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Cinéma
Jean-Pierre Melville : l’outsider épicurien
Jean-Pierre Melville : l’outsider épicurien

| Jean-Louis Requena

Jean-Pierre Melville : l’outsider épicurien

Première partie : temps difficiles et premiers succès

Fin 1949, quelques scènes des Enfants terribles ont été tournées dans les studios de la rue Jenner (Paris XIII ème). Jean-Pierre Melville a acquis ces hangars branlants dont il rêve de faire des studios de cinéma afin d’affirmer son indépendance. Plus tard, il soulignera qu’il n’y a eu en France que deux réalisateurs/producteurs possédants leurs studios : Marcel Pagnol (1895/1974) à Marseille et Émile Couzinet (1896/1964) à Bordeaux. Pour l’heure, ses finances sont au plus bas. Il accepte de mettre en scène un film dont il n’a pas écrit une moindre ligne du scénario. Jacques Deval (1890/1972) dramaturge prolixe (une cinquantaine de pièces de théâtre) a écrit un mélodrame (scénario et dialogue) : Quand tu liras cette lettre (104’). Les parents de Thérèse (Juliette Greco) et Denise Voise (Irène Galter) viennent de mourir. Thérèse annule son entrée au couvent pour s’occuper de Denise. Max Triver (Philippe Lemaire), jeune et séduisant garagiste abuse de Denise qui tente ensuite de mettre fin à ses jours…

Quand tu liras cette lettre (1953) est une production franco-italienne ; le producteur exécutif laisse le réalisateur travailler à sa façon ce qui étonne ce dernier. Le film est accueilli par une volée de bois vert à sa sortie en novembre 1953 mais comptera tout de même 1,16 millions d’entrées loin des scores des autres films français : Le Retour de Don Camillo de Julien Duvivier (7,4 millions) et le Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot (7 millions), Palme d’Or au Festival de Cannes 1953, et Ours d’Or au Festival de Berlin 1953.

Temps difficiles

Grâce à la collection « Série Noire » de Marcel Duhamel (Éditions Gallimard), Jean-Pierre Melville découvre après-guerre les grands écrivains « hard boiled » américains : Dashiell Hammett (1894/1961), Raymond Chandler (1888/1959), James L. Cain (1892/1977) et autres Horace McCoy (1897/1955). D’autre part, insomniaque, il hante la nuit les lieux où vit le « milieu » : Pigalle (Paris IX ème), Montmartre (Paris XVIII ème). Avec l’auteur de « polars » Auguste le Breton, issu lui-même du « mitan », il adapte son scénario original : Bob le flambeur (98’). Bob (Robert Montagné), un ancien truand repenti est addict au jeu. Il écume les tripots de Montmartre ou il rencontre une jeune fille délurée, Anne (Isabelle Corey) sans ressources. Ruiné par le jeu, Bob projette de cambrioler le casino de Deauville…

Le tournage est difficile car Jean-Pierre Melville manque d’argent pour financer le film dont la fabrication s’étirera sur un an, au fur et à mesure des entrées d’argent. Le réalisateur travaille beaucoup en décors naturels (extérieurs) avec le chef opérateur Henri Decaë (1915/1987) avec qui il a déjà photographie Le Silence de la mer et les Enfants terribles. L’équipe de tournage est légère et les scènes d’intérieur sont tournées dans les Studios Jenner que Jean-Pierre Melville a réussi à rebâtir. Il y a maintenant 2 plateaux de tournage, des loges, un salon de coiffure, un atelier de menuiserie, une salle de projection, une salle de montage, des bureaux et l’appartement du réalisateur.

Bob le flambeur (1955) au langage cinématographique novateur (scénario, mise en scène), sort en France fin août 1956 et déconcerte les spectateurs après les solides « policiers » Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker et du Rififi chez les hommes (1955) de Jules Dassin. Il ne fera que 700.000 entrées.

Toutefois, les « jeunes turcs » de la revue « Les Cahiers du Cinéma » en particulier Claude Chabrol (1930/2010) salue le quatrième long métrage de Jean-Pierre Melville pour sa nouveauté fort éloignée du cinéma français normé, convenu, de l’époque : « la qualité française ». En 1956, pour ces jeunes, Bob le flambeur est un film séminal.

Jean-Pierre Melville rédige un scénario qu’il veut réaliser rapidement en extérieur ses studios de la rue Jenner ayant été loués à une autre production. Deux hommes dans Manhattan (84’) narre l’histoire de deux journalistes Moreau (Jean-Pierre Melville) et Delmas photographe (Pierre Grasset) à la recherche du délégué français à l’ONU Fevre-Berthier, héros de la Résistance, soudainement disparu. Jean-Pierre Melville et sa petite équipe (chef opérateur Nicolas Hayer) tournent les extérieurs à New York à la sauvette au gré de leurs déambulations. Le réalisateur, acteur médiocre, apparait à l’écran aminci : il a subi une crise cardiaque qu’il cache à son entourage ainsi qu’aux assurances. Le film a petit budget, sort en octobre 1959 en France où il subit un grave échec commercial (900.000 entrées). La critique est divisée, mais les « jeunes turcs » qui ont produit leurs premiers films cette même année (Le Beau Serge et Les Cousins de Claude Chabrol, Les 400 coups de François Truffaut), l’encensent.

Jean-Pierre Melville est déçu et amer. Plus tard il déclarera à propos de Deux hommes dans Manhattan (1959) : « J’en avais assez d’être un auteur maudit, connu uniquement par une petite chapelle de cinglés de cinéma ».

Reconnaissance et réussite

En mai 1960, la revue Cinéma lui demande de dresser un bilan de la « Nouvelle Vague ». Il cite les films dans son ordre de préférence : Hiroshima mon amour d’Alain Renais (1922/2014), Les 400 coups de François Truffaut (1932/1984), A bout de souffle de son ami Jean-Luc Godard (1930), Les Jeux de l’Amour de Philippe de Broca (1933/2004), Le Beau Serge, Les Cousins, et A double Tour ces trois derniers films de Claude Chabrol.

Jean-Pierre Melville s’est forgé une belle réputation de « père spirituel » de la « Nouvelle Vague » qui renouvelle le cinéma français et bientôt, « en tâche d’huile », le cinéma mondial. Le réalisateur qui ne veut pas que ses œuvres restent confidentielles, convainc deux producteurs, le français Georges de Beauregard (1920/1984) et l’italien Carlo Ponti (1912/2007) d’acheter les droits du prix Goncourt 1952 : Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck dont il fera l’adaptation. Dans une ville de province, durant l’Occupation, Barny (Emmanuelle Riva) une jeune veuve de guerre d’un juif communiste, défie un prêtre, Léon Morin (Jean-Paul Belmondo) sur le terrain de la religion. Elle n’est pas insensible à son charme …

Léon Morin prêtre (130’) est la première collaboration du réalisateur avec le jeune Jean-Paul Belmondo (1933) qui étonne le metteur en scène méticuleux par sa décontraction, son jeu très maitrisé une fois que le clap a retenti. Le tournage dans les Studios Jenner est joyeux malgré quelques grosses colères de Jean-Pierre Melville comme les rapportera son nouvel assistant Volker Schlöendorff (1939).

Sorti en septembre 1961 en France, Léon Morin prêtre est une réussite critique et commerciale (1,7 millions d’entrées). Jean-Pierre Melville a enfin un succès : il exulte, sûr de son talent. Il n’hésite pas à répondre dans un interview : Léon Morin prêtre, « C’est le film de la prudence, lisse et parfait, confortable dans le moral comme dans la technique ».

Jean-Pierre Melville a enfin réussi à entrer dans le petit cercle des réalisateurs français qui compte. Une nouvelle période s’ouvre à lui.

A suivre 2ème Partie : consécration et déception

Dans vos retours dans les salles , n’oubliez pas les dernières critiques faites début Mars sur 2 excellents films :
- De Gaulle
- la Communion
dont la carrière continue .
A très bientôt pour des nouvelles fraîches

Jean-Louis Requena

Légende : «  Léon Morin prêtre »

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