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Prose et Poésie
« Quand les jours sont longs en mai » : de Jaufré Rudel à Edmond Rostand
« Quand les jours sont longs en mai » : de Jaufré Rudel à Edmond Rostand

| Alexandre de La Cerda

« Quand les jours sont longs en mai » : de Jaufré Rudel à Edmond Rostand

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Jaufré Rudel sur la façade du célèbre hôtel « Métropole » de Moscou ©
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« Lanquan li jorn son lonc en mai »… Ces jours qui sont longs en mai, comme le chante le troubadour Jaufré Rudel (et confinement oblige), nous donnent l’occasion d’égrener quelques souvenirs à propos de ce rêve poétique de l’Amour courtois et du légendaire chevaleresque qui guidèrent dès l’origine la plume d’Edmond Rostand. Un idéal dont il était « pétri » depuis sa jeunesse et qu’il avait déjà inclus dans son étude « Deux romanciers de Provence : Honoré d’Urfé et Emile Zola » qui lui avait valu sa première récompense littéraire octroyée par l’Académie de Marseille ? Il y écrivait : « (…) en cette Provence amoureuse de l’Amour (c’est chez elle qu’il a tenu des Cours célèbres), et qui aime tout ce qui en parle, où jadis, dans les manoirs seigneuriaux, on attendait impatiemment la venue chaque nouvel an, avec la saison des violettes, du Troubadour, ce romancier voyageur »… Ce n’est donc pas un hasard si Rostand fut admis à l’Académie des Jeux Floraux le 3 mai 1898, tantson œuvre s’inscrivait parfaitement dans l’héritage des sept troubadours qui l’avaient fondée en 1323, au fil de cette poésie de l’Amour courtois et de cet esprit chevaleresque que la plume du maître d’Arnaga avait imprimé naturellement à « la cire » de ses héros, de Jaufré Rudel à Cyrano.

« La Princesse lointaine »
Cette pièce lui fut sans doute inspirée par les cours d’amour provençale instituées, entre autre, à Orgon, berceau de la famille Rostand, et qu’il avait déjà évoquées dans son étude « Deux romanciers de Provence ». Et comme dans sa pièce précédente, « Les Romanesques », selon les indications de Rostand, sa « Princesse lointaine » traite bien du même thème, c’est-à-dire l’éternel conflit entre le rêve et la réalité.
Rappelons-en brièvement l’argument : Jaufré (ou Joffroy) Rudel, seigneur de Blaye et troubadour aquitain, a tant chanté la beauté légendaire de la princesse de Tripoli, Mélissinde, qu’il en est tombé amoureux. Sentant sa dernière heure venir, il veut enfin la rencontrer et organise une expédition, accompagné de son fidèle ami Bertrand d’Alamanon, troubadour de Provence. Le navire arrive près de Tripoli mais Joffroy est trop faible pour aller à la rencontre de Mélissinde. Il charge Bertrand de la convaincre de venir à son chevet. Bertrand réussit à pénétrer dans le palais. Mélissinde en le voyant est persuadée qu’il est Joffroy Rudel, dont elle connaît les poèmes et la chanson de la Princesse lointaine. Elle en tombe follement amoureuse. Bertrand, également sous le charme, lui transmet le message de Joffroy Rudel mais Mélissinde refuse d’aller le voir et persuade Bertrand de rester avec elle. Le remords peu à peu les ronge et ils décident de se rendre auprès du mourant. Mélissinde se rend compte que c’est Joffroy Rudel qu’elle aime.
Or, si cette pièce est moins connue de nos jours, il est difficile de s’imaginer son retentissement à l’étranger. 
Par exemple, à Moscou, la façade du célèbre hôtel « Métropole » a gardé jusqu’à nos jours la mosaïque de Mikhaïl Vrubel « Princessa Gryoza » (ou la princesse des songes) réalisée d’après la fresque que le génial artiste de l’« Art Moderne » avait conçue pour la Foire internationale de Nijny Novgorod d’après « La Princesse lointaine », l’année même de la création de la pièce d’Edmond Rostand en 1895.

Un succès éclatant en Russie
La traduction du texte de Rostand en russe était due à Tatiana Chtchepkina-Koupernik et la première de la pièce en Russie a eu lieu en janvier 1896 à Saint-Pétersbourg. L'histoire romantique d'un désir devenu amour et d'une beauté parfaite, dont la contemplation est au prix de la mort, eut un succès retentissant auprès du public russe. Le tableau représente un jeune chevalier mourant, alors qu'une princesse est penchée sur lui. Les mots Princesse Grioza sont tellement populaires qu'ils sont repris à l'époque dans le monde de la publicité pour désigner des marques de parfums ou de biscuits. En 1900, la pièce fut montée sur la scène du Nouveau théâtre de Moscou, puis du Théâtre Mariinsky.

En 1896, le ministre des Finances Serge Witte commanda à Vroubel deux panneaux pour l'exposition des arts et de l'industrie de la Russie à Nijni Novgorod. L'un des deux reprend le sujet de la pièce de Rostand. 
Entre temps, l’industriel, marchand et mécène russe Savva Mamontov avait aidé Vroubel et la toile put être renvoyée à Nijni Novgorod pour la visite de l'empereur et de l'impératrice prévue du 15 au 17 juillet 1896.
Le panneau la Princesse Grioza provoquera encore l'indignation de Gorki par la défiguration du sujet. Dans cinq articles, Gorki dénonce la « pauvreté d'esprit et le manque d'imagination de l'artiste », lequel bénéficiera pourtant du soutien de l’empereur Nicolas II qui aimait ses œuvres
Le panneau est exposé aujourd'hui à la célèbre Galerie Tretiakov de Moscou, dans la salle des œuvres de Vroubel, restaurée il y a quelques années grâce au mécénat de l’entrepreneur russe Viktor Vekselberg. En effet, après avoir été découvert dans la réserve du théâtre du Bolchoï en 1956, ce panneau fut transféré et conservéà la galerie Tretyakov. Aujourd’hui, l’espace de la nouvelle salle permet enfin de faire de « La Princesse Greza » la pièce maîtresse de l’exposition.

Un maître du symbolisme et de l'Art nouveau
Mikhaïl Aleksandrovitch Vroubel était néà Omsk le 17 mars 1856 d’un père d'ascendance polonaise et d’une mère danoise qui mourut alors qu'il n'avait que trois ans. 
Il s'était illustré dans le symbolisme et l'Art nouveau et il est souvent considéré comme le plus grand représentant de ce mouvement en Russie. En réalité, artiste solitaire, il se tint à distance des principaux courants de son époque et il fut assez critiqué par ses contemporains. La genèse de son style original est peut-être à chercher du côté des écoles byzantines tardives ou de la première Renaissance. Il est aussi parfois surnommé le Cézanne russe. Cette comparaison à Cézanne vient du rôle décisif joué par Vroubel pour la génération d'artistes qui le suit, celle de l'Art moderne et de l'avant-garde russe, en jetant un pont entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Comme Cézanne, il ne connut toutefois guère le succès de son vivant.
Grand lecteur, féru de littérature classique, il a travaillé dans pratiquement toutes les formes d'arts picturaux : la peinture, la gravure, la sculpture, le décor de théâtre.
Vroubel mourut à Saint-Pétersbourg le 14 avril 1910.

La Princesse lointaine inspira encore une oeuvre d’Alphonse Mucha et Adoplhe Truffier datant de 1900, une applique en bronze doré et ciselé cabochon, composée de pierres semi-précieuses, de pierre dure et de plaque d’émail. De style Art Nouveau avec ses courbes et ses volutes inspirées des végétaux, elle fait partie de la collection du baron et de la baronne Gillion-Crowet exposée au musée fin de siècle à Bruxelles et, plus récemment, au Musée Royal des Beaux-Arts de Belgique, rue de la Régence à Bruxelles. La « princesse lointaine » d’Edmond Rostand fut le grand rôle de Sarah Bernhardt et par cet objet, Mucha avait voulu rendre un hommage à la pièce de Rostand et à Sarah Bernhardt.
Mucha, né à Brno, était un descendant de soldat de l’armée Napoléonienne qui après la victoire d’Austerlitz était resté en Tchéquie.

Voici donc ce beau poème de Jaufré Rudel évoqué au début de l’article : (la traduction en "oïl" suit chaque strophe en langue d'Oc)

Lanquan li jorn son lonc e may
M'es belhs dous chans d'auzelhs de lonh,
E quan mi suy partitz de lay,
Remembra·m d'un' amor de lonh.
Vau de talan embroncx e clis
Si que chans ni flors d'albespis
No·m valon plus que l'yverns gelatz.

Lorsque les jours sont longs en mai,
J'aime un doux chant d'oiseau lointain
Et quand je m'en suis éloigné,
Me rappelle un amour lointain.
Je vais courbé par le désir
Tant que chants ni fleurs d'aubépine
Ne me valent l'hiver gelé.

Be tenc lo Senhor per veray
Per que formet sest' amor de lonh,
Mas per un ben que m'en eschay
N'ai dos mals, quar tant suy de lonh.
A! quar no fuy lai pelegris,
Si que mos fustz e mos tapis
Fos pels sieus belhs huelhs remiratz!

Bien crois-je le Seigneur pour vrai
Par qui verrai l'amour lointain,
Mais pour un bien qui m'en échoit,
J'ai deux maux, tant il m'est lointain.
Ah ! que ne suis-je pélerin
Et que ma cape et mon bâton
Par ses beaux yeux soient contemplés !

Be·m parra joys quan li querray,
Per amor Dieu, l'ostal de lonh,
E, s'a lieys platz, alberguarai
Pres de lieys, si be·m suy de lonh,
Qu'aissi es lo parlamens fis
Quan drutz lonhdas et tan vezis
Qu'ab cortes ginh jauzis solatz.

La joie quand lui demanderais
Au nom de Dieu l'abri lointain !
Car, s'il lui plait, je logerais
Près d'elle, moi qui suis lointain.
Quels doux propos on entendra
Quand l'ami lointain sera proche
Et quels beaux dits s'échangeront !

Iratz e dolens me·n partray,
S'ieu no vey sest' amor de lonh.
No·m sai quora mais la veyrai,
que tan son nostras terras lonh.
Assatz hi a pas e camis,
e per aisso no·n suy devis.
Mas tot sia cum a lieys platz.

Triste et joyeux je reviendrais
Si je la vois, l'amour lointain.
Mais ne sais quand je la verrai
Nos deux pays sont si lointains !
Combien de passage et chemins
Et pour cela ne suis devin
Mais que tout soit comme à Dieu plaît !

Jamai d'amor no·m jauziray
Si no·m jau d'est' amor de lonh,
que mielher ni gensor no·n sai
ves nulha part, ni pres ni lonh.
Tant es sos pretz ricx e sobris
Que lai el reng dels Sarrasis
fos hieu per lieys chaitius clamatz.

Jamais d'amour ne jouirais
Sinon de cet amour lointain
Plus noble ou meilleure ne sais
En nul pays proche ou lointain
Tant est précieuse et vraie et sure
Que là-bas chez les Sarrazins
Pour elle irais m'emprisonner.

Dieus que fetz tot quant ve ni vay
E formet sest'amor de lonh
Mi don poder, que cor be n'ai,
Qu'ieu veya sest'amor de lonh,
Verayamen en luec aizis,
Si que las cambras e·ls jardis
Mi recemblo novels palatz.

Dieu fit tout ce qui va et vient
Et forma cet amour lointain
Qu'il me donne pouvoir au coeur
De bientôt voir l'amour lointain
Vraiment et en un lieu propice
Tant que la chambre et le jardin
Me semblent toujours un palais.

Ver ditz qui m'apella lechay
e deziros d'amor de lonh,
que nulhs autres joys tan no·m play
Cum jauzimen d'amor de lonh.
Mas so qu'ieu vuelh m'es tant ahis,
Qu'enaissi·m fadet mos pairis
Qu'ieu ames e nos fos amatz.

Il dit vrai qui me dit avide
Et désireux d'amour lointain
Nulle autre joie autant me plait
Qu'à jouir de l'amour lointain
Mais ce que je veux m'est dénié
Ce sort me jeta mon parrain
D'aimer mais n'être point aimé.

Mas so q'ieu vuoill m'es atahis.
Totz sia mauditz lo pairis
Qe·m fadet q'ieu non fos amatz!

Mais ce que je veux m'est dénié
Maudit parrain qui m'a jeté
Ce sort de n'être point aimé

Légendes : 
1 Le troubadour Jaufré Rudel
2 Jaufré Rudel sur la façade du célèbre hôtel « Métropole » de Moscou

 

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Alan Abeberry | 10/05/2020 11:37

Belle poésie de troubadour, merci du partage. Voici ma réponse en berstulari : Confiné, mon cœur rêve d’un amour lointain, Ma chérie, l’oursonne Patricia de Hondarribia. Hélas ! La frontière est fermée, impossible est le chemin, Seul me reste l’espoir d’un pont magique des lamia.

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