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Terroir Sud-Ouest
La vigne et l’ormeau, arbre aux multiples usages en Gascogne et au Pays Basque
La vigne et l’ormeau, arbre aux multiples usages en Gascogne et au Pays Basque

| Alexandre de La Cerda 757 mots

La vigne et l’ormeau, arbre aux multiples usages en Gascogne et au Pays Basque

Ce tableau « Vendanges d’autrefois » du peintre prussien Philipp Hackert (1784) montre les vendanges d'une joualle : d'immenses ceps de vigne suspendus en hautain (en guirlandes) entre deux grands ormeaux. La joualle (« joala » en gascon) était un système ancestral de culture associant sur une même parcelle de la vigne poussant sur des arbres, souvent fruitiers.
En basque, un ormeau se dit « zuharño » et selon une tradition héritée de l’Antiquité, on accoutumait de lier la vigne à un support qui se trouvait souvent être un ormeau : cette technique d’un pied de vigne qui s'attache à un arbre est nommée « zuhamu » au Pays Basque, un terme également employé dans ce dicton : « Zuhamuak handitzean, ona bethi lerdentzean » (quand les arbres croissent il y a toujours à émonder).

Dans les provinces gasconnes voisines, on observait de semblables coutumes : dans les « Eglogas » (églogues) de ses « Poesias gasconas » dédiées à Henri de Navarre (1567), Pèir de Garròs (originaire de l’Armagnac et mort à Pau vers 1581/83) écrivait :
« Je ne taillerai plus les sarments de la vigne 
Mariée avec nos ormeaux ». 
Sous l'Ancien régime, dans la région de Simorre (comté d’Astarac, entre Armagnac et Bigorre), les vignes dites « en respaliers » ou « en espallières » étaient très répandues : « ce procédé de culture consistait à planter en sillons des érables, des ormes ou des cerisiers, à trois mètres environ dans tous les sens. On les taillait après les avoir étêtés à 2,50 m du sol. Au pied de chacun d'eux, l'on plaçait un cep de vigne, dont les sarments étaient plus tard attachés aux branches de l'arbre, son voisin »
Une pratique analogue est attestée en Bigorre jusqu'au XIXème siècle au moins. Ce poétique mariage de l'orme et de la vigne avait souvent inspiré les auteurs, tel Bertin qui écrit dans sa troisième Elégie : 
« Vois-tu la vigne tortueuse 
Embrasser les ormeaux et ramper autour d'eux ».
Pratique ayant également inspiré la marque d'imprimeur et la devise d'Isaac Elzevier, illustre typographe de Louvain installé à Leyde aux Pays Bas, qui blasonnait "à l'ormeau marié avec la vigne", blason accompagné de la suggestive formule : « non solus ».

« L’ormeau est de loin l’arbre le plus populaire de Gascogne. Arbre de la justice, arbre d’ornement, arbre sacré, arbre de la communauté, et arbre perdu… » relate le bel article d’Anne-Pierre Darrées dans la dernière édition de la Lettre des Amis du Lac d’Hossegor.
Et de mentionner encore Ovide qui, au Ier siècle av. JC, avait écrit (avec malice ?) dans ses Amours : « ulmus amat vitem, vitis non deserit ulmum » (l’orme aime la vigne, la vigne n’abandonne pas l’orme).
Comme Ronsard (1524-1585) qui reprend dans "Chanson" : 
« Plus étroit que la vigne à l’Ormeau se marie, 
De bras souplement forts,
Du lien de tes mains, maîtresse, je te prie,
Enlace-moi le corps »

En 1552, Henri II prescrit dans un édit de planter des ormeaux le long des routes pour servir aux affûts et remontage de l’artillerie. En fait, c’est surtout à proximité des villes, sur les promenades ou les places publiques que l’on plante l’arbre et qu’on le respecte. On en baptise des rues comme, étonnamment, une pousterle d’Auch, las ometas (les oumettes, les petits ormes), qui, très étroite, n’a sûrement pas connu d’ormes. 
Au Moyen Âge, l’ormeau sert de point de réunion. On y conclue des actes solennels, des donations. 
C’était sous l’orme de Lourdes que le comte de Bigorre venait recevoir l’hommage du vicomte d’Asté, signale le médiéviste Francisque Michel (1809-1887).
Et ce n’est qu’à partir du XIXème siècle que le platane remplacera l’ormeau sur le bord de nos routes…

Voici encore « La Vigne et l'Ormeau » du poète périgourdin Pierre Lachambeaudie (1806-1872) : 

« Laissez-moi m'attacher à votre tronc robuste, 
Disait un jour la Vigne à l'Ormeau, son voisin, 
Sans vous, adieu ma tige, adieu mon doux raisin ! 
Je ne suis qu'un fragile arbuste 
Que les bœufs fouleront sous leurs sabots pesants, 
Et que viendra brouter quelque animal vorace. 
Ormeau, pour que je vive, accueillez-moi, de grâce, 
Et vous me verrez tous les ans, 
De mes pampres fleuris vous faire une couronne ; 
Et puis le vent de chaque automne, 
Faisant sur vos rameaux flotter mon fruit vermeil, 
Vous serez l'Ormeau sans pareil... » 
L'arbre, plein de bonté, reçut la jeune plante, 
Qui longtemps vit éclore une moisson brillante, 
Et grandit, vigoureuse, autour de son appui. 
Quand de nombreux hivers eurent fondu sur lui, 
Les Aquilons, riant de sa faiblesse, 
Contre son front ridé vinrent en menaçant ; 
Mais l'arbuste reconnaissant 
Fut pour l'Ormeau débile un bâton de vieillesse ».

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La marque du typographe Isaac Elzevier sous la Renaissance ©
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zPoésie2 la vigne et l'ormeau.jpg ©
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