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Cinéma
Réflexions d'un cinéphile confiné : Claude Sautet, le calme et la dissonance (2)
Réflexions d'un cinéphile confiné : Claude Sautet, le calme et la dissonance (2)

| Jean-Louis Requena

Réflexions d'un cinéphile confiné : Claude Sautet, le calme et la dissonance (2)

Jean-Louis Requena poursuit sa série à la découverte de Claude Sautet et de sa filmographie.

Un flm dans l’époque
Mado (1976). La France a subi un choc pétrolier en 1973 et s’apprête à en subir un suivant en 1976. C’est la fin des « Trente Glorieuses » pour l’économie française (1945/1975). Toutefois, un secteur de l’économie est en plein essor : l’immobilier. C’est le terreau choisi par Claude Sautet flanqué de Claude Néron pour développer un scénario original sur le milieu particulier des promoteurs immobiliers. Simon (Michel Piccoli) la cinquantaine, promoteur vit avec son vieux père (Jean-Paul Moulonot). Il n’a jamais voulu épouser Hélène (Romy Schneider, courte apparition) et tombe amoureux d’une jeune prostituée mystérieuse, fascinante : Mado (Ottavia Piccolo). Son associé se suicide en laissant d’énormes dettes…Des prédateurs rôdent, dont Lépidon (Julien Guiomar), afin de s’emparer de son groupe immobilier à vil prix. Simon, aidé de quelques membres de son équipe, se bat dans un climat tendu pour sauver son entreprise des griffes de Lépidon. Mais l’affaire s’avère difficile…
Claude Sautet en symbiose avec la société capitaliste de son temps, nous narre une sorte de « bourbier métaphorique » (les scènes finales avec les voitures enlisées), description d’une société qui « patine » d’une manière à la fois dérisoire et grotesque. Claude Sautet aimait bien son film le plus long (135 minutes).

Remises en question et déconvenues
Une Histoire Simple (1978). En 1978, Romy Schneider a 40 ans. Elle demande à son ami Claude Sautet de lui écrire enfin « une histoire de femmes ». Avec de nouveau Jean-Loup Dabadie, il s’attèle à la tâche : ils rédigent un scénario original. Marie (Romy Schneider) divorcée mère d’un adolescent décide de ne pas garder l’enfant de Serge (Claude Brasseur), son amant. Avec ses amies Gabrielle (Arlette Bonnard), Esther (Sophie Daumier), Anna (Eva Darlan) et Francine (Francine Bergé) elles vivent des bonheurs, des soucis et des drames. Marie renoue avec Georges (Bruno Cremer) son ex-mari. C’est un film choral, dans l’air du temps (la Loi Veil de 1974), autour de la parole féminine qui enfin se libère en cette fin de décennie.
Romy Schneider obtiendra le César 1979 de la meilleure actrice.

Un mauvais fils (1980). Daniel Biasini, le mari de Romy Schneider, apporte une idée de film qui sera développée par Claude Sautet et son nouveau scénariste, Jean-Paul Torörk. Bruno (Patrick Dewaere) rentre en France après avoir purgé une peine de cinq ans dans les geôles américaines pour trafic d’héroïne. Pendant son absence sa mère est morte. Son père René (Yves Robert) le reçoit chez lui dans son petit appartement. Bruno cherche du travail…Les relations se dégradent avec son père, puis c’est la rupture.
Claude Sautet a construit deux binômes : Bruno et son père, Bruno et Catherine, la bibliothécaire (Brigitte Fossey). A ces deux ensembles, il a ajouté le personnage pivot du récit, Adrien Dussart (Jacques Duphilo) le patron cultivé, homosexuel assumé, de la librairie. Le récit est compact, oppressant, le découpage des scènes au rasoir, avec des acteurs épatants qui font exister leurs personnages. Ce dixième long métrage de Claude Sautet n’a eu que peu de succès à sa sortie.
Jacques Dufilho a obtenu le César 1981 du meilleur acteur dans un second rôle.

Garçon ! (1983). Yves Montand insiste pour avoir un rôle ou il sera quasiment seul à l’écran. Après bien des tergiversations, des hésitations, Claude Sautet et Jean-Loup Dabadie finalisent une histoire pour la star : Alex (Yves Montand) ancien danseur de claquettes, est chef de rang dans une grande brasserie parisienne. Il vit avec son ami Gilbert (Jacques Villeret) simple garçon dans le même établissement. Tous deux ont des problèmes dans leurs vies privées. Le tournage est difficile. Montand insupportable voulant modifier le script au fur et à mesure de l’avancement du tournage. Sous pression, les scénaristes font trop de concessions à la star. Le film sorti sur les écrans en novembre 1983 est un échec. Claude Sautet accuse le coup : il est « dégoûté », il en a assez. De surcroît quelque chose s’est brisé avec l’équipe technique qui le suit depuis ses débuts. Il se sépare de nombre d’entre eux dont son chef opérateur habituel : Jean Boffety (1925/1988).
Cependant, il accepte la présidence de la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) durant 3 ans où il se bat pour conserver le système français de droit d’auteur (exception française !) et combattre la tendance de l’époque a coloriser les anciens films noir et blanc (quelques réalisateurs français ont accepté ce principe sans remords : Henri Verneuil (La Vache et le Prisonnier – 1959).

Renouveau et reconnaissance
Quelques jours avec moi (1987). Avec une nouvelle équipe de scénaristes, Jacques Fieschi, Jérôme Tonnerre, Claude Sautet adapte très librement le roman éponyme de Jean-François Josselin. Il fait également appel à une nouvelle génération d’acteurs et renouvelle son équipe technique. Un fils de bonne famille Martial (Daniel Auteuil), dépressif, jeune patron d’une chaîne de supermarché, part à Limoges et sème le trouble dans les vies rangées de la bourgeoisie provinciale. Il y rencontre Francine (Sandrine Bonnaire) une jeune femme à la dérive. Le film oppose le monde des nantis parisiens au monde des bourgeois de province (le directeur du supermarché Raoul Fonfrin et sa femme) et des petites gens déclassées : Francine, Georgette (Dominique Blanc), Fernand (Vincent Lindon), etc. C’est une description de la lutte des classes sans concessions avec un peu d’humour (la fête délirante chez Martial !).
Ce long métrage de Claude Sautet, son 12 ème, emporte une moisson de Césars en 1989 : Daniel Auteuil, meilleur rôle masculin, Jean-Pierre Marielle (Raoul Fonfrin), meilleur second rôle masculin, Dominique Lavanant (Irène Fonfrin) meilleur second rôle féminin.

Un cœur en hiver (1992). Claude Sautet a 68 ans. Toujours passionné de musique (classique, jazz), il cherche un sujet inspiré d’une forme musicale : la musique de chambre. Intrigué, comme d’autres, par la vie privée mystérieuse de Maurice Ravel (1875/1937) et le roman russe de Mikaïl Lermontov (1814/1841) « Un héros de notre temps », avec ses complices de sa précédente œuvre, il coécrit un scénario. Maxime (André Dussolier) et Stéphane (Daniel Auteuil) sont amis et travaillent de concert dans un atelier de lutherie (modèle : le luthier parisien Etienne Vatelot, « un ébéniste qui a de l’oreille »). Les deux amis sont très dissemblables : Maxime est marchand de violons, tandis que Stéphane est un artisan luthier effacé, mutique, comme rentré en lui-même. Maxime tombe amoureux d’une jeune violoniste virtuose, Camille (Emmanuelle Béart). Un improbable trio se dessine… Claude Sautet, mélomane accompli, fouaille les personnages de ce trio insolite, avec ses non-dits, son opacité, ses mystères amplifiés musicalement, par la sonate pour violon et violoncelle de Maurice Ravel.
Le film d’une maîtrise soutenu, s’impose comme un « objet filmique » parfait dans sa forme. Il récolte le Lion d’Argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 1992. Puis deux Césars en 1992 : Meilleur réalisateur pour Claude Sautet et Meilleur second rôle masculin pour André Dussolier.

Nelly et Monsieur Arnaud (1995). C’est le dernier film de Claude Sautet, son quatorzième. Le scénario est construit avec son complice de ses deux derniers opus Jacques Fieschi auquel vient se joindre Yves Ulmann. Une jeune femme Nelly (Emmanuelle Béart) exerce de petits boulots pour assurer son indépendance financière. Par l’intermédiaire d’une amie, Jacqueline (Claire Nadeau), elle rencontre un riche retraité, Pierre Arnaud (Michel Serrault) qui lui propose, sous rémunération, de dactylographier ses mémoires. Nelly accepte la proposition. Elle s’installe tous les jours dans le grand appartement de monsieur Arnaud pour enregistrer les textes : ils sont informes, décousus. Rien ne se passe comme prévu…
Le dernier opus de Claude Sautet marque par sa sérénité, son désenchantement, son détachement au monde. Il sonne comme un adieu filmé (le réalisateur a 71 ans), tourné presque exclusivement en studio, en huis clos (décors intérieurs). Les cadres sont très précis : mouvements de caméra millimétrés, déplacements des acteurs au cordeau. C’est une épure. Le résultat est poignant, c’est une prise de congé volontaire. 
Nelly et Monsieur Arnaud est couvert de récompenses : Prix Louis Delluc 1995, Prix Méliès du meilleur film, César du meilleur réalisateur 1996, César du meilleur acteur 1996, et Prix Lumière du meilleur acteur 1996 à Michel Serrault.

Portrait de Claude Sautet (1924/2000)

A l’évidence dans l’histoire du cinéma français, Claude Sautet est un homme à part. Il a souvent déclaré qu’il était venu au cinéma par hasard, non par vocation et qu’il était « beaucoup plus musicien que cinéaste ». Ses longs métrages se déroulent suivant différents tempos (lents, rapides), avec des ruptures brusques de ton, langage propre à la musique. Pour lui, il n’y avait rien au-dessus de Jean-Sébastien Bach (les Concertos Brandebourgeois) hormis quelques standards de jazz. C’était un scénariste de talent, un raccommodeur hors pair, qui s’effrayait de passer à la réalisation avec toutes ses contraintes (humaines, techniques, financières, temporelles, etc.). Cet amoureux du cinéma classique américain (Raoul Walsh et Howard Hawks en particulier), en prise directe avec les changements de la société française, en phase avec sa génération, était devenu une sorte de « cinéaste sociologue ». Bien que travaillant dès sa sortie de l’IDHEC (1948) dans le cinéma français alors prolifique, il n’a réalisé que 14 longs métrages en un demi-siècle. C’est peu mais c’est assez. La rareté se conjugue, ici, avec la « qualité française ».

Homme émotif, hypersensible, nerveux, colérique, aux phrasés assourdis, parfois incompréhensibles, il s’est montré généreux pour les gens du métier. (réalisateurs, scénaristes, acteurs). Sur sa tombe du cimetière du Montparnasse à Paris, est scellé un ex-voto en ciment où est gravé cette maxime « Garder le calme devant la dissonance ».

P.S : Tous les films de Claude Sautet existent en DVD ou Blu Ray de meilleure qualité. S’ils sont visionnés dans l’ordre chronologique on remarque le constant affinement du travail scénaristique et filmique. Mis à part « l’accident » de Garçon ! c’est évident.

A lire en confinement :
- Claude Sautet de Sandra Marti – Edition Cremese - 2004
- Conversation avec Claude Sautet (édition définitive) de Michel Boujut – Institut Lumière/Actes Sud – 2014

Jean-Louis Requena

Légende : Claude Sautet, admirateur de Bach… et musicien « frustré » !

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MARTIN DESMARETZ de MAILLEBOIS | 01/05/2020 14:05

Très intéressante étude. Le conseil est bon de visionner les œuvres dans l'ordre chronologique que je vais tenter de suivre; par contre, j'ai toujours apprécié la sensibilité particulière de cet "accident" intitulé : "Garçon" avec Yves MONTAND. Il faut dire que j'ai commencé à apprécier davantage qu'avant Yves mONTAND dès lors qu'il a compris avec Simone SIGNORET à quel point ils avaient été exploités par le PCF !

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