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Cinéma
La critique de Jean-Louis-Requena © R - « 1917 » de Sam Mendes

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis-Requena

« 1917 » - Film américano-britannique de Sam Mendes – 119’
Nord-ouest de la France le 6 avril 1917. La Première Guerre Mondiale dure depuis 32 mois (août 1914). Sur le front ouest, les armées alliées, principalement française et britannique (BEF - British Expeditionnary Force) affrontent, dans un long face à face quasi statique et des offensives meurtrières, dévoreuses d’hommes (Verdun : février/décembre 1916, Bataille de la Somme : juillet 1916/novembre 1916) l’armée allemande du Kaiser. C’est le troisième printemps de la Grande Guerre. Deux soldats britanniques, les caporaux Will Schofield (George MacKay) et Tom Blake (Dean-Charles Chapman) bavardent au pied d’un grand arbre planté au milieu d’une prairie verdoyante. Un sergent vient interrompre leur discussion : ils sont convoqués séance tenante par le général Erinmore (Colin Firth) qui commande la division…
Dans la « cambuse » du général, entouré de ses officiers supérieurs, ce dernier, maniant quelques cartes, explicite en peu de mots leur mission : La division allemande qui leur fait face s’est brusquement retirée de ses positions fortifiées (ligne Hindenburg). Une brigade anglaise de 1.600 soldats s’est rapidement positionnée derrière cette ligne de tranchées abandonnées. En réalité l’analyse des observations aériennes a démontré que c’était un piège : les allemands ont amassé plusieurs divisions en embuscade et vont d’un coup, fondre sur la brigade anglaise qui sera submergée par le nombre d’assaillants et anéantie. Le général Erinmore insiste : il faut sauver ces hommes avant qu’il ne soit trop tard. Deux estafettes doivent partir, sans plus tarder, afin de joindre le poste de commandement de la brigade anglaise avant qu’elle ne soit encerclée.
Les deux caporaux ont été choisis pour cette mission fort périlleuse : démarrer de la ligne de défense actuelle, franchir un périlleux « no man’s land » et enfin alerter la brigade commandée par le colonel MacKenzie (Benedict Cumberbatch) de l’imminent danger. Le frère aîné du caporal Tom Blake, le lieutenant Joseph Blake (Richard Madden) officie dans cette troupe.
Le village qu’ils doivent rallier coûte que coûte, Ecouts-Saint-Mein est à quatorze kilomètres. Après quelques maigres recommandations sur le trajet à parcourir, ils s’élancent résolument vers leurs frères d’armes en danger.
Les deux soldats avec pour seule protection leurs fusils, progressent en territoire hostile, dévasté, défiguré par les obus, encombré de cadavres en putréfaction, ou pullulent rats et vermine.
La folle odyssée commence en plein jour, dans un silence angoissant…

Une odyssée « familiale » 
Après ses deux derniers films sur James Bond, « Skyfall » (2012) et « 007 Spectre » (2015) où ses commanditaires ont engrangé une recette mondiale de 2 milliards de $, Sam Mendes (54 ans) a décidé de se consacrer à un film personnel reprenant l’histoire de l’exploit de son grand père durant la Grande Guerre. Ce dernier a même publié un ouvrage (The Autobiographie of Alfred H. Mendes - 1897/1991) relatant son aventure qu’il raconta maintes fois au jeune Sam, son petit-fils. Secondé par la scénariste écossaise, Krysty Wilson-Cairns, Sam Mendes a adapté le récit de son grand père en y ajoutant un deuxième personnage se permettant ainsi de dynamiser les scènes par de courts échanges entre les protagonistes.
Sam Mendes a opté pour une forme cinématographique peu courante car difficile a réaliser :  faire « ressentir » son long métrage comme un long plan séquence de deux heures sans interruption, à part une coupure volontairement marquée vers la fin de son long métrage. De fait, les deux soldats sont toujours présents à l’écran, suivis, parfois précèdés, par une caméra tantôt objective, tantôt subjective, qui les cadre sans cesse sous tous les angles possibles au plus près de l’action et plus souvent de la non-action (plans d’ensemble, plans rapprochés, plans moyens, gros plans, etc.). La caméra, toujours unique est montée sur une steadicam, une grue télescopique, une moto, une jeep, etc. afin de sauvegarder en toute occasion une grande fluidité des images, qui sur grand écran, sont impressionnantes (chef opérateur attitré des frères Coen : Roger Deakins).
"1917" nous apparaît comme un long plan séquence, ce qu’il n’est pas (le plus long plan séquence dure 9 minutes ce qui est déjà considérable), mais qui, dans sa forme définitive très maitrisée (montage de Lee Smith), nous plonge dans un univers sensoriel peu ordinaire. Le travail sur les sons naturels (paroles, bruits d’ambiance) et la musique, composée par Thomas Newman, est du grand art. Le mixage image/son d’une grande maîtrise, génère une sidération visuelle et auditive résultant d’un parti pris esthétique fort.
Cependant, resitué dans une perspective historique, ce film ne peut faire oublier les innombrables longs métrages qui ont été produits sur la Grande Guerre. Citons quelques-uns par ordre chronologique : « J’accuse » (version 1919) d’Abel Gance, « La Grande Parade » (1925) de King Vidor, « A l’Ouest rien de Nouveau » (1930) de Lewis Milestone d’après le roman d’Erich Maria Remarque, « Les Croix de Bois » (1932) de Raymond Bernard, d’après le roman éponyme de Roland Dorgelès (1919 – Prix Goncourt), « Les Sentiers de la Gloire » (1957) de Stanley Kubrick, « King and Country » (1965) de Joseph Losey, et enfin « Capitaine Conan » (1996) de Bertrand Tavernier. Toutes ces œuvres magistrales, et quelques autres moins notoires, ont un point commun : elles décrivent les hommes en danger de mort et leurs comportements exacerbés dans un environnement mortifère.
Le problème, nous semble-t-il, du dernier opus de Sam Mendes est que la forme très sophistiquée (mouvement permanent et donc complexe à régler de la caméra) a, en quelque sorte « cannibalisé » par sa contrainte constante, le jeu des acteurs qui, du coup, semblent distancé, comme désincarné. On admire la forme audiovisuelle du récit épique, le parcours sensoriel, mais chemin faisant, nous avons perdu l’émotion. L’abondance de cadavres, de rats, de péripéties (y compris fantasmagoriques), n’y change pour ce qui nous concerne, rien. Le film est un fabuleux livre d’images animées et sonores extrêmement bien fabriqué mais qui n’ajoute rien aux très grandes œuvres que nous avons déjà citées.
« 1917 », doté d’un budget confortable (90 millions de $) mais pas dispendieux (les deux derniers James Bond avaient des budgets de 200 et 250 millions $, hors promotion !) a déjà obtenu deux Golden Globe 2020 (meilleur réalisateur, meilleur film dramatique). Pour les Oscars 2020 qui seront décernés au mois de mars prochain, il a cumulé 10 nominations. Parions qu’il y fera une belle moisson !
« 1917 » est à voir de préférence sur grand écran, avec un système de reproduction sonore performant. Cela reste une expérience sensorielle très intéressante.

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