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Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena
La critique de Jean-Louis Requena

| Jean-Louis Requena 948 mots

La critique de Jean-Louis Requena

Les 60 ans d’« A bout de souffle ! » - Film français de Jean-Luc Godard – 87’ (2ème partie)

A bout de souffle : la construction d’un mythe

A bout de souffle casse tous les codes de la fabrication d’un film. Jean-Luc Godard travaille à partir d’une continuité qu’il a rédigée avant le tournage sur une histoire proposée par François Truffaut (puisée dans le quotidien France Soir) : un petit voyou, Michel Poiccard (Jean-Paul Belmondo) monte en voiture (volée) de Marseille à Paris pour récupérer une somme qui dit-il lui est due. Sur la nationale 7 il tue un gendarme. Arrivé à Paris il retrouve sur les Champs Élysées une jeune américaine, Patricia Franchini (Jean Seberg) avec laquelle il a eu une courte aventure sentimentale. Les policiers sont à ses trousses. Inconscient, il multiplie les larcins. Patricia subit le chantage des inspecteurs qui traquent son amant …

Jean-Luc Godard arrive les matins de tournage (pas toujours !) avec des bouts de dialogue qu’il tend à ses interprètes. Jean-Paul Belmondo (26 ans) dont la carrière au cinéma démarre se fiche un peu des méthodes de travail : il est persuadé que le film ne sera pas sur les écrans. Jean Seberg (1938/1979) est une jeune actrice américaine interprète principale de deux films importants (Sainte Jeanne - 1957, Bonjour Tristesse - 1958) du grand réalisateur Otto Preminger (1905/1986) admiré par les « Jeunes Turcs ». Elle est désemparée devant l’apparent amateurisme sur le plateau : « pas de spots, pas de maquillage, pas de son » écrit-elle à une amie. Elle est à mille lieux du système hollywoodien qu’elle a connu ! Elle demande ingénument : quand ira-t-elle chez Dior pour ses essais de robes. En réponse, Jean-Luc Godard lui offre une robe à rayures … de chez Prisunic !

Peu ou pas de lumière artificielle pour les scènes extérieures ou intérieures. Le chef opérateur Raoul Coutard travaille très vite avec peu de spots, qu’il dispose en un temps très court … ou pas du tout. Les nouvelles pellicules plus sensibles mises sur le marché le permettent : Gevaert 36 (séquences jour), Ilford HPS (séquences nuit). Toutes les scènes sont tournées en décors naturels. Avec Jean-Luc Godard il s’adapte : triporteur de la poste pour les scènes extérieures où il est planqué avec sa caméra (déambulation de Michel et Patricia sur les Champs Élysées) ; fauteuil roulant de paralytique pour les longs travellings dans les bureaux de la compagnie d’aviation. L’enregistrement des scènes est rapide, sans le son qui aurait grevé le budget du film (coût du temps passé à son installation). Le film sera entièrement doublé dans un auditorium par les acteurs et quelques comparses du réalisateur. La nouvelle caméra Caméflex (Coutant-Mathot) de fabrication française déjà utilisée par Orson Welles (La Soif du Mal - 1958) est parfois maniée à l’épaule, avec dextérité, par Raoul Coutard y compris dans des endroits exiguës (longues séquences entre Michel et Patricia dans la chambre d’hôtel).

Reste la phase difficile du montage. Le premier montage comporte 500 plans d’une durée de 130 minutes environ. Le film que Jean-Luc Godard montre à ses amis est jugé trop long et trop lent. Il décide alors de soustraire, non des séquences entières comme c’est la règle cinématographique courante, mais à retirer des plans à l’intérieur de celles-ci. Résultat : A bout de souffle comprend 400 plans, dure 87 minutes sur une musique jazzy de Martial Solal, compositeur pianiste recommandé par Jean-Pierre Melville (1917/1973). Le jeune réalisateur a révolutionné durablement l’écriture cinématographique : finis les raccords fastidieux qui ralentissent le récit. Jean-Luc Godard fait des sauts au montage : faux raccords et jump cut se succèdent sans briser la fluidité de la narration. L’histoire de la cavale de Michel Poiccard est « contractée » mais reste parfaitement compréhensible malgré toutes les coupes.

Le film en première exclusivité est un succès artistique (400.000 entrées) mais aussi un succès financier car il est peu onéreux pour un long métrage. L’interdiction aux moins de 18 ans ne ralentit pas le succès (2,2 millions entrées France). Elle ne sera levée qu’en … 1975. Le producteur Georges de Beauregard est ravi : il achète un hôtel particulier à Paris … et lorgne désormais sur les petits génies de la « Nouvelle Vague ». L’avenir sera, pour lui, moins flamboyante …

Jean-Luc Godard : un cinéaste prolifique

A bout de souffle est l’œuvre d’un jeune homme introverti, impatient, au caractère ombrageux qui ne voulait pas rater l’opportunité qui s’offrait à lui de surfer sur la « Nouvelle Vague » comme ses amis des Cahiers du Cinéma. Avec son premier opus, il entame une période faste ou il ne réalisera pas moins de 15 longs métrages entre 1960 et 1967, tous remarquables, dont deux chefs d’œuvres : Le Mépris (1963), Pierrot le Fou (1965) avant d’être sidéré, happé, par les évènements de mai 1968. Dès lors, ébloui par une vision simpliste de la politique (nationale et internationale), il devient au fil des ans, suivant l’expression d’un de ses amis proches, « le plus con des maoïstes suisse ».

Dans les années 70, Jean-Luc Godard abandonne le cinéma traditionnel pour se tourner vers la vidéo alors naissante. Retiré en Suisse, après maints déboires et de nombreux films vidéo peu distribués, il est devenu depuis 1977, l’ermite de Rolle, canton de Vaud, sur les bords du lac Léman où il demeure toujours à 90 ans, réfractaire, misanthrope, entouré de ses machines.

Il n’en demeure pas moins que la vision d’A bout de souffle (restauré en 4K), 60 ans après sa réalisation chaotique, frappe par sa modernité intemporelle. Cette œuvre matricielle a inspirée, plus que tout autre cinéaste de la « Nouvelle Vague », de nombreux jeunes réalisateurs de par le monde : elle a ouvert une nouvelle manière de faire du cinéma.

P.S : Pour approcher ce réalisateur fascinant/agaçant un livre somme incontournable : Godard : Biographie d’Antoine de Baecque – Fayard/Pluriel (2011).

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