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Musique
Albéric Magnard, un compositeur mort pour la France
Albéric Magnard, un compositeur mort pour la France

| Yves Bouillier 1325 mots

Albéric Magnard, un compositeur mort pour la France

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Albéric Magnard, enfant, vers 1867 ©
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Albéric Magnard (debout, à gauche) en compagnie du violoniste Eugène Ysaye (debout, fumant la pipe) et du compositeur Guy Ropartz ©
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Albéric Magnard est né à Paris en 1865 et vit des années heureuses jusqu'à l'âge de quatre ans, année où il vit un drame absolu puisque sa mère se suicide en se défenestrant. Le sentiment de perte pour le jeune garçon est terrible et la plaie ne se cicatrisera jamais.

En grandissant, Albéric fait même un rejet de son père pensant qu'il est responsable de la mort de sa mère. Il se repli beaucoup sur lui-même et pour échapper à sa solitude affective, il se réfugie dans les études. La musique en général et le piano en particulier l'aident également à surmonter ce manque. 

Après avoir obtenu une licence de droit, Magnard étudie deux ans au Conservatoire de Paris dans la classe de Théodore Dubois en harmonie et de celle de Jules Massenet en contrepoint. Il obtient un brillant premier prix et décide de se perfectionner durant encore quatre années auprès de Vincent d'Indy à la Schola Cantorum. Il rencontre également Ernest Chausson et César Franck. 

Magnard commence alors à composer pour le piano, pour la voix et écrit en 1889 la première de ses quatre symphonies. Sa nature et son éducation en ont fait un compositeur fortement attaché aux formes classiques, mais ardent à les renouveler par l'idée, source de tout son art. Il devient en réalité réactionnaire, en ne s'étant jamais mis à la mode de son époque, beaucoup de ses contemporains s'étant tournés vers l'impressionnisme musical, courant qui inquiétait Magnard notamment par le mépris affiché des grandes proportions et des grandes émotions et par l'affaiblissement du système tonal. 

Mais, par un singulier retour des choses, Magnard, avec son style linéaire, âpre et comme dépouillé, se retrouvera plus près, peut-être, de la jeune école qui réagit contre le debussysme.

Pour Magnard, rien n'est plus primordial que la mélodie et le rythme et peu de compositeurs de son époque ont su écrire des phrases aussi longues, intenses et chantantes. 

Son œuvre comprend 21 opus dont ses 4 symphonies semblent en être la colonne vertébrale. Il est d'ailleurs surnommé le " Bruckner français" ; Anton Bruckner, compositeur autrichien terminant à cette époque sa 9eme symphonie, impulsé par le gigantisme musical germanique (avec Mahler et Strauss).

Magnard écrit également pour la musique de chambre : un quintette pour instruments à vent, un quatuor à cordes, un trio, deux sonates, l'une pour violoncelle, et l'autre pour violon, composée en 1902, dédiée à Eugène Ysaye et créée à la Salle Pleyel.

Il compose par ailleurs des poèmes symphoniques sans programme, construits rigoureusement comme de la musique pure ; des poèmes tracés, non sur un schéma narratif ou descriptif, mais par les idées musicales elles-mêmes, et des idées d'une expression si précise, si intense, qu'on a à peine besoin du titre pour saisir le sens du poème. 

J'ai l'envie de m'arrêter sur l' Hymne à la Justice, pièce achevée en 1902, l'une des plus belles compositions d'Albéric Magnard et peut-être la plus typique : le titre pourrait s'appliquer à l'ensemble de son œuvre, à sa vie et à sa mort.

C'est clairement l'Affaire Dreyfus que Magnard qualifie ' d'abominable déni de justice " qui est à l'origine de la composition de cette pièce pour orchestre.
Le jour même de la publication de J'accuse (L'aurore, 13 janvier 1898), Magnard écrit à Emile Zola : " Bravo, Monsieur, vous êtes un crâne. En vous l'homme vaut l'artiste. Votre courage est une consolation pour les esprits indépendants qui préfèrent la justice à leur tranquillité, qui ne tremblent pas à l'idée d'une guerre étrangère et qui ne se sont pas aplatis devant ce sinistre hibou de Drumont et ce vieux polichinelle de Rochefort. Marchez ! Vous n'êtes pas seul. On se fera tuer au besoin ". 
Magnard signe ensuite de nombreuses pétitions pour la révision du procès. En 1899, lorsque Dreyfus est gracié par le président Loubet, Magnard, qui est alors sous-lieutenant, démissionne de l'armée. 

La création de l'œuvre " Hymne à la justice" fut formidablement bien accueillie par le public, mais également par la presse qui écrit : " L'hymne à la justice est puissant et d'une originalité incontestable" ... " Une belle composition d'un style ferme et puissant, dont la sûreté de l'instrumentation dénote un artiste remarquablement doué".
Gaston Carraud,  le premier biographe de Magnard parle de la pièce :  " nous entendons, dans la première idée, se succéder l'oppression de l'injustice et l'appel douloureux à la justice. Brutalement terrassée, la victime lève les yeux vers I'idéal inaccessible. Avec une plainte qui réveille la persécution, elle voit s'évanouir la douce lueur ; mais au même moment que la violence impose son retour le plus insolent, soudain, le triomphe de la justice éclate, foudroyant, en apothéose ".

La pièce est absolument magnifique. Je vous propose la version de Michel Plasson à la tête de l'Orchestre du Capitole de Toulouse : 

https://www.youtube.com/watch?v=6FF8H40IYhU

Magnard compose également 3 opéras Yolande (opéra en un acte 1892), Guercoeur (1900) et Bérénice (1909) dont il écrit les livrets également.

Le compositeur français travaille sans relâche ; voici ce qu'il écrit à Paul Dukas : "Je travaille comme un cordonnier à qui la reine aurait commandé une paire de pantoufles, et qui ne pense qu'à faire de la belle ouvrage". Mais, Magnard n'est jamais satisfait de ses œuvres ; il dit même détester ce qu'il compose...

De nature méfiante et rebelle à l'administration de la société, Magnard veut aussi se faire son propre éditeur, et renonce à déposer ses partitions chez quelque marchand de musique. On ne les trouvait que chez lui, et il ne recevait pas toujours le client venu en acheter, avec patience. On comprend qu'en ces conditions elles ne se soient guère répandues que chez quelques amis...

D'un caractère à la fois méditatif et fier, Albéric Magnard fut toute sa vie, suspicieux des expressions d'admiration, hors celles issues de son petit cercle d'amis. Fait plus dommageable, il est connu pour s'être exclamé un jour : “L'artiste qui ne puise pas sa force dans l'abnégation est, ou près de sa mort, ou près du déshonneur.” 
Bref, il fait tout pour être ignoré du grand public. Et c'est ce qui arrive. De tous les compositeurs français de son époque, il est certainement le mois connu.
Guy Ropartz, compositeur et ami de Magnard qui dirige le Conservatoire de Nancy, est le seul à tenter de faire connaître l'œuvre de son ami en la programmant dans les concerts qu'il dirige.

En 1904, Magnard achète un manoir nommé le manoir des Fontaines à Baron-sur-Oise, où il se retire avec son épouse et sa fille Ondine.

Après la déclaration de la Première Guerre mondiale, il décide de rester seul dans sa maison pour attendre l'arrivée des troupes allemandes (son enrôlement dans l'armée est refusé en raison de son âge). Le 3 septembre 1914, lendemain de la bataille de Senlis, Magnard tue un soldat allemand et en blesse un autre en tirant cinq coups de feu avec son revolver d'ordonnance. Il meurt dans l'incendie du manoir des Fontaines occasionné par les soldats allemands. Il ne put être formellement identifié. Avec lui disparaissait une importante partie de son œuvre ainsi que le manuscrit de deux des trois actes de Guercœur et tous les exemplaires de l'opéra Yolande
Son ami Ropartz reconstitua par la suite la partition de Guercœur à partir de la réduction pour piano déjà publiée et de ses souvenirs de la représentation du troisième acte qu'il avait dirigé en 1908. 
Guercœur fut représenté pour la première fois en 1931 à l'Opéra de Paris.

L'histoire ira jusqu'à inspirer à Edmond Rostand des alexandrins dans ce poème intitulé Magnard : 

                      Magnard

Celui-là qui, rebelle à toute trahison,
Et préférant la Muse à toute Walkyrie,
A défendu son Art contre la Barbarie,
Devait ainsi mourir défendant sa maison.

Mort pleine de clarté, de goût, et de raison !
D’une Œuvre et d’un Destin parfaite symétrie !
Qu’Il aille, aux profondeurs où se fait la Patrie !
Près des poètes fiers du disciple qu’ils ont !

Deux Ombres lui viendront parler de Bérénice.
Que leur rivalité par ce Héros finisse !
Dressons-lui pour tombeau la pierre de son seuil,

Et dans le plus doux sol que ce Français sommeille,
Qui, réconciliant la mesure et l’orgueil,
Chanta selon Racine et meurt selon Corneille !

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Albéric Magnard tenant sa fille Ondine, jardin de sa propriété de Baron (Oise) incendiée pendant la guerre, 1904 ©
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