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Tradition
Le retour des Séfarades au Portugal / de la nature des Psaumes
Le retour des Séfarades au Portugal / de la nature des Psaumes

| François-Xavier Esponde 1785 mots

Le retour des Séfarades au Portugal / de la nature des Psaumes

La ville portugaise de Belmonte où se trouvent de nombreux crypto-juifs.jpg
La ville portugaise de Belmonte où se trouvent de nombreux crypto-juifs ©
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Les Juifs de Belmonte se préparent pour le marché casher.jpeg
Les Juifs de Belmonte se préparent pour le marché casher ©
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Bayonne ville de passage des chemins de l’exil du passé, en particulier des Séfarades venus du Portugal et de la Castille, est témoin d’un retour imprévisible de l’histoire juive, de ceux qui empruntent le chemin du retour au Portugal des siècles après leurs aïeux.
Par une loi du retour votée au Parlement portugais, les familles descendant des marranes, juifs désignés comme tels, ayant dû prendre le chemin de l’exil via les Pyrénées dès le XVème siècle, peuvent revenir au Portugal depuis 2015.

Plus de 86 000 d’entre eux ont déjà fait la demande, 30 000 ont déjà été naturalisés portugais, et l’histoire se poursuit pour ces descendants de juifs séfarades. Seuls 163 dossiers ont été rejetés et 13 000 attendent la décision des autorités les concernant.
La juridiction de Porto est habilitée à suivre la procédure qui jusqu’en décembre 2020 instruisit 88,5% des demandes, tandis que 11,5 % de ces certifications relevaient de la Communauté israélite de Lisbonne.

En provenance d’Israël pour la majorité, de Turquie, du Brésil, d’Argentine, du Maroc, et des Emirats Arabes Unis, les juifs séfarades se retrouvent sur le sol portugais de leurs ancêtres sur le continent ibérique. Pour obtenir la naturalisation il n’est pas demandé de pratiquer le portugais, ni de disposer d’une résidence au Portugal confisquée jadis par les autorités lors de leur expulsion.

L’histoire raconte le statut singulier de la ville de Belmonte, patrie de Pedro Alvares Cabral aventurier du Brésil, cachée dans les montagnes portugaises où les juifs autochtones purent trouver un refuge discret, non loin de la frontière espagnole avant de devoir rompre leur villégiature et emprunter le chemin de l’exil par la Castille vers la France.
Belmonte est le creuset de cette communauté judéo-chrétienne, de crypto-juifs ou marranes, une désignation assez péjorative pour la mémoire, considérée comme une ville sacrée par les juifs d’Europe.

Au XVème siècle le roi Manuel Ier se joint à Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Aragon pour organiser cet exil forcé, les obligeant à la conversion forcée ou à l’exode. Une minorité devenue néo-catholique, nouveaux baptisés restera. 
Ces marranes changent quelques usages mais leurs maisonnées entretiennent dans le secret les rituels juifs de leurs ancêtres, lors des shabbat, de Hanoukka, ou de la Pâque juive de Pessah.

En 1917 un ingénieur polonais issu d’une famille juive, Samuel Schwarz, découvre ces centaines de juifs oubliés à Belmonte, que la population désigne comme des juifs. Sa curiosité est entière, et sa découverte de rituels religieux intrigue.
En 1925 il publie un premier ouvrage en portugais, « Os cristaos novos em Portugal no seculo XX », Les nouveaux chrétiens au Portugal au XXème siècle, aux Editions Chandeigne.

Il relate la présence de ces juifs dispersés sur une trentaine de villages dans les régions de Beira, et Tras os Montes.
La récolte d’informations sur la cuisine séfarade, les rites et cultes domestiques, les prières orales et chantées, les us et pratiques d’un judaisme singulier, ibérique, lui apportent des indications encore inconnues pour le judaïsme exilé en Europe et dans le reste du monde.
Devenu lui même citoyen portugais, il devient un expert du marranisme faisant autorité dans l’histoire israélite mondiale.

A Bayonne on se souvient toujours des prouesses de courage accomplis par le consul portugais Sousa Mendes, autour de la Place Pasteur de la ville, au pied de la cathédrale du temps de Salazar. La ville a rendu un hommage officiel à cet humaniste portugais.

Il faudra pour les marranes attendre la Révolution des oeillets de 1974 pour demander à Israël une forme de reconnaissance de leur histoire juive, sortant enfin d’un anonymat contraint, et demandant à Tel Aviv une aide financière pour exister.
En 1988-89, l’Etat d’Israël les reconnait comme des juifs et le premier mariage autorisé est célébré cinq siècles après à Belmonte en 1989.

Le retour au Portugal dénommé l’alya est écarté encore au profit de celui en Israël, mais la communauté juive sise à Belmonte relève le défi auprès de ces descendants ibériques, fait construire une synagogue en 1996 et inaugure une page d’histoire imprévisible pour la communauté exilée du Portugal.
Depuis 2013 sur une proposition de loi portée par une députée socialiste, « la nationalité par naissance » est accordée pour les descendants des familles juives portugaises, « par devoir d’ouvrir le retour à ceux qui en furent exclus, non pour guérir les blessures de l’histoire sinon vouloir les réparer » !

Ainsi va l’histoire de revers, de retours, de résilience. Belmonte s’inscrit dans ce parcours imprévisible auquel Bayonne dans le passé fut associé, par l’accueil des exilés de Sion, que l’on désigne aujourd’hui par celui de migrants, pour ne jamais oublier leur itinéraire singulier !

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Psaume 58 Leur venin semblable au venin de serpent / Aquarelle-gouache deJames Tissot-Jewish Museum New-York ©
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Livre de louange ou Livre des lamentations ?
Dans la bible hébraïque la tradition considère ces textes comme « Le livre de louange du corpus des Saintes Ecritures ».
La tradition chrétienne évoque Les Psaumes à leur propos. Des narratifs parfois rudes, violents et plein de lamentations, de cris de désespérance et de supplications.
Au delà des formes de louanges que ces textes proposent, le priant est partagé entre “la confiance, la défiance, la révolte et l’appel à la louange au Créateur souverain du monde, ponctué par de multiples alléluia, que ne réfrènent les peurs, les rages le sentiment d’abandon” que chaque humain connaît dans sa condition, et ouvre un chemin de paix intérieure au détour de ses propres variations spirituelles.

Des versets violents existent tel ceux du Psaume 57 “essentiellement liés à Dieu lui même ou aux rois, qui sont inspirés à engager des combats contre les ennemis pour protéger le peuple”.
En citant le psaume 57 on peut résumer comme “Dieu brise leurs dents et leur mâchoire, le Seigneur casse les crocs de ces lions, qu’ils s’en aillent comme les eaux qui se perdent, que dieu les transperce et qu’ils en périssent, à ces fils des hommes dévoyés dès le sein maternel”.

Les historiens précisent que les parties les plus violentes remontent à l’époque royale vers les Vième-VIIème siècles avant J.C., avant l’exil forcé vers Babylone. Ces textes furent pensés et écrits au moment où Israël connaissait la violence. Des thèmes narratifs que l’on retrouve encore dans d’autres récits historiques de la même veine, comme dans le « Livre de Josué ».

La Bible raconte la violence telle qu’elle est jugée, car selon cette approche psychologique ce sont les méchants qui faisant le mal, doivent être châtiés pour leurs actions.
L’acteur de ces psaumes est un témoin engagé et le lexique emprunté au récit exprime l’indignation que ressent l’auteur.
Victimes de ces exactions, les témoins de ces narratifs furent soumis à des violences personnelles et à des injustices qui leur donnent crédit de les relater dans leur propos.

D’une façon générale, le psautier raconte l’affrontement du “bien divin contre le mal”, que chacun connaît de l’intérieur de lui même, car de fait il n’y aurait de camp des bons et de celui des mauvais, mais des hommes en quête de justice partagée entre ces deux hostilités personnelles.

Pour un témoin de la Bible, le camp du bien est celui de Dieu car le mauvais détruit toute alliance.
La prière de chacun ne relativise ni l’empêche ce rude combat individuel de la Foi. Elle s’incarne dès lors face à la violence des ennemis de toute origine, et face à celle que nous portons dans notre conduite personnelle devant de telles opportunités.

Le monde des psaumes, celui de la louange hébraïque, ne dispense de subir des souffrances venues de l’extérieur de nous même, de dénis de justice que nous adoptons, des rancœurs et des blessures intérieures que nous portons.
Livrer dans le secret de la vie ce lien intime n’est jamais une sinécure devant Dieu qui ne ressemble en rien à son déferlement sans limite et sans modération.
Demander à Dieu de nous libérer de quelque violence n’est jamais une incantation mais une supplique de recours pour la limiter dans ses effets et nous procurer une liberté jaugée par ses contraintes.

Certains psaumes parmi les 150 recensés ont pu être supprimés du psautier liturgique. Lus en latin par des clercs avertis, traduits en langue vernaculaire ou en langues modernes, ces textes prenaient une résonance plus agressive.
Le pape Paul VI fit enlever de la prière de l’église les psaumes 58, 109 et 83 pour des raisons psychologiques et le risque de leur littéralité dans l’application de la vie individuelle des croyants.

On cite pour l’exemple les derniers versets du psaume 136 mis entre parenthèses, dont le profil vindicatif laisse peu de place à la bienveillance divine, “O Babylone, misérable, heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus, heureux qui saisira tes enfants pour les briser contre le roc”. Propos de peu d’aménité pour des béates contemplatives dans les monastères invoquant l’Eternel de leur culte domestique !

Les abandonner peut à contrario modifier la nature suave d’une dévotion sans aspérité.

Des vies spirituelles confrontées à l’épreuve du mal incarné pourront permettre de se décentrer de leur conduite sur des témoignages vécus dans la pire adversité et rendant possible quelque conversion personnelle en entrant en empathie avec des vies transfigurées par une grâce indicible et réelle, sans autre connaissance intérieure que de pouvoir le constater.

La prière des heures, celle des psaumes, de la liturgie atrophiée par la routine et le récit “soft”, version contemporaine d’une absence de rudesse spirituelle, pourrait éloigner de la foi partagée ceux ou celles pour qui le passage vers l’absolu ne fut un passage de gué sans obstacle, une formalité sans écluse, pour emprunter une autre voie possible de la spiritualité individuelle.

Les psalmistes furent des témoins de la foi en acte du passé. Leur courage de proclamer à l’adresse de Dieu et des hommes les tourments d’une intériorité en guerre avec eux mêmes, ne saurait rester à la marginalité de quelque communauté de priants préservés de telles dérives, ou assurés sans risque de telles blessures psychologiques.

On rencontre souvent dans les communautés religieuses des témoins de ces conversions brutales, qui loin d’une vision aseptisée de leur vie, ont endossé la bure ou la soutane des néos croyants, sans y voir un oubli du passé sinon une conversion du présent, vers d’autres finalités spirituelles pour chacun.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale les couvents se refirent une santé d’un recrutement de soldats ou d’appelés de retour du front qui choisirent une autre vie après la précédente en activité patriote ou guerrière du temps de leur prime jeunesse.

Dans le silence du parloir du monastère, en celui de la prison d’une âme tourmentée, l’Eternel connait ses sujets et perçoit le profil de ces humanités devenues autres, par les circonstances et les rencontres possibles de la liberté humaine souveraine et entière sous l’effet de grâces spéciales !

* “Les psaumes, un chemin de vie” chez Olivétan par Christine Renouard.

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