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Cinéma
Réflexions d'un cinéphile confiné : Claude Sautet, le calme et la dissonance (1)
Réflexions d'un cinéphile confiné : Claude Sautet, le calme et la dissonance (1)

| Jean-Louis Requena

Réflexions d'un cinéphile confiné : Claude Sautet, le calme et la dissonance (1)

Enfance et apprentissage
C’est à Montrouge (Hauts de Seine), banlieue limitrophe de Paris que voit le jour en 1924, Claude Sautet. Il vit, pour une part, son enfance chez sa grand-mère grande lectrice et cinéphile. Avec elle, il va plusieurs fois par semaine au cinéma, comme beaucoup de français d’avant-guerre, qui fréquentaient assidûment les salles obscures. Envoyé par ses parents chez les frères des Écoles chrétiennes, il découvre la dureté de l’internat, mais aussi une chorale ou il devient soprano solo. Le compositeur allemand Jean-Sébastien Bach (1685/1750) sera le musicien de toute sa vie. A la libération, il entre dans l’univers artistique ou il exerce plusieurs métiers : peintre de décors, comédien de remplacement, sculpteur lors d’un passage rapide aux Arts Décoratifs de Paris. Toujours passionné de musique, classique et jazz, il écrira quelques critiques musicales pour le quotidien parisien « Combat ».

En 1948, aiguillonnée par sa mère, il réussit le concours de l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques) où il étudie le cinéma durant deux ans avec des professeurs de renom : Léon Moussinac (1890/1964) et Georges Sadoul (1904/1967). Il commence, traditionnellement dans l’univers cinématographique d’alors, par une carrière d’assistant : Le Mariage de Mlle Beulemans (1950), Les Truands (1956), Ce joli monde (1957), le Dos au mur (1957), Ni vu, ni connu (1957). Les réalisateurs de ces films du « samedi soir » sont « d’honnêtes artisans » : Carlo Rim (1902/1989), Édouard Molinaro (1928/2013), Yves Robert (1920/2002), etc. Très vite les réalisateurs remarquent sa propension à modifier, améliorer des scènes « bancales ». En plus de son assistanat, Il est intégré dans les équipes de scénaristes pour deux films : Le fauve est lâché (1958) de Maurice Labro (1910/1987) et Les Yeux sans visage (1959) de Georges Franju (1912/1987). Maurice Labro, metteur en scène routinier, ne s’entend pas avec la vedette du film, Lino Ventura (1919/1987) au caractère bien trempé. Il finit par déserter le plateau de tournage. C’est le premier assistant, Claude Sautet, qui prend le relais et termine le film dans les délais. Lino Ventura a remarqué son travail : il apprécie son professionnalisme. Ils deviennent amis pour le reste de leurs jours. 

Parallèlement à toutes ses activités, Claude Sautet, estimé dans le milieu cinématographique, entame une carrière (discrète) de « ressemeleur de scénarios » (François Truffaut). Il exercera à la demande de ses pairs (Marcel Ophuls, Jacques Deray, Jean Becker, Alain Cavalier, Philippe de Broca, etc.) un « métier enfoui » (exempt du générique de films) qui consistera à raccommoder les « scénarios inaboutis » voire rafistoler quelques « collures » au montage.

Débuts difficiles
Après la réalisation d’un film comique du « samedi soir » Bonjour Sourire (1955), exclu par ses soins de sa filmographie, dont le metteur en scène, Robert Dhéry (1921/2004), fondateur de la troupe des « Branquignols », s’est défaussé au dernier moment, il démarre en 1959 le tournage d’un policier : Classe tous risques (1960). Lino Ventura a tenu sa promesse : il tourne sous la direction de Claude Sautet qui a adapté le roman éponyme de José Giovanni (1923/2004) avec son auteur.

Condamné à mort par contumace et recherché par la police, Abel Davos (Lino Ventura) s’est réfugié en Italie avec sa femme Thérèse et ses deux enfants. Avec son complice Raymond (Stan Krol), ils commettent un hold-up dans le centre de Milan. Pourchassés par la police italienne, ils décident de rentrer en France…Dans sa première partie en Italie (hold-up) le récit est étonnant par sa modernité d’écriture : tournage en pleine rue en caméra cachée comme pour le long métrage contemporain A bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard. Notons que Jean-Paul Belmondo (Éric Stark, l’ami convoyeur) alors peu connu, a un second rôle important dans la seconde partie de l’histoire. Le film sorti sur les écrans en avril 1960, un mois après A bout de souffle est salué par la critique et reçoit un bon accueil du public.

Claude Sautet et quelques cinéastes, Jacques Doniol-Valcroze (1920/1989), Alain Resnais (1922/2014), François Truffaut (1932/1984), signent le manifeste des 121, publié en septembre 1960 et titré « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». C’est un acte courageux, soumis à des poursuites judiciaires, en ces temps troublés du « problème algérien ».
Claude Sautet reprend son métier « masqué » de lecteur, correcteur de scénarios : Peau de Banane (1963) de Marcel Ophuls, Symphonie pour un massacre (1963) de Jacques Deray, L’âge ingrat (1964) de Gilles Grangier, Échappement libre (1964) de Jean Becker et enfin la Vie de château (1965) de Jean-Paul Rappeneau, son ami. Jean Gabin (1904/1976) au sommet de sa deuxième carrière, celle d’après-guerre, le convoque pour qu’il améliore les scénarios de certains de ses films : « trouve-moi un dessert !». Claude Sautet ne tourne pas mais gagne bien sa vie !

L’Arme à gauche (1965). Lino Ventura le contacte pour assurer la mise en scène d’un film d’aventure adapté du roman de l’américain Charles Williams « Ont-ils des jambes » (Série noire – Gallimard). Aux Caraïbes, Jacques Cournot (Lino Ventura) est engagé pour expertiser un yacht. Le travail accompli, le bateau disparaît soudainement…Le tournage est pénible car le bateau « personnage » principal du récit est échoué, pour le tournage, à proximité de Cadix (Espagne). Les vents, les marées, les ciels changeants perturbent grandement le bon déroulement du tournage : le budget alloué au film est dépassé. Il faudra retourner une grande partie des séquences extérieures (mer) en studio. Claude Sautet sort meurtri de cette épreuve d’autant que le film n’aura pas de succès (critique, spectateurs).
Découragé, il reprend son travail de « ressemeleur » durant près de 4 ans : Mise à sac (1965) d’Alain Cavalier, Le Diable par la queue (1968) de Philippe de Broca, Borsalino (1969) de Jacques Deray et Les Mariés de l’an II (1970) de Jean-Paul Rappeneau.

Premiers succès
Les Choses de la vie (1969). Jean-Loup Dabadie, jeune auteur de sketches (Guy Bedos, Sylvie Joly, etc.) s’essaie au scénario en tentant d’adapter le roman de Paul Guimard : « Les Choses de la vie » (Éditions Denoël - 1967). En panne, il rencontre Claude Sautet. Avec son concours et celui du romancier, tous trois écrivent et dialoguent le long métrage. Pierre (Michel Piccoli) est un architecte d’une quarantaine d’années, bien installé dans sa vie professionnelle. Il hésite entre deux femmes : son épouse Catherine (Léa Massari) et sa jeune maîtresse Hélène (Romy Schneider). Le film qui rencontre un vif succès public, relate « une histoire banale de gens normaux ». Il obtiendra le prix Louis Delluc 1970 et sera en sélection officielle au Festival de Cannes 1970 (Palme d’Or : M.A.S.H ! de Robert Altman). C’est la première rencontre cinématographique entre le réalisateur et Romy Schneider avec qui il tournera quatre films. Le film détonne par le soin apporté aux détails (dialogues, décors, découpage des scènes, etc.). Ainsi, l’accident de voiture de Pierre est une prouesse cinématographique (séquence de 66 plans courts enregistrés avec plusieurs caméras à vitesses différentes).
Grâce à ce film et à celui qu’elle vient de terminer, La Piscine (1969) de Jacques Deray, Romy Schneider démarre une deuxième carrière en France à l’âge de 30 ans, loin de la série des Sissi (1955/1957) de sa jeunesse. Elle en sera toujours reconnaissante à Claude Sautet.

Max et les ferrailleurs (1971). Adaptation d’un roman de Claude Néron (1926/1991) « Max et les ferrailleurs » Éditions Grasset (1968) dont l’action se passe en banlieue parisienne (Nanterre). Claude Sautet et Jean-Loup Dabadie avec l’aide du romancier qui est devenu l’ami du réalisateur élaborent le scénario et les dialogues. Max (Michel Piccoli) est un policier solitaire, ancien juge d’instruction, d’une famille aisée, dont l’obsession est de prendre des malfrats en flagrant délit. Pour arriver à ses fins, il manipule une petite bande de voyous dirigée par Abel (Bernard Fresson) par l’intermédiaire d’une prostituée d’origine allemande, Lily (Romy Schneider). Le piège, savamment orchestré par Max, se met lentement en place…
C’est le film préféré de Claude Sautet par sa structure parfaite (flash-back initial) et la description minutieuse des personnages : « d’un côté les ordures, de l’autre les imbéciles ». Le film au grand désarroi de son réalisateur n’a pas eu de succès commercial.

César et Rosalie (1972). C’est un scénario original de Jean-Loup Dabadie et Claude Sautet. Un « ménage à trois » inverse de celui exposé dans Les Choses de la vie : deux hommes, César (Yves Montant) macho, hâbleur, et David (Sami Frey) artiste, paisible, aiment la même femme, Rosalie (Romy Schneider). Elle hésite entre les deux, voudrait les deux, mais c’est impossible. C’est un « drame gai » à la manière de la Règle du Jeu (1939) de Jean Renoir. Les personnages parfaitement dessinés sont incarnés avec conviction par le trio d’acteurs auquel s’ajoute la voix off (Michel Piccoli !) qui lie les scènes entre elles au gré des péripéties géographiques des intrigues amoureuses : Paris, Sète, l’Ile de Noirmoutier.
C’est la troisième participation de Romy Schneider à un film de Claude Sautet. Elle a hérité du rôle de Rosalie après le retrait de Catherine Deneuve (enceinte) en affirmant : « je ne suis pas Rosalie, mais je serai ta Rosalie ». Le film sorti sur les écrans français en octobre 1972, connaitra un immense succès populaire.

Vincent, François, Paul et les autres (1974). Jean-Loup Dabadie, Claude Sautet et de nouveau Claude Néron, travaillent sur le roman de ce dernier « La Grande Marrade » Éditions Grasset (1965). Le scénario définitif n’a que peu de points communs avec le roman beaucoup plus sombre. Mais l’idée centrale est restée : faire une œuvre chorale avec de nombreux personnages, amis dans la vie, au parcours très différents, mais qui se réunissent tous les dimanches dans une maison de campagne. Ces amis sont Vincent (Yves Montant) petit entrepreneur aux fins de mois difficiles, François (Michel Piccoli) riche médecin parvenu, Paul (Serge Reggiani) écrivain au devenir incertain. Jean (Gérard Depardieu), un jeune boxeur, protégé de Vincent complète le quatuor masculin. Les quatre, à des degrés divers, traversent des crises existentielles (personnelles, professionnelles), et tentent de rester inséparables malgré les forces centrifuges de la société.
Le film choral de Claude Sautet a, lors de sa sortie (octobre 1974) rencontré son public, et du coup, positionné faussement l’univers cinématographique du réalisateur comme cinéaste d’une « France Pompidolienne » par sa description méticuleuse de bourgeois partagés entre l’égoïsme et l’amitié. La chronique précise, chirurgicale de ce milieu de gens aisés, mais fragilisés (argent, déception, angoisse) a alimenté, fortifié, cette assertion. Les critiques n’ont pas soutenu le film qui a eu néanmoins du succès dans les salles obscures et, depuis, lors de ses multiples diffusions sur les « petits écrans ». Ce malentendu va persister…

(à suivre)

Légende : Claude Sautet et Romy Schneider

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