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Manifestation
Le 14ème Festival de Jazz d’ Anglet
Le 14ème Festival de Jazz d’ Anglet

| Michel d'Arcangues 2302 mots

Le 14ème Festival de Jazz d’ Anglet

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Le 14ème Jazz Festival d'Anglet a connu un grand succès ©
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Rencontre de trois classes de 4ème du collège Endarra avec le groupe D.O.T., lauréat du Tremplin de Nlle-Aquitaine, en résidence à Anglet pendant le Festival ©
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Après une année d’absence due à la crise du COVID qui a gravement affecté toutes les manifestations culturelles, le 14ème Anglet Jazz Festival, patronné par l’association ARCAD, a repris ses activités au théatre du Quintaou du 16 au 19 septembre avec un programme éclectique et très équilibré où se sont mélées différentes approches stylistiques d’une musique dont la richesse et la diversité ne cessent de nous étonner après plus d’un siècle d’existence.

PREMIERE SOIREE.

La première soirée débuta en force et en brillance avec le trio du pianiste Pierre de BETHMANN dans une formule instrumentale assez classique dans le Jazz mais qui a fait ses preuves (Bud POWELL, Oscar PETERSON, Red GARLAND, Bill EVANS, Ahmad JAMAL, Keith JARRETT, Brad MEHLDAU, Esbjorn SVENSSON, etc…), dans une recherche de jeu d’équilibre et de dialogue entre le piano, la contrebassebasse et la batterie, où chacun joue sa partie mais à l’écoute permanente des partenaires.

Pierre de BETHMANN a derrière lui une longue et prestigieuse carrière, notamment avec son trio PRYSM qui enregistra quatre albums pour le célèbre label américain Blue Note.

D’une remarquable cohésion, l’actuel trio de Pierre de BETHMANN, très expérimenté, bien soudé, complété par le contrebassiste Sylvain ROMANO et le batteur Tony RABESON (fils du grand pianiste malgache Jeanot RABESON), nous a proposé selon les propres termes du pianiste une relecture très libre de standards – ces pièces généralement issues du répertoire des comédies musicales de Brodway que se sont appropriés les musiciens de Jazz et qui leur servent de tremplins pour leurs improvisations – mais dans une définition beaucoup plus large puisque Pierre de BERTHMANN puise aussi son inspiration dans la tradition classique, la musique populaire brésilienne, les compositeurs-interprètes de Jazz, la chanson française et italienne, les hymnes politiques.

Dans la continuité d’une série d’enregistrements (2015-2019) intitulés « Essais » qui ont été regroupés dans un magnifique coffret de quatre volumes, on a ainsi vu s’enchainer des thèmes très différents de Thelonious MONK (Let’s Call This), Ivan LINS (Começar de Novo), Maurice RAVEL (Forlane), Victor YOUNG (Beautiful Love), Stevie WONDER (I Can’t Help It). 

Durant l’exécution des morceaux qui s’enchainent, parfois habilement dissonnants, toujours très dynamiques, entrecoupés de quelques explications bienvenues du pianiste sur les pièces choisies, le trio monte en puissance pour atteindre un climat souvent hypnotique d’une grande intensité, solidement appuyé par la batterie très présente du vétéran Tony RABESON, capable d’une grande finesse et d’éclats de violence, et la contrebasse mélodique de Sylvain ROMANO. 

Pierre de BETHMANN se réapproprie ce répertoire éclectique qu’il réinvente, qu’il remodèle à sa façon, il sait prendre des risques dans ses longues improvisations qui plongent l’auditeur dans un état de grâce, tout au long du concert le trio sait maintenir une belle dynamique, pour un résultat qui ne saurait laisser le public indifférent.

En deuxième partie de soirée nous entrons dans un univers bien différent du précédent.

Le guitariste, arrangeur, compositeur Nguyen LÊ nous présente son nouveau quartet international « Streams Quartet » constitué du contrebassiste Chris JENNINGS, d’Ilya AMAR au vibraphone, de Leila MARTIAL vocaliste, et d’Israel RIVERA à la batterie. 

D’origine vietnamienne, Nguyen LÊ a un parcours musical bien remplie et une réputation internationale, fondateur du groupe Ultramarine avec Mario CANONGE, membre de l’Orchestre National de Jazz et du WDR Big Band de Cologne, il est très apprécié en Allemagne où il se produit fréquemment et a enregistré plus d’une vingtaine de disques notamment pour le label ACT avec un grand nombre de musiciens de styles et de provenances très divers (Michel PORTAL, Paolo FRESU, Andy EMLER, Karil ZIAD, Vince MENDOZA, Huong THANH, Uri CAINE, etc…).

Nguyen LÊ est à l’aise dans tous les styles, le funk, la chanson française, le Jazz contemporain, le Jazz rock, l’électro acoustique, les grands orchestres, les musiques des Caraïbes, d’Afrique, du Magreb, de Turquie, d’Inde.

Le groupe actuel est résolument ancré dans un Jazz « fusion » et va enchainer plusieurs compositions du guitariste avec de longs solos où l’on perçoit une coloration asiatique et exotique qui font de ce guitariste un musicien très ouvert à d’autres cultures, très influencé par le rock, avec des sonorités à la Jimmy HENDRIX et à la John McLAUGHLIN, mais qui peut aussi faire penser au groupe MAGMA de Christian VANDER.

Un Jazz rock très énergique, très électrique, complété notamment par la chanteuse invitée Leila MARTIAL, la « vocaliste multitimbrée » dans le registre aigu et suraigu, avec des effets sonores obtenus en soufflant dans de petites bouteilles mais qui s’intègre plutôt bien dans l’orchestre !

DEUXIEME SOIREE.

Nous voilà transportés dans les douceurs et les chatoyantes subtilités italiennes avec le trio du magnifique pianiste et compositeur Giovanni MIRABASSI, dans un répertoire de chansons italiennes qui ont fait le tour du monde et qui ont inspiré de nombreux interprètes.

Né à Pérouse, il est venu au Jazz tardivement, et a joué en Italie avec Chet BAKER et Steve GROSSMAN notamment avant de s’installer à Paris en 1992.

Il mène depuis une carrière de soliste international et a reçu une victoire de la musique en 2002.

Il est un des meilleurs représentants du Jazz italien très actif et de très grande qualité mais assez méconnu qui nous a donné de nombreux artistes de grande qualité, notamment Gianni BASSO, Romano MUSSOLINI, Stefano di BATTISTA, Enrico PIERANUNZI, Paolo FRESU, Enrico RAVA, Flavio BOLTRO, Stefano BOLLANI, Gianluigi TROVESI, Massimo URBANI, Enrico RAVA, etc…

Pour cet hommage à la chanson italienne, il accompagne la chanteuse parisienne Sarah LANCMAN qu’il a découvert il y a quelques années et avec laquelle il collabore régulièrement.

Le saxophoniste alto Olivier BOGE interviendra sur quelques titres.

Le duo a enregistré un album intitulé « Intermezzo » en 2019, dont certaines chansons, très connues en Italie, sont reprises pour ce récital intimiste et agréable, teinté d’une douce mélancolie grace au timbre grave et légèrement voilé de la chanteuse qui convient parfaitement à ce répertoire romantique, et au piano lyrique et mélodique de MIRABASSI. 

« Estate », « Almeno Tu Nell’ Universo », « Senza Fine », « Parlami d’Amore  Mariu », « Sabato Italiano » ont peut-être connu les honneurs du festival de San Remo qui a fait la promotion de chansons italiennes depuis 1951 et dont les succès ont été repris par les artistes du monde entier (à l’inverse de l’Eurovision, qui selon Mirabassi, fait la promotion de mauvaises chansons) !

« Estate », une superbe mélodie de Bruno MARTINO créée en 1960, a notamment été reprise par le génie brésilien Joao GILBERTO, inventeur de la bossa nova, qui en a fait un succès mondial.

« Almeno Tu Nell’Universo » du chanteur et pianiste Mauro FABRIZIO, a été enregistré par la chanteuse Mia MARTINI et est devenu un standard de la musique populaire italienne repris par quantité de musiciens, dont Michel PETRUCCIANI et Monty ALEXANDER.

« Parlami d’Amore Mariu » est un vieux tube de 1932 écrit pour le film « Giu Uomini  que Mascalzoni », dirigé par Mario CAMERINI et interprété par le grand Vittorio De SICA, repris notamment par les trois ténors, Luciano PAVAROTTI, Placido DOMINGO et José CARRERAS  et par plusieurs chanteurs d’opéra.

« Un Sabato Italiano » est le titre d’un album et d’une chanson entrainante du chanteur Sergio CAPUTO sorti en 1983.

« Senza Fine », une superbe chanson écrite par Gino PAOLI en 1961, a été enregistrée par Ornella VANONI qui en a fait un grand succès et est devenue une référence de la chanson italienne reprise notamment par Dean MARTIN, Peggy LEE et Connie FRANCIS.

Un récital tout en douceur et en nostalgie, un peu linéaire, qui fait la part belle à ce répertoire méditerranéen et à la poésie de la langue italienne, rehaussé par le piano délicat et sensible de Giovanni MIRABASSI, et qui se termine par un hommage à Edith PIAF. 

On aurait pu cependant se passer des commentaires et interventions verbales assez maladroites et pas très drôles de la chanteuse qui a fait dire à mon voisin :  « tais toi et chante »… 

En deuxième partie la trompettiste-arrangeuse-compositrice Airelle BESSON est accompagnée par le pianiste Benjamin MOUSSAY, le batteur Fabrice MOREAU et la chanteuse suédoise Isabel SORLING.

Un bruit de fond désagréable, sorte de ronflement sourd, vient visiblement déranger les musiciens à l’entame de leur récital, apparamment un moteur de boite à fumée qui perturbe leur concentration.

Le problème paraissant réglé, la trompettiste à la sonorité particulière légèrement voilée mais toujours sobre se laisse entrainer sur ses propres compositions par deux musiciens d’exception, le pianiste Benjamin MOUSSAY qui double avec autorité au Fender Rhodes, et le batteur Fabrice MOREAU, tout en finesse, en légèreté et en subtilité.

La voix de la chanteuse suédoise Isabelle SORLING vient appuyer les mélodies de la trompette dans le registre de l’aigu mais fort heureusement avec une certaine parcimonie et bon goût.

La plupart des mélodies jouées lors de cette soirée sont tirées de l’album « Try » récemment publié qui regroupe une dizaine de thèmes de sa propre composition dont « The Song of your Voice », « Patitoune », « Try », et son morceau le plus connu, « Neige » joué en bis.

Le groupe très à l’écoute de chacun sait créer un climat envoutant, tour à tour sensuel, vaporeux, et mélodique, dominé par la douceur et le lyrisme discret de la trompette d’une musicienne de grand talent qui a plusieurs cordes à son arc.

TROISIEME SOIREE

Une formation originale dans son instrumentation entre en scène pour commencer la troisième soirée au théatre du Quintaou, le quatuor du batteur Matthieu CHAZARENC, composé de l’acordéoniste Laurent DERACHE, du bugliste Sylvain GONTARD, et du contrebassiste Christophe WALLEME.

Originaire du Sud-Ouest, Matthieu CHAZARENC a été formé aux conservatoires de Toulouse et de Paris, et après deux séjours à New York, s’est produit dans de nombreux festivals de Jazz et a accompagné de nombreux musiciens (Ibrahim MAALOUF, Eric LE LANN, Alain JEAN MARIE, Giovanni MIRABASSI, Sylvain LUC, Antoine HERVE, Paolo FRESU, Sheila JORDAN, Steve LACY, Louis WINSBERG, etc....).

Amoureux de la chanson française et de son terroir, excellent compositeur, il a notamment accompagné la chanteuse Olivia RUIZ, et surtout l’immense Charles AZNAVOUR pour ses dernières tournées en France et à l’étranger.

C’est donc un récital très joyeux, festif et lyrique, avec un grand sens de la mélodie, qui mélange la liberté du Jazz et la musique populaire avec des compositions originales teintées du parfum du territoire gascon dans lequel il est né.

Le quatuor laisse une place importante au piano à bretelles - la boite à soupirs – ce qui donne à la musique du groupe un climat de bal de campagne avec un agréable mélange de Jazz improvisé, rehaussé par l’excellent bugliste Sylvain GONTARD.

Après avoir longtemps travaillé comme accompagnateur, Matthieu CHAZARENC a publié deux albums sous son nom intitulés « Canto I et II » dont plusieurs pièces ont été jouées devant le public avec cette même formation, moins le guitariste Sylvain LUC.

Le dernier concert de ce beau festival se termine en apothéose avec le pianiste israélien, Shai MAESTRO, qui porte bien son nom. 

Depuis plusieurs années, les musiciens de Jazz israéliens se sont produits avec succès sur les scènes du monde entier pour le plus grand bonheur des amateurs, on se rappelle notamment du fabuleux récital de Yaron HERMAN il y a deux ans et des prestations des deux Avishai COHEN - l’un contrebassiste, l’autre trompettiste – et du magnifique concert du pianiste Yonathan AVISHAI.

Shai MAESTRO a été découvert par Laborie Jazz et a enregistré pour le label allemand ECM.

Sa formation est constituée du contrebassite d’origine péruvienne Jorge ROEDER, du batteur Ofri NEHEMYA (un petit gabarit mais qui déménage), et du trompettiste Philippe DIZAK. 

D’emblée, nous sommes avertis sur les intentions du pianiste qui prend la parole : pas de « set list », pas de préparation, mais plutôt une certaine spontanéité à partir d’un thème ou d’un canevas basique, qui semble contredire cette annonce par une mise en place impeccable et une grande rigueur formelle, un récital qui propose une série de thèmes dont l’influence hébraique est très présente, avec cette nostalgie propre à son histoire tragique et mouvementée et cette émouvante et lyrique profondeur de la tradition musicale juive de l’Europe centrale. 

Quelques notes très discrètes et légères égrénées au piano suffisent à crééer un climat de mystère et de grande sobriété mais qui, progressivement et inexorablement, monte en intensité et en puisssance pour atteinde un climax hypnotique et répétitif. 

Avec un quatuor qui tourne à plein régime, très bien soutenu par une batterie à la fois solide et inventive, entrecoupé d’interventions du contrebassiete et du trompettiste qui nous offrent deux solos de qualité, avec de longs développements qui font référence dans les formations en trio, nous atteignons des sommets d’inventivité et d’émotion, avec une tension que le groupe sait graduellement faire monter, pour le plus grand bonheur du public debout qui en redemande avec force applaudissements. 

Je n’étais malheureusement pas présent pour la quatrième et dernière journée qui aurait dû se dérouler sur le gazon du château Baroja comme chaque année, mais qui compte tenu du mauvais temps, s’est rabattue au théatre Quintaou.

Trois formations étaient présentes, « Pirate », une formation bordelaise, le trio « D.O.T », guitare, contrebasse, batterie, et « Swing Bones », soit quatre trombones et une rythmique soutenus par le trompettiste et arrangeur Nicolas GARDEL.

Il m’a été rapporté par mes espions aux grandes oreilles présents sur place que la formation « Swing Bones » avait régalé le public grace à une prestation vivifiante et très démonstrative, gorgée de swing, et qui a fait danser le public sur les tables !

Cette quatorzième édition du Anglet Jazz Festival des plus réussie, organisée depuis 2008 par l’association ARCAD, soutenue par la ville d’Anglet, le département des Pyrénées-Atlantiques, la région Nouvelle Aquitaine et par de nombreux mécènes, a été placée avec bonheur sous le signe de la diversité, de l’éclectisme et du mélange des styles.

Sincères et chaleureuses félicitations aux organisateurs, Agnès ZIMMERMANN et Marc TAMBOURINDEGUY, et aux bénévoles, pour avoir mis en place ces trois journées de Jazz ensoleillées après plus d’une année de privations et de morosité, le public venu assez nombreux était enchanté et enthousiaste.
Nous attendons la prochaine édition avec impatience.

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