depuis l’âge de 8 ans. Les essais avec Jean Gabin sont concluants. L’organisateur de spectacle, au caractère rugueux, peu sur de sa prestation demande un cachet énorme (presqu’autant que la vedette !) en espérant un refus. Sur la pression de Jean Becker les producteurs d’abord réticents finissent par accepter l’offre. L’organisateur de combats de catch (il gardera cette profession jusqu'en 1958 au cas ou …) sera le truand Angelo Fraisier. Au générique du film apparaitra son nom d’acteur : Lino Ventura !

La carrière d’abord nationale, puis internationale, de Lino Ventura est lancée : 75 longs métrages en plus de 30 ans de cinéma (1954 à 1987). Il choisit soigneusement ses rôles, pose beaucoup de questions avant de donner son accord, et se décide, presque toujours, sur ceux proche de sa personnalité : « je ne suis qu’un comédien instinctif ».

La distribution bouclée, le tournage de Touchez pas au grisbi démarre : ce film va relancer la carrière de Jean Gabin, inaugurer celle de Lino Ventura et faire découvrir une actrice de 25 ans, ancienne pensionnaire de la Comédie Française : Jeanne Moreau (1928/2017) !

Fin de la 1ère Partie

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Lino Ventura et Jean Gabin dans "Touchez pas au grisbi" ©
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