Quand la nature éternelle entame son ballet printanier : au pied des Pyrénées, aux cimes encore enneigées, dans notre ("ancien") royaume de Basse-Navarre, le magnolia est en fleurs, le massif de corètes explose en une fontaine ruisselant d'or, le jasmin s'apprête à élancer ses méandres à l'assaut des vénérables pierres - qui en ont vu d'autres - et les premiers boutons de roses paraissent, en attendant les hortensias, encore somnolents... Au loin se profile le fronton, qui retentit parfois du rebond des balles et des cris joyeux des jeunes pilotaris…
Nous vous proposons ce merveilleux poème exhalant tout l'art de Théophile Gautier dans ses "Émaux et camées" (1852), une douzaine d'années après avoir foulé la terre basque, appréciant "un pays extrêmement pittoresque" avec la chaîne des Pyrénées, "des montagnes aux belles lignes onduleuses qui varient l'aspect de l'horizon ; la mer fait de fréquentes apparitions sur la droite de la route ; à chaque coude, l'on aperçoit subitement entre deux montagnes ce bleu sombre, doux et profond, coupé ça et là de volutes d'écume plus blanche que la neige dont jamais aucun peintre n'a pu donner l'idée"...
C'était en 1840, Théophile Gautier avait alors vingt-neuf ans, alors qu'une décennie plus tôt, il était venu soutenir, vêtu de son légendaire gilet rouge un tantinet provoquant, dans une salle parisienne en effervescence, une pièce qui déchaînait les passions : "Hernani", du jeune Victor Hugo !
Alexandre de La Cerda
"Premier sourire de printemps" de Théophile Gautier
Tandis qu’à leurs œuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.
Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
II repasse des collerettes
Et cisèle des boutons-d’or.
Dans le verger et dans la vigne
Il s’en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne,
Poudrer à frimas l’amandier.
La nature au lit se repose ;
Lui, descend au jardin désert
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.
Tout en composant des solfèges
Qu’aux merles il siffle à mi-voix,
II sème aux prés les perce-neige
Et les violettes au bois.
Sur le cresson de la fontaine
Où le cerf boit, l’oreille au guet,
De sa main glacée il égrène
Les grelots d’argent du muguet.
Sous l’herbe, pour que tu la cueilles
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.
Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son règne va finir,
Au seuil d’avril tournant la tête,
II dit : « Printemps, tu peux venir ! »
Théophile Gautier ("Émaux et camées")