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Histoire
Vendredi Saint 1918 : la Grosse Bertha délocalise l’Opéra Comique de Paris à Biarritz… et Arnaga !
Vendredi Saint 1918 : la Grosse Bertha délocalise l’Opéra Comique de Paris à Biarritz… et Arnaga !

| Alexandre de La Cerda 1212 mots

Vendredi Saint 1918 : la Grosse Bertha délocalise l’Opéra Comique de Paris à Biarritz… et Arnaga !

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Rostand sur le front ©
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Rue de Rivoli, bombardement du 12 avril 1918 ©
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Plaque Quai de la Seine, n°6 ©
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Le 23 mars 1918, Paris reçut pour la première fois 21 obus tirés chaque quart d'heure, depuis 8 heures du matin, par des canons allemands - qu’on crut à tort être la « Grosse Bertha » - positionnés près de Crépy-en-Laonnois, et qui firent 21 tués et 36 blessés. En réalité, il ne s'agissait pas de « Bertha » mais de trois canons géants allemands nommés « Ferngeschütz », ou « Pariser Kanonen », lesquels touchèrent encore le 29 mars suivant, pendant les vêpres du Vendredi Saint, l'église Saint-Gervais-Saint-Protais dans le IVème arrondissement, tuant 91 personnes.

S’y ajoutèrent des raids d'avions ennemis : le 27 juin 1918, les bombardements touchèrent l'angle de la rue de Castiglione et de la place Vendôme, non loin de la Salle Favart qui abritait l’Opéra Comique.

Ces canonnades allemandes constituèrent un coup de semonce pour nombre de parisiens dont certains préférèrent abandonner la capitale : pour sa part, le directeur de l’Opéra Comique, Pierre Barthélémy Gheusi, très lié à la côte basque où il possédait une villa, décida de délocaliser à Biarritz les meilleurs artistes de sa troupe en répondant à l’appel de son ami Pierre Forsans, sénateur-maire de la villégiature impériale, pour assurer la « saison lyrique » de son théâtre du Casino municipal. L’enthousiasme du public et de la presse locale, les encouragements de la mairie qui vota des subventions pour cette « aventure musicale » ainsi que la fermeture du théâtre de Bordeaux et l’incendie de celui de Toulouse vinrent en appui de sa décision.

Edmond Rostand, pour sa part, avait été beaucoup éprouvé par la guerre : il résidait dans sa demeure d’Arnaga tout en effectuant quelques déplacements sur le front des hostilités… Jusqu’au bout de ses forces, dans l’espérance d’une issue victorieuse de la guerre de 14, il continua de recevoir ses visiteurs à Arnaga.                                                       

Et en cette saison lyrique 1918, c’est une délégation de la troupe de l’Opéra Comique délocalisée à Biarritz qui vint lui rendre visite à Cambo. Pierre Barthélémy Gheusi a décrit l’accueil de Rostand dans son livre « Guerre et théâtre ».
Ce matin-là, Gheusi amena ses étoiles du chant et de la danse déjeuner « en famille » à Cambo. L'après-midi, ils allèrent, tous ensemble, rendre visite à Edmond Rostand dans sa propriété.

La « Thébaïde basque » d’Edmond Rostand

Perchée sur son éperon rocheux dominant la Nive, la villa « Arnaga » surgit soudain de son écrin de verdure. Sa construction il y a un siècle ancrera au Pays Basque l’extraordinaire saga qui envoya trois générations de Rostand sous la coupole en inscrivant leur nom au patrimoine littéraire et scientifique : Eugène, son fils Edmond, et son petit-fils Jean, le biologiste. La demeure offrait à Edmond Rostand et à Rosemonde Gérard « le plus beau panorama que vous puissiez imaginer : toute la coulée de la Nive, claire blanche, aux reflets d’argent, et la vallée jusqu’à Bayonne, vers Saint-Jean-de-Luz, Biarritz et la mer… le climat est doux, le ciel bleu, une sorte de quiétude mystérieuse enveloppe les êtres et les choses ».

Certaines maisons se partagent entre cour et jardin… Edmond Rostand voulait qu’Arnaga fût entièrement vouée aux jardins, puisque, de part et d’autre, le jardin à la française occupe le devant de « la scène » alors que celui à l’anglaise pare la façade arrière.

Les portiques et hautes charmilles en berceau, voûtes mystérieuses d’une cathédrale de verdure avaient commencé à remplacer, il y a un siècle, « l’inextricable réseau de buissons et de touyas, la profusion de roseaux » qui transformaient l’éperon rocheux en « jungle en miniature ». Le grand écrivain, alors au faîte de sa gloire, y avait mis toute son intelligence, ses ressources poétiques et, jusqu’à la fin de sa vie, il aimait – lui-même - à faire admirer sa création à ses hôtes. 

L’écrivain reçut « en artistes » Gheusi et ses étoiles de l’Opéra Comique, « avec cette urbanité de race et cet empressement qui furent toujours la marque de sa grande âme, si simple en dépit des légendes, si rayonnante surtout d'amitié "candide" et de bonté »

Rostand était déjà souffrant et fatigué, d’après les mémoires de Gheusi : pourtant, le poète avait tenu à leur faire lui-même les honneurs de « son délicieux Arnaga » parmi les vénérables tilleuls qu’il avait achetés déjà adultes dans une propriété voisine. Sous un ciel brumeux d'équinoxe, dans l'immobilité morne des lignes, effacées à demi, qui dessinaient les jardins seigneuriaux, les « portiques païens, les charmilles de buis et les chênes du carrascal basque, Rostand nous conduisit partout où nos yeux pouvaient admirer une perspective, découvrir un plan délicatement théâtral »

Pour sa part, l'auteur de « Cyrano » vint ensuite plusieurs fois, au Casino Municipal de Biarritz, assister aux spectacles de la troupe de l’Opéra Comique et les applaudir. C'était surtout pour Fanny Heldy (*), la « cantatrice aux cheveux d'or, échappée de l'occupation prussienne des Flandres » qu'il s'était enthousiasmé, note encore Gheusi…sa voix, qualifiée parfois de « miraculeuse, de source et de cristal », le frappait d'étonnement et le ravissait d'allégresse. Son jeu, si expressif et si sobre dans « La Traviata » - elle ne l'avait, peut-être, jamais aussi dramatiquement jouée que devant lui - et les innovations scéniques autour de l'incomparable artiste le passionnèrent tout un soir, et il se divertit même, notera Gheusi, « lui que son imagination étincelante devait par avance blaser sur tout inattendu, aux singularités pittoresques, mais un peu hérétiques de nos improvisations.

Ses effusions, juvéniles et imagées, ont été, parmi nous, spontanées comme ses deux mains tendues ; je suis sûr que tous ses hôtes d'un après-midi de septembre, à Arnaga, l'ont pleuré comme un camarade et regretté comme un ami ».

Mais la saison s'achevait, et de retour à Paris, Gheusi fut victime des intrigues de ses ennemis « politiques » qui le privèrent de la direction de l'Opéra-Comique.

Peu de temps avant de disparaître dans un Paris enfiévré par la joie énorme de l'Armistice, Edmond Rostand lui avait prodigué d'ultimes conseils lors de leur dernière entrevue au Pays Basque :

« Je comprends, lui avait-il concédé, votre engouement pour un métier qui, de loin en loin, vous donne la joie de découvrir et de mettre en valeur de pareils artistes. Mais mon ami, de quelles rançons abjectes - envie, diffamations, vengeances viles, déceptions de toute espèce, sans compter les soucis matériels - ne devez-vous point payer ces aubaines rares ? Croyez-moi : votre vrai métier, c'est d'écrire, de faire des pièces, des romans, de l'histoire, de la critique, de l'archéologie et même du journalisme puisque vous l'aimez. Que de temps précieux vous perdez - et que vous emploieriez mieux, je vous jure, en vivant avec nous, des mêmes labeurs, des mêmes joies que les nôtres ! »

Gheusi écouta « la voix chère, qui pour moi ne s'est jamais tue » de Rostand, et se remit à l'écriture…

(*) L'invasion allemande de la Belgique en 1914 avait fait fuir en Angleterre la cantatrice native d’Ath en Wallonie et formée au Conservatoire royal de Liège, puis en France, où elle fit ses débuts dans la « Traviata » à l'Opéra-Comique à Paris le 12 février 1917. Elle chanta également au théâtre du Casino de Biarritz où sa « Violetta » éblouit Edmond Rostand.
Vingt ans plus tard, Fanny Heldy achèvera sa carrière à l'opéra de Monte-Carlo en créant « L'Aiglon » de Jacques Ibert et Arthur Honegger qui s’étaient inspirés de la pièce d'Edmond Rostand.

Alexandre de La Cerda 

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Fanny Heldy dans le rôle de Violetta ©
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Pierre-Barthélémy Gheusi ©
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Fanny Heldy (assise) à la première de "L'Aiglon" à Monte-Carlo en 1937, avec Arthur Honegger (debout derrière elle), Jacques Ibert (deuxième en partant de la droite) ©
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