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Prose et Poésie
Yves Ugalde : un 1er avril chez Edmond Rostand et un hommage à Rosemonde Gérard
Yves Ugalde : un 1er avril chez Edmond Rostand et un hommage à Rosemonde Gérard

| Yves Ugalde 1316 mots

Yves Ugalde : un 1er avril chez Edmond Rostand et un hommage à Rosemonde Gérard

J'ai cru d'abord à un poisson, mais non, les Amis d'Arnaga et d'Edmond Rostand m'ont bel et bien invité ce premier avril à Cambo pour que j'y joue un concentré de mon tour de chansonnier - une demi-heure - à l'occasion de la réouverture de la Villa du grand auteur. Il faut dire qu'un détail m'avait échappé, l'auteur de Cyrano de Bergerac est né un premier avril, celui de 1868 à Marseille.

Un pied de nez s'offrait donc aux Amis qui ont découvert qu'Edmond Rostand, lors de ses jeunes années batailleuses à Paris, avait créé un Club des Natifs du Premier Avril. Un vrai club, avec des membres patentés et des statuts clairement couchés sur le papier. Robert Poulou, mon homologue adjoint à la culture de Cambo, les a d'ailleurs retrouvés. Et ils méritaient vraiment d'être lus.

Dans les principes inscrits dans le marbre de la constitution de ce Club, il en est qui ne manquent pas de sel en effet. Comme le droit de bénéficier de l'hébergement pour le Natif du 1er avril dans un palais de la république ou encore de rire aux enterrements jugés souvent beaucoup trop lugubres par le poète.

Vous pouvez imaginer qu'il ne m'en fallait pas beaucoup plus pour inspirer le tour que j'ai été invité à jouer dans l'orangerie de la Villa Arnaga. Un doux moment, j'avoue. Un des premiers soleils de printemps venait réchauffer les parterres du jardin à la française. Le jardin anglais, lui, s'ébrouait à peine après un long hiver qui n'a peut-être pas dit son dernier mot. C'est pas tous les jours qu'on a la chance d'évacuer son trac dans un tel décor !

Arrivé assez tôt sur les lieux, je me faisais l'idée du propriétaire d'une somptueuse location d'été faisant son dernier tour d'inspection avant l'arrivée des touristes du lendemain. Oui, c'est bien cette semaine qu'Arnaga ouvre à nouveau ses portes, qu'on se le dise ! Privilège secret que de pouvoir ainsi marcher dans le parc comme ont dû le faire des centaines de fois Edmond et Rosemonde. Parfois main dans la main, parfois non...

En moi, la question intime de ce que le génie de la littérature française aurait pu penser de mon intrusion coquine sur ses terres pour cette demi-heure d'insolence sur l'actualité du jour.

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Yves Ugalde avec l'ancien député et maire de Cambo, Vincent Bru ©
Yves Ugalde avec Vincent Bru.jpg

Je me suis rassuré, dans cette parenthèse stressante d'attente d'avant scène, en me disant que mes vers auraient peut-être eu la chance de le faire sourire. Des vers de mirliton certes, mais qui se voulaient un hommage coquin et irrévérencieux au big boss.

J'ai essayé de les dire avec le plus de panache possible. J'ai même retiré, aux répétitions de la veille, les traits estimés un peu trop graveleux pour le lieu où j'allais me produire. Autocensure... C'est que l'âme du poète continue de planer sur Arnaga et il n'était pas question pour moi d'irriter de trop les gardiens du temple qui m'invitaient.

J'ai bien sûr égratigné le maire présent en faisant allusion au marché de l'immobilier et à son effort continu pour maîtriser de l'etxe les coûts... J'ai chatouillé l'ancien député, présent lui aussi, en observant que ses bains de pied quotidiens dans les eaux thermales de Cambo commençaient à lui donner à nouveau des fourmis dans les jambes...

Bref, j'ai fait le job du chansonnier avec simplement un effort soutenu jusqu'au bout pour un respect scrupuleux de la forme. Je garde mes égarements pour les théâtres. J'avais poli mes alexandrins sans pour autant, et ça n'est pas facile, les rendre trop polis non plus. Toute une acrobatie intellectuelle pour que les propriétaires éternels du lieu ne s'offusquent pas de mon entrée par la cuisine de l'orangerie, puisque c'est là qu'on avait assigné ma loge.

Un premier avril doux, savoureux, chez Rostand qui en avait l'esprit drolatique j'en suis sûr. Je garderai longtemps, faute de l'avoir dans le dos -j'ai vérifié !- ce poisson dans mon cœur...

Sur la scène à Arnaga : quand Yves Ugalde s'adresse à Rosemonde Gérard dans la plus pure tradition des chansonniers

Rosemonde

Nous voilà donc vous et moi en ce si beau soir
Dans la belle maison de Rosemonde Gérard !
Vous m’auriez dit cela voilà encore deux mois,
Je vous aurais dit : « vous vous moquez de moi ! »
Mais les circonstances sont un peu particulières,
Un premier avril, voilà que cela me libère !
Je ne suis après tout qu’un petit chansonnier
Entré par la cuisine sans que vous me sonniez.
Quant à ces quelques vers, plutôt de mirliton,
Ils sont chez les Rostand, tout juste dans le ton.
Mais puisque me voilà au beau milieu de vous,
C’est à votre indulgence qu’après tout je me voue.
En ces temps où la femme partout se libère
Même si c’est plus ici que chez les Berbères,
Je suis venu vous dire, ma chère Rosemonde,
Que vous fûtes bien plus qu’une femme du monde.
Vous avez imposé dans ce haut lieu d’esprit
Une féminité bravant tous les mépris.
Et j’ose même dire, en parlant de Rostand,
Qu’il ne fit pas le coq, en tous cas pas longtemps.
Maîtresse de maison, mère et femme de lettres,
Vous avez envoyé bien plus d’un mâle paitre.
Quant à ce cher Edmond, au four et au moulin,
Il n’a pas toujours fait dans ces lieux le malin.
Sans l’exubérance des militantes Femen
Qui barbouillent les toiles, qui partout la ramènent,
Que l’on voit torse nu avec tous leurs slogans,
Qui ont le sein véhément beaucoup plus qu’élégant,
J’ose dire que Rosemonde en avait sous l’capot,
Sans besoin de hurler, sans besoin de drapeaux !
Par ses mots déclamés dans de si jolie robes
Elle fut une vraie femme qui jamais n’se dérobe.
Poète elle fut, et poète elle est restée,
Même que quelquefois Edmond a dû pester.
Mais qu’on le veuille ou non, ici comme à Paris,
Rosemonde Gérard a porté son mari.
Entre lettres d’Edmond et grenouilles du fils,
Il eût été tentant qu’elle fît des sacrifices.
Et elle en fit sans doute, mais en restant elle-même,
Dans l’ombre d’un génie, mais sans faire carême.
Son « je t’aime aujourd’hui, mais bien moins que demain »,
Devise légendaire au bout de ce chemin,
N’inspirait ni soumission, ni tête baissée,
Elle a dit ça debout, la tête bien dressée.
Sans les mots de Beauvoir, ni d’autres de Giroux,
Elle aima un grand homme sans en faire un gourou.
Ma chère Rosemonde, vous êtes là c’est sûr,
Et je veux vous parler avant qu’on me censure.
Vous fûtes une « moderne », une femme libérée,
Mais avec les mots pour le dire, beaux, tempérés.

Si derrière tout grand homme, il est une vraie femme,
On sait pourquoi Edmond exprima tant de flamme.
Certes il eut ses faiblesses, dont une l’a…marqué,
Mais vous refusâtes ici de vivre parquée.
Je suis donc venu dire en voyant la lumière
Qu’aussi vrai que l’Armande a soutenu Molière,
Vous fûtes du génie une part de sa gloire,
Sans qu’on puisse vous voler une part de l’histoire.
Et s’il y eut ici parfois la concurrence,
C’est bien vous et vous seule qui valez révérence.
Et puisque je suis sûr par vous d’être entendu,
Je me mets à vos pieds, tous hommages rendus !
En ce soir, le premier, qui soit du mois d’avril,
Et sans aucun poisson au bout de mon long fil,
Je voudrais pour conclure ce moment sympathique
Redevenir sérieux et sans esprit caustique.
Vous dire, chers amis, qui m’avez invité,
Qu’après avoir souri sur notre actualité,
Nous pourrions ici prendre date chaque année
Et d’Montmartre laisser le bel esprit planer.
Je pense à mes maîtres du Théâtre des Deux Anes,
Dont je n’ai jamais vu l’esprit tomber en panne.
Vaillard, Amadou, et, plus près de nous, Mailhot,
Héritiers de Rostand, fustigeant les fayots !
Avec eux je vous dis, oui, à l’année prochaine
Pourvu qu’encore coule notre claire fontaine !
En ces temps d’une eau de plus en plus saumâtre,
Je promets, tel Cyrano, d’encore me battre !

Yves Ugalde

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