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Le Cinéma de la semaine
En attendant la réouverture des cinémas : Amadeus de Milos Forman (1984)
En attendant la réouverture des cinémas : Amadeus de Milos Forman (1984)

| Jean-Louis Requena

En attendant la réouverture des cinémas : Amadeus de Milos Forman (1984)

Une rencontre féconde

En 1979, à Londres, des amis entrainent le célèbre cinéaste américain d’origine tchèque Milos Forman (1932/2018), en voyage, à assister à une pièce de théâtre. Ce dernier n’aime pas les représentations théâtrales où tout est, selon lui, codé, stylisé : le jeu des acteurs, les décors, les lumières, le texte. Pour sa sensibilité d’artiste accompli (7 longs métrages à son répertoire dont Vol au-dessus d’un nid de coucou – 1975 – 5 Oscars à Hollywood !) le théâtre est ennuyeux, factice, loin du réel. De surcroit la pièce, qui connait un grand succès, est basée sur les relations complexes (supposées !) entre deux compositeurs à Vienne dans le dernier quart du XVIII ème siècle : Wolfgang Amadeus Mozart (1756/1791) et Antonio Salieri (1750/1825). L’œuvre intitulé Amadeus a été écrite par le dramaturge anglais Peter Shaffer (1926/2016) qui a également une longue carrière derrière lui : 13 pièces dont la dernière Equus (1973) a été un triomphe international adaptée au cinéma en 1977, par le réalisateur Sidney Lumet (1924/2011). Amadeus, sa dernière production suit le même splendide parcours.

Contre toute attente, y compris celle de son producteur Saul Zaentz (1921/2014), Milos Forman adore la pièce. Il rencontre sur le champ Peter Shaffer avec lequel il sympathise.

Milos Forman, en accord avec son producteur, décide de « fabriquer » un film à partir de ce drame, pseudo historique, avec le concours de Peter Shaffer pour l’élaboration du scénario.

Survol historique : Vienne (1781/1825)

Dans Amadeus, Peter Shaffer a repris le thème très rebattu (et faux) de l’opposition entre le compositeur italien Antonio Salieri arrivé à Vienne en 1766 à l’âge 16 ans avec son maitre Florian Gassmann (1729/1774) et le salzbourgeois Wolfgang Mozart. A la mort de son maitre en 1774, Antonio Salieri est nommé compositeur de la cour et directeur de l’opéra italien. Il a 24 ans. Il est très apprécié à la cour, en particulier par l’Empereur du Saint Empire Joseph II (1741/1790). Il est la personnalité incontournable de l’intense vie musicale viennoise.

Arrivée à Vienne en décembre 1781, Wolfgang Mozart, âgé de 25 ans, a un parcours très différent. Il a sillonné, avec ses parents, durant toute son enfance les routes d’Europe pour jouer avec son père Léopold (1719/1787) et sa sœur ainée Maria Anna, dite Nannerl (1751/1829) devant la classe aristocratique européenne. C’est un enfant prodige accompagné (musicalement) de sa sœur que son père exhibe devant des parterres de nobles. Wolfgang est un instrumentiste virtuose (violon, clavecin, orgue) doublé d’un musicien de génie qui compose depuis sa plus tendre enfance (premier opus : un menuet à 6 ans !). En décembre 1781, il arrive, déprimé, dans la capitale autrichienne, centre mondial de la « musique savante », après avoir été congédié, comme un domestique, par le Prince Archevêque de Salzbourg Colloredo (1732/1812) et avoir erré dans plusieurs villes allemandes.

Lorsque Wolfgang Mozart s’installe à Vienne, l’opéra italien domine le répertoire lyrique car il est dit-on dans le « goût des viennois ». Toutefois, en 1782, l’Empereur du Saint Empire Joseph II commande au jeune compositeur un ouvrage en langue allemande : L’enlèvement au sérail (Die Enführung aus dem Serail – K 384) « singspeil » en trois actes avec « turqueries » à la mode. C’est un triomphe ! Dès lors, le parti italien, puissant à Vienne, se méfiera de ce jeune compositeur salzbourgeois si doué.

Wolfgang Mozart outre de nombreuses compositions de formes musicales diverses (sonates pour piano, violon, symphonies, concertos pour pianos, quintettes, etc.) ou éclate son génie, compose trois opéras avec le librettiste italien Lorenzo da Ponte 1749/1838) : Les Noces de Figaro (Le nozze di Figaro K 492, opéra buffa en 4 actes - 1786) librement adapté de la pièce de Beaumarchais (1732/1799) le Mariage de Figaro, Don Giovanni, Dramma giocoso en 2 actes – K 527 (1787) et enfin Cosi fan tutte opéra buffa en 2 actes – K 588 (1790). Jusqu'à sa mort à Vienne le 5 décembre 1791 Wolfgang Mozart composera malgré ses nombreux troubles et maladies, toujours à court d’argent, (c’est « un panier percé ») de nombreuses œuvres remarquables comme son Concerto pour Clarinette (K. 622), La Flûte enchantée (Die Zauberflöte, grand opéra en 2 actes – K 620), La Clémence de Tito (La Clemenza di Tito - K 621) et son Requiem (K 626) inachevé, commandé par le comte Franz von Walsegg. Wolfgang Mozart de santé précaire (il a voyagé enfant et adolescent sur toutes les mauvaises routes d’Europe par tout temps) meurt épuisé, à Vienne, a l’âge de 35 ans, de multiples complications (grippe, hémorragie cérébrale, trichinose ?).

Antonio Salieri lui survivra 34 ans. Il composera environ 350 opus dont … 42 opéras aujourd’hui oubliés. Musicien reconnu en son temps, il sera à partir de 1800 le professeur de Ludwig van Beethoven (1770/1827), Frantz Schubert (1797/1828), Johann Hummel (1778/1837), du dernier fils de Mozart, Franz (à titre bénévole !) et vers la fin de son existence du jeune Franz Liszt (1811/1886). Devenu sénile, peu de temps avant sa mort en 1823, il s’accusera d’avoir tué Mozart lors d’une tentative de suicide. C’est le point de départ de la pièce de Peter Shaffer qui reprendra celle en deux actes d’Alexandre Pouchkine (1799/1837) : Mozart et Salieri (1830) qui entretient la légende de l’empoisonnement de Mozart. En 1897, à partir de ce drame (faux), Nikolaï Rimski-Korsakov (1844/1908) composera un opéra éponyme.

Écriture du scénario et tournage (1980/1983)

Milos Forman demande à Peter Shaffer de venir chez lui, aux États-Unis, dans sa maison du Connecticut pour travailler à l’élaboration du scénario à partir de la pièce de ce dernier. C’est une longue et douloureuse épreuve pour le dramaturge car le réalisateur est très pointilleux : il exige que les dialogues sonnent vrai, non verbeux comme dans le cadre d’une représentation théâtrale. Tous les jours avant leurs séances de travail, ensemble, ils écoutent des œuvres de Mozart afin de s’inspirer de sa musicalité, de sa fluidité, de l’ingéniosité grammaticale de sa musique. Ils choisissent dans les partitions les passages qui illustreront les scènes. C’est un labeur minutieux, fastidieux car chaque séquence est décortiquée, découpée en termes d’image (story-board) et de sons (paroles et musiques). Peter Shaffer s’en souvient comme d’un long cauchemar …

Comme à son habitude, le scénario bouclé, Milos Forman se lance dans un long casting pour choisir les interprètes d’Amadeus. Selon ses dires, 10.000 comédiens des plus renommés, font des essais. Le réalisateur a une exigence : aucun acteur ou actrice connus pour les rôles principaux ou secondaires. Il refuse toute identification possible à un personnage. Au cours de ce long processus il choisit F. Murray Abraham (Antonio Salieri), Tom Hulce (Wolfgang Amadeus Mozart) et Élisabeth Berridge (Constanze Mozart) en remplacement de Meg Tilly qui s’est blessée gravement au pied la veille du tournage !

Le moteur narratif de l’histoire est Antonio Salieri qui après sa tentative de suicide est isolé dans un asile. Un prêtre, le père Vogler (Richard Frank) vient pour le confesser. Salieri raconte sa rencontre avec Mozart, sa jalousie devant ce petit homme insignifiant, grossier, buveur et dépensier mais élu de Dieu qui lui dicte une musique divine. Il décrit son tourment permanent, ses ruses, ses méfaits afin de capter une parcelle du « génie de Salzbourg » à son profit. Mais rien n’y fait : Mozart restera dans la mémoire des hommes et lui Salieri disparaitra malgré son éclatante réussite matérielle et les honneurs. Le script d’Amadeus est structuré en de nombreux flash-back qui décrivent par de courtes scènes dynamiques, brillamment mises en scène (image et musique) la longue descente aux enfers du vertueux Salieri face à Mozart, ce gnome turbulent, insolent, génial, mais d’une confondante naïveté : c’est un enfant insouciant et innocent touché par la grâce de Dieu.

Milos Forman pour plus de véracité, veut tourner son long métrage en décors naturels. Finalement il choisit Prague, capitale de son pays natal, la Tchécoslovaquie, en raison de son architecture du XVIII ème siècle restée intacte. Il avait quitté précipitamment, sa patrie, après l’entrée des chars du Pacte de Varsovie (21 août 1968) qui ont mis fin au « Printemps de Prague » (janvier à août 1968, période dite du « socialisme à visage humain »). A 52 ans, Milos Forman, naturalisé américain (1977) retourne sur les lieux de sa jeunesse avec un film ambitieux au budget de 18 millions de $ dans le pays de « l’inertie communiste » selon son mot.

Le tournage, étroitement surveillé par la police politique se déroule sans heurt majeur. Luxe suprême, les scènes d’opéra peuvent être enregistrées dans le théâtre baroque Nostitz de Prague resté dans son jus celui même, où, en octobre 1787, Wolfgang Amadeus Mozart a créé et dirigé Don Giovanni (K. 527).

Amadeus (1984), la biographie musicale

Dès sa sortie au États-Unis, en septembre 1984, Amadeus (version 153’) est un énorme succès pour un genre délaissé : la biographie musicale. Sur les écrans français en octobre de la même année Amadeus rencontre également un grand succès public malgré quelques critiques dissonantes. Il est vrai que pour les « mélomanes avertis » presque tout est inventé dans ce long métrage : Salieri et Mozart se connaissaient fort bien mais ne se détestaient pas. A Vienne, au temps de l’Empereur du Saint Empire Joseph II, il y avait suffisamment d’espace musical pour les musiques italiennes et allemandes. Il n’y a pas eu de rivalités frontales entre les deux musiciens, mais le génial Mozart par son insouciance, son inconstance, son manque de diplomatie, et ses dettes permanentes a déclenché des cabales. A 35 ans, il est mort sans argent quelque peu marginalisé par la société viennoise.

La bande son musicale, très fournie, ponctuant de nombreuses scènes comiques, sérieuses ou dramatiques a été confiée au chef mozartien anglais Sir Neville Marriner (1924/2016) et à son orchestre de chambre, l’Academy of St Martin in the Fields. Amadeus reste un cas quasi unique d’une biographie musicale, entachée d’erreurs assumées (Peter Shaffer ancien critique musical en été conscient) mais qui au résultat final nous propose un « divertissement entrainant » qui donne envie d’écouter des pages musicales du « divin » Wolfgang Amadeus Mozart.

Sans équivalent dans son genre, le biopic musical, par trop souvent mièvre, Amadeus demeure un pur cinéma jouissif, ironique et mordant.

Aux États-Unis, Amadeus a reçu une pluie de récompenses aux Oscars 1985 (8 au total !) dont les plus importants : Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur acteur (F. Murray Abraham). En France, à la 10 ème Cérémonie des César du cinéma (1985) il a été couronné comme Meilleur film étranger.

P.S : Milos Forman membre éminent de la « Nouvelle Vague Tchécoslovaque » (Ivan Passer, Jiri Menzel, Vera Chytilova, etc.) a été découvert en France grâce à ses trois premiers longs métrages réalisés en Tchécoslovaquie : L’As de pique (1963), Les Amours d’une blonde (1965) et Au feu, les pompiers ! (1967), en sélection officielle au Festival de Cannes 1968 dont le déroulement a été interrompu. 

Tous les films de Milos Forman ont été édités en Dvd ou Blu-ray. Notamment les films de la période américaine, après son exil (1969). En 2002, Amadeus nous a été proposé en version intégrale (Edition Collector, director‘s cut de 173’, soit 20 minutes supplémentaires de scènes additionnelles par rapport à la version exploitée en salles). Un coffret soigné de ses œuvres de jeunesse (citées ci-dessus) vient d’être récemment édité.

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Jean Marc TERRASSE - Rencontre d'Orion | 01/03/2021 19:30

Merci de ce travail précis et aussi de rappeler le point de départ, à savoir le thème de la géniale nouvelle de Pouchkine: seul votre ennemi intime vous connait profondément.

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