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Cinéma
Réflexions d'un cinéphile confiné : François Truffaut, un homme pressé (1)
Réflexions d'un cinéphile confiné : François Truffaut, un homme pressé (1)
© DR Truffaut en 1965 à Amsterdam

| Jean-Louis Requena

Réflexions d'un cinéphile confiné : François Truffaut, un homme pressé (1)

Cette semaine, notre érudit spécialiste du 7ème Art continue sa revue des maîtres du "grand écran" avec Truffaut et la "Nouvelle Vague", présents à Biarritz dès 1949 lors du "Festival du Film maudit" qui s'y déroula à l'initiative de Cocteau et du Marquis d'Arcangues.

Enfance et adolescence douloureuses

En février 1932 naît à Paris un petit garçon non désiré : François. Sa mère, Jeanine de Monferrand est, ce que l’on appelait jadis, « une fille mère ». Sa famille catholique rejeta la mère et l’enfant : c’étaient les mœurs de cette époque, pas si lointaine. La mère secrétaire au journal « Illustration » confie le bébé à une nourrice. En novembre 1933, elle épouse Roland Truffaut qui reconnaît l’enfant dont il n’était pas le père. Très rapidement, ce couple eut un garçon, René, qui ne survit que huit semaines. Le deuil de l’enfant légitime souda le couple éploré tandis que François, présent illégitime, fut rejeté : il était de trop. On l’envoya en nourrice, puis chez ses grands parents maternels qui habitaient dans le IX ème arrondissement de Paris, non loin du couple.

François, à 7 ans, commence à fréquenter assidument les cinémas de quartier alors très nombreux dans les arrondissements de Paris. Il constitue des dossiers sur les réalisateurs dont il visionne à plusieurs reprises les films : Jean Renoir (1894/1979), Abel Gance (1889/1981), Jean Cocteau (1889/1963), Jean Vigo (1905/1934), etc. Ses classeurs sont constitués de photos volées dans les halls des salles obscures, de coupures de presse spécialisée ou non, de commentaires manuscrits.

Sa grand-mère meurt en 1942. Il a 10 ans. Elle a inoculé, à cet enfant solitaire, le goût de la lecture : tout au long de sa courte existence, François Truffaut sera un lecteur compulsif (livres, journaux, revues, etc.), cela alimentera sa créativité. Entre 1943 et la libération de Paris (1945), il fréquente plusieurs écoles et rencontre son grand ami, Robert Lachenay, lui aussi un cancre avec qui il fera « les 400 coups ». Leurs aventures de chenapans seront, pour une part, narrées dans son premier film éponyme. Tous deux fanatiques du « cinoche », se lancent des défis d’apprentis cinéphiles : combien de plans dans ce film, quand intervient la musique, quelles sont les répliques marquantes, etc. C’est un jeu de concentration, de mémorisation, qui permet d’une manière empirique de déconstruire les films pour mieux en comprendre le mécanisme basé sur l’image et le son. A 14 ans, en 1946, il obtient le Certificat d’Études Primaire qui met fin à sa scolarité. Il demeurera un autodidacte curieux de tout.

Il est surprenant qu’avec si peu de bagage intellectuel, il ait pu, tout au long de sa vie écrire avec brio autant de textes de qualité : critiques de films, longs articles de réflexion (revues de ciné-clubs, « Cahiers du Cinéma », hebdomadaires culturels, etc.), scénarios, et une abondante correspondance tout azimut ! C’était un graphomane.
Les années d’après-guerre sont difficiles pour le jeune François souvent flanqué de son acolyte, Robert Lachenay. Il accomplit de petits boulots qu’il déserte dès que possible, fréquente des ciné-clubs alors en pleine croissance, y rencontre pour la première fois le critique/animateur André Bazin (1918/1958), crée un ciné-club qui vite endetté, l’incite à commettre un larcin : il vole une machine à écrire, épisode qui sera repris dans son premier opus : Les 400 coups. Après une sévère dispute avec son beau-père, il est mis en détention provisoire, puis à la demande de celui-ci, son tuteur légal, placé au Centre d’Observation des Mineurs de Villejuif. Suite à une tentative de fugue, il est mis à l’isolement : il se retranche dès lors dans la lecture, notamment de la « Comédie Humaine » d’Honoré de Balzac.

A sa sortie, en très mauvais terme avec sa mère, il renoue avec son copain Robert Lachenay et recommence à fréquenter les salles obscures. André Bazin le recommande au ciné-club « Objectif 49 » qui lui permet d’assister au premier « Festival du Film Maudit » organisé en juillet 1949 par « Objectif 49 », à Biarritz, dont le président est Jean Cocteau. Jean d’Arcangues, Président de l’Office du Tourisme de Biarritz et grand ami du poète aidera grandement par son entregent, cette manifestation cinématographique malgré la réticence de quelques élus. Dans le dortoir mis à disposition par la municipalité, François Truffaut fait la connaissance de Jacques Rivette (1928/2016), Claude Chabrol (1930/2010), et Jean Douchet (1929/2019).

Un jeune homme instable et perturbé
En janvier 1950, François Truffaut découvre la Cinémathèque au 7 avenue de Messine (Paris VIII ème), dirigé par Henri Langlois. Lassé, son beau-père l’émancipe : il a 18 ans. Il travaille comme pigiste pour plusieurs publications (« Elle », « France Dimanche », etc.) ou il rédige ses premiers articles. Il est envoyé spécial d’« Elle » au deuxième et dernier « Festival du Film Maudit » à Biarritz. Amoureux éconduit, il fait une tentative de suicide. C’est un jeune homme perturbé qui devance l’appel sous les drapeaux en signant un engagement de 3 ans dans le but de partir en Indochine « s’y faire tuer » !

Le jeune homme instable, turbulent, n’est certes pas fait pour être un militaire obéissant. Très vite sa situation se détériore au sein de la « grande muette ». Il déserte, simule la folie, et finit pas être dégradé et chassé de l’armée pour « instabilité caractérielle ». 
Il retourne à la vie civile et s’installe chez son mentor, André Bazin, qui n’a pas peu contribué à le sortir de ce mauvais pas.

Un critique de cinéma féroce
En avril 1951, sous l’impulsion d’André Bazin et de Jacques Doniol-Valcroze (1920/1989) naissent les « Cahiers du Cinéma » revue mensuelle où François Truffaut s’exerce à écrire quelques articles de plus en plus élaborés sous la conduite de son mentor, toujours vigilant. En janvier 1954, dans le numéro 31 de la revue, François Truffaut y publie un long article retentissant : « Une certaine tendance du cinéma français ». C’est un texte pamphlétaire contre les cinéastes de « qualité française » (Claude Autant-Lara, Jean Delannoy, René Clément, Yves Allégret, etc.) qui se contentent « d’illustrer » des adaptations littéraires écrites par des scénaristes chevronnés (Jean Aurenche et Pierre Bost, Jacques Sigurd, Henri Jeanson, etc.). C’est un coup de tonnerre dans le monde du cinéma français alors bien établi et prospère (400 millions de spectateurs !).

Critique virulent, à la plume assassine, il a enfin trouvé sa voie : il a 22 ans. Il est remarqué par Jacques Laurent (1919/2000), directeur de l’hebdomadaire culturel « Arts-Lettres-Spectacles ». Cette publication est tenue par des « hussards » intellectuels de droite (Roger Nimier, Antoine Blondin, Michel Déon, etc.) qui s’opposent au magistère alors institué par l’intelligentsia de gauche avec comme chef de file Jean-Paul Sartre (1905/1980). Pendant près de 4 ans (1954/1958), François Truffaut écrira chaque semaine des articles sur les films en exploitation, les festivals (Cannes, Mostra de Venise) avec une plume incisive, féroce, au point qu’il lui sera interdit d’assister au Festival de Cannes 1958 !

Naissance de la « Nouvelle Vague »
François Truffaut et ses jeunes amis rédacteurs aux « Cahiers du Cinéma », Claude Chabrol, Jacques Rivette, Jacques Demy, Éric Rohmer et Jean-Luc Godard veulent passer à la réalisation de films sans subir le long cursus habituel pour y accéder : 10 ans d’assistanat de metteurs en scène plus ou moins honnis.

Alors que ses amis apprentis réalisateurs s’entraident et cherchent des financements pour leurs premiers courts métrages, en octobre 1957, François Truffaut épouse Madeleine Morgenstern (1931) rencontrée lors de la Mostra de Venise 1956. Elle est la fille unique du propriétaire de « Cocinor », Ignace Morgenstern, grand distributeur de films dans l’hexagone ! Avec une participation financière de son beau-père, Il crée « les Films du Carrosse » (en hommage à Jean Renoir : « Le Carrosse d’Or » (1952) afin d’assurer sa liberté économique. Dans toutes ses œuvres, dorénavant, il sera à la fois producteur et réalisateur.

En novembre 1958 il démarre le tournage de son premier long métrage « Les 400 coups » avec un jeune acteur de 14 ans Jean-Pierre Léaud (1944) qui sera son porte-parole dans le cycle qu’il consacrera à son personnage : Antoine Doinel. Le film est dédié à la mémoire d’André Bazin décédé au deuxième jour de tournage.
Le film présenté au Festival de Cannes 1959 présidé par Marcel Achard, mais dont le président d’honneur est Jean Cocteau qui œuvra en coulisses, est un immense succès. Il obtient Le Prix de la Mise en Scène. La Palme d’Or est attribuée à Orfeu Negro de Marcel Camus.
Avec le « Beau Serge » de son ami Claude Chabrol sorti sur les écrans en juin 1958, les 400 coups de François Truffaut forment l’avant-garde de la « Nouvelle Vague » au cinéma.

Quelques éléments de réflexion sur la « Nouvelle Vague » (1958-1963)

Quelques mots sur la « Nouvelle Vague » qui constitue dans l’univers cinématographique une révolution copernicienne. Pourquoi ? Voici quelques éléments de réponse :
Ses protagonistes bien qu’issus de milieux très différents, avaient l’amour du cinéma et se connaissaient grâce aux ciné-clubs et aux différentes revues de cinéma alors florissantes. C’étaient de grands cinéphiles (quantitativement et qualitativement).
Ils n’avaient aucune connaissance technique du cinéma car aucun d’eux n’a été assistant d’un réalisateur célèbre ou pas, cursus obligé pour accéder à la réalisation.
Ils élaboraient eux-mêmes ou en se faisant seconder, leurs scénarios originaux et non des adaptations littéraires d’ouvrages plus ou moins célèbres (ils dérogeront à la règle plus tard).
Ils refusaient le studio et ne toléraient que le tournage en décors naturels (extérieur ou intérieur).
Ils sont arrivés dans le métier au moment ou de nouvelles techniques de tournage ont pu se développer grâce aux nouvelles caméras légères (Allemande Arriflex, Française Caméflex, etc.) de nouvelles pellicules plus sensibles. Ainsi, il n’était pas nécessaire de monter de coûteuses installations (éclairage, rail pour travelling, etc.) pour tourner.
Le coût des longs métrages a été de ce fait divisé par trois : 30/35 millions d’anciens francs pour 100 millions d’anciens francs en moyenne (film classique avec acteurs connus).
Ils ont dédaigné les acteurs/actrices établis pour puiser dans la nouvelle génération de débutants : Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina, Macha Méril, etc.

Pour un producteur le modèle économique est très intéressant du moment que le coût du film s’amortit plus rapidement qu’un film classique alors que s’amorce l’inexorable érosion de la fréquentation en salle dû à l’essor de la télévision.
La « Nouvelle Vague » est donc en résumé une quadruple révolution : générationnelle (réalisateurs nés entre 1930 et 1935), artistique (scénario, mode de tournage), technique (caméra, pellicule, son doublé en studio, puis direct à partir de 1962) et enfin économique (coût modique du film). Grâce aux « Jeunes Turcs » issus des « Cahiers du Cinéma » et à d’autres francs-tireurs tel Jean-Pierre Melville (1917/1973) en France, et relayée dans d’autres pays (Angleterre, États-Unis), La « Nouvelle Vague » a transfiguré de proche en proche, le cinéma mondial.
Durant cette période faste pas moins de 150 premiers films français ont été tournés car le label « Nouvelle Vague » faisait florès. Bien entendu, beaucoup d’entre eux ont disparu dans l’enfer cinématographique.
(à suivre

Légende : Truffaut en 1965 à Amsterdam lors d'un festival «  Nouvelle Vague » devant le Cinétol, où est donné  « Le Beau Serge »

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