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Cinéma
En attendant la réouverture des cinémas : « L’Avventura » de Michelangelo Antonioni, il y a 60 ans
En attendant la réouverture des cinémas : « L’Avventura » de Michelangelo Antonioni, il y a 60 ans

| Jean-Louis Requena 1627 mots

En attendant la réouverture des cinémas : « L’Avventura » de Michelangelo Antonioni, il y a 60 ans

Il y a 60 ans : « L’Avventura » de Michelangelo Antonioni

Bronca au Festival de Cannes 1960

Le 17 mai 1960, dans la grande salle de l’ancien Palais des Festivals de Cannes, Michelangelo Antonioni (48 ans), metteur en scène, et sa compagne Monica Vitti (28 ans), actrice, assistent, consternés, à la projection de leur film présenté dans le cadre de la sélection officielle : L’Avventura (143’). Dès le début de la séance des spectateurs sifflent, éructent des commentaires désobligeants, rient goguenards ici ou là. La première du film en compétition est un désastre : Monica Vitti serrée contre son réalisateur mentor pleure … Le public qualifié plus tard de « mondain » par Michelangelo Antonioni a massivement rejeté cet étrange objet filmique italien, alors même que le cinéma de la péninsule triomphe sur les écrans du monde entier. Au Festival de Cannes 1960, la Palme d’Or couronnera La Dolce Vita de Federico Fellini.

Mais le lendemain, une pétition circule diligentée par le grand réalisateur Roberto Rossellini (1906/1977) reconnaissant l’importance de ce long métrage, et déclarant que cette œuvre inclassable (suivant les critères esthétiques de son temps) ouvre une ère nouvelle …

Michelangelo Antonioni, un artiste pluridimensionnel

Michelangelo Antonioni est né le 29 septembre 1912 à Ferrare (Émilie-Romagne), dans une famille modeste, vivant dans cette ville du nord de l’Italie, austère, souvent sujette aux brumes du delta du Pô. Sa passion de jeunesse est musicale (violon), puis il bifurque vers le dessin et la peinture, activités cérébrales, qu’il gardera toute son existence. Après des études techniques, un diplôme d’économie et de commerce obtenu à la faculté de Bologne, il se sent attiré par le théâtre et le cinéma : il devient un critique passionné entre 1936 et 1940 pour le quotidien de Ferrare : « Il Corriere Padano » (1925/1945). Il entame une brève formation de cinéaste au Centro Sperimentale di Cinematografia de Rome. Durant la seconde Guerre Mondiale, appelé sous les drapeaux, il collabore au scénario d‘ Un pilota ritorna (1942) de Roberto Rossellini, puis assistant à I due Foscari (1942) d’Enrico Fulchignoni (1913/1988). Également, en 1942, il devient assistant de Marcel Carné (1906/1996), un des cinéastes français qu’il admire avec Jean Renoir (1894/1979) et Robert Bresson (1901/1999) sur Les Visiteurs du soir (1942) dont le tournage se déroule aux Studios de la Victorine à Nice, région alors occupée par l’armée italienne. 

En 1943, dans des conditions matérielles difficiles, l’Italie fasciste se disloquant après la destitution du Duce (Benito Mussolini) le 25 juillet 1943, il réalise son premier court métrage documentaire : Les Gens du Pô (Gente del Po). A quelques kilomètres de là, Luchino Visconti (1906/1976) tourne son premier long métrage : Les Amants Diaboliques (Ossessione- 140’) adaptation (sans autorisation !) du roman noir de l’américain James M. Cain (Le facteur sonne toujours deux fois), œuvre cinématographique qui inaugure le « néo-réalisme italien ». Michelangelo Antonioni ne réalisera pas moins de 9 courts métrages documentaire entre 1943 et 1950 avant son premier film de fiction : Chronique d’un amour (Cronaca di un amore – 1950). Dans un marché du film italien très porteur (800 millions d’entrées en 1950. A titre de comparaison 350 millions d’entrées en France pour « grosso modo » le même nombre d’habitants) Michelangelo Antonioni enchaine des longs métrages de facture classique : La Dame sans camélia (La signora senza camelie – 1953), Les Vaincus (I vinti – 1953), L’Amour à la ville (L’Amore in citta – 1953, un sketch : Tentato suicidio), Femmes entre elles (Le amiche – 1955) et enfin Le Cri (Il grido – 1957).

Durant le doublage du Cri (102’), il rencontre son égérie Monica Vitti (1931) actrice de théâtre âgée de 26 ans. Ils tenteront ensemble une courte aventure théâtrale avant d’opter définitivement pour le cinéma. 

L’Avventura, genèse et réalisation

Une histoire vécue : lors d’un voyage avec des amis dans les iles Éoliennes, Monica Vitti s’est égarée, durant quelques heures, sur une de celles-ci. Michelangelo avec l’aide de deux scénaristes de talent, Tonino Guerra (1920/2012) et Elio Bartolini (1922/2006), rédige un scénario sur cette trame dramatique. Anna (Léa Massari) fille unique d’un homme riche, est fiancée à Sandro (Gabriele Ferzetti) un architecte aisé, doué et dilettante. Ils doivent se marier prochainement mais Anna a des doutes sur la sincérité amoureuse de Sandro. Le couple part en croisière en Méditerranée, sur la mer Tyrrhénienne aux iles Éoliennes avec quelques comparses ainsi que la meilleure amie et confidente d’Anna : Claudia (Monica Vitti). Lors d’une escale, Anna disparait mystérieusement sur Lisca Bianca une petite ile rocailleuse, inhabitée, de l’archipel volcanique. Malgré des recherches poussées, avec le concours de la police venue sur les lieux, Anna demeure introuvable …

Des rumeurs annoncent l’apparition d’Anna en Sicile … Sandro et Claudia partent à sa recherche sur la grande ile qu’ils sillonnent en tous sens, en voiture, en train … Cette quête les rapproche … 

Michelangelo Antonioni et Monica Vitti font le tour des principaux producteurs de films de la place de Rome : tous refusent. Le scénario leur parait inabouti. Anna disparait au bout de 20 minutes et on ne la retrouve plus vivante ou morte ! Michelangelo a beau expliquer que c’est l’essence même du film. Rien n’y fait ! Il finit par trouver un producteur peu crédible (Iberia) simplement attiré par la dynamique du marché du cinéma en Italie et donc par d’importants profits potentiels. Avec peu d’argent et beaucoup de retard le tournage démarre en septembre 1959 sur l’ile de Lisa Bianca, formation rocheuse escarpée, non loin de l’ile habitée de Panarea (250 habitants, 3 églises, sans eau ni électricité). En quelques semaines tout le budget est englouti. L’équipe du film est coincée sur l’ile sous la coupe de l’aubergiste qui, un peu mafieux, détient tout sur Panarea et veut être payé avant leur départ ! Impossible de quitter l’ile sans régler la note de l’équipe de tournage. Finalement une société de production française (Cino del Duca) envoie un émissaire sur l’ile avec une valise de billets de banque et tout rentre dans l’ordre … Le tournage en plein hiver (l’histoire est censée se passer l’été !) est bouclé sur la grande ile sicilienne fin janvier 1960. Le montage, supervisé par Michelangelo, commence à Rome avec … 50.000 mètres de rushes au lieu des 20.000 mètres habituel pour un long métrage.

L’Avventura présenté au Festival de Cannes 1960 aura en définitive une durée de 2 heures et 23 minutes (143’).

L’Avventura, un film matriciel

Ce qui a déconcerté le « public mondain » de la première projection de L’Avventura au festival de Cannes 1960 c’est plusieurs propriétés auxquelles les spectateurs blasés n’étaient pas habitués. En premier lieu, le récit de la fausse intrigue (la disparition d’Anna) oblitéré au bout de 20 minutes de film. Les deux principaux protagonistes, Claudia et Sandro, parcourent une Sicile sans soleil, hivernale, à la recherche d’indices sur Anna. Rapidement ils poursuivent leurs recherches sans grande conviction : ils sont autocentrés sur leur relation naissante, complexe. S’aiment-ils ou pas ? Les deux personnages ont une sorte de liberté non programmatique : leur vague enquête divague au grès de leur itinéraire sicilien. Le récit n’obéit pas à l’« aristotélisme hollywoodien ». C’est son exact contraire !

En second lieu, Michelangelo Antonioni et son chef opérateur Aldo Scavarda (1923) décrivent en images (noir et blanc), aux cadrages sophistiqués, aux lents mouvements d’appareils (travellings, panoramiques) le « paysage des sentiments » de Claudia et Sandro. Les deux personnages se meuvent dans des décors précis, très picturaux, souvent « toile de fond » qui explicitent la scène par leur présence sur l’écran, d’où une grande économie verbale : les images en disent beaucoup, les mots sont superfétatoires. Avec son habituel compositeur, Giovanni Fusco (1906/1968), la musique discrète d’une petite formation musicale, ne surligne pas les séquences à la mode hollywoodienne. Elle lie les scènes entre elles, quand nécessaire, sans plus.

Enfin le problème de durée du film, 2 heures 23 minutes tant reproché au réalisateur. Françoise Sagan (1935/2004) dans sa critique parue dans « L’Express » du 15 septembre 1960 « L’Avventura : tant pis pour ceux qui aiment les bandes dessinées » reconnait un chef-d’œuvre malgré les « trois fois dix minutes d’ennui dont je parlais au début de cet article ». Michelangelo Antonioni a rejeté l’artificialité du temps au cinéma où les scènes s’enchâssent les unes aux autres suivant un tempo soutenu mais irréel : le temps est compressé, serti, dans une durée cinématographique limitée (90 minutes le plus souvent). Dans les films il n’y a pas de temps morts soulignait François Truffaut … Dans la vie oui.

En rupture avec ses précédents opus, Michelangelo Antonioni avec l’Avventura (1960) inaugure, en peintre de ses ressentis face à la société italienne de son temps, une trilogie avec sa compagne Monica VItti : La Notte (1961) et L’Éclipse (L’eclisse – 1962). En 1964, au terme de sa relation avec Monica Vitti, il réalisera son premier film en couleur avec le chef opérateur italien Carlo di Palma (1925/2004) : Le Désert Rouge (Il desero rosso) qui clôturera son cycle sur cette thématique italienne (un couple bourgeois).

Après cette tétralogie, dans un univers de plus en plus pictural, (Michelangelo a peint toute son existence : ses artistes de prédilection sont : Paolo Uccello (1397/1475), Piero della Francesca (1412/1492) Giorgio de Chirico (1888/1978), Giorgio Morandi (1890/1964), etc.), il reprendra, en les approfondissements, ses thèmes de prédilection que sont, les énigmes irrésolues (Blow-up – 1966), l’absence de progression dramatique (Zabriskie Point – 1970), un détachement au monde (Profession : reporter – 1975) et quelques documentaires (Chung Kuo, la Chine – 1972).

Au Festival de Cannes 1960 L’Avventura obtient le Prix Spécial du Jury « pour sa remarquable contribution à la recherche d’un nouveau langage cinématographique ». On ne peut mieux dire !

P.S : Les films de Michelangelo Antonioni sont dispersés en Dvd de qualités variables. A ce jour il n’existe pas (à notre connaissance) de coffret regroupant ses œuvres. C’est fort dommage.
Deux ouvrages en français sont à retenir :
- Antonioni d’Aldo Tassone – Flammarion – collection Champs - 2007
- Antonioni – Cinémathèque Française – Flammarion -2015

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