0
Cinéma
Vermiglio ou la Mariée des montagnes (119’) - Film Italie/France/Belgique de Maura Delpero
Vermiglio ou la Mariée des montagnes (119’) - Film Italie/France/Belgique de Maura Delpero

| Jean-Louis Requena 934 mots

Vermiglio ou la Mariée des montagnes (119’) - Film Italie/France/Belgique de Maura Delpero

Vermiglio ou la mariée des montagnes de Maura Delpero.jpg
"Vermiglio ou la mariée des montagnes" de Maura Delpero ©
Vermiglio ou la mariée des montagnes de Maura Delpero.jpg
Vermiglio de Maura Delpero .jpg
"Vermiglio" de Maura Delpero ©
Vermiglio de Maura Delpero .jpg

Vermiglio, village du Trentin-Haut-Adige (Italie du nord-est), hiver 1944. La fin de la Deuxième Guerre Mondiale (1939/1945) est proche. Ce village, enseveli sous la neige, est épargné par le conflit armé s’achevant de l’autre côté des Alpes. Seul signe de celui-ci, un déserteur Pietro Riso (Giuseppe De Domenico) un italien d’origine sicilienne, surgit à Vermiglio en escortant Attilio (Santiago Fondevilla), blessé, un natif du village, qu’il a sauvé d’une mort certaine. Pietro s’intègre dans le petit village malgré le mécontentement des villageois trouvant sa conduite indigne d’un soldat.

Le village isolé de Vermiglio ne comprend que quelques maisons, une église, une auberge et une école. L’instituteur de cette dernière est Cesare Graziadei (Tommaso Ragno), un homme imposant, instruit, qui s’efforce, outre ses élèves, de former quelques villageois volontaires à la lecture et à l’écriture en italien. En effet, les autochtones parlent un dialecte Trentin et Pietro qui a rejoint les cours du soir, un dialecte sicilien. Cesare, le mari d’Adèle Graziadei (Roberta Rovelli) est le Pater familias d’une fratrie de neufs enfants : Adèle est enceinte du dixième. La nuit tombée, les trois sœurs les plus âgées dorment dans le même lit : Lucia (Martina Scrinzi) l’aînée, Ada (Rachele Potrich) la plus tourmentée, et Flavia (Anna Thaler) la benjamine, que son père chérit et espère exfiltrer de Vermiglio afin qu’elle poursuive de brillantes études. Dans leur grand lit, les trois sœurs complices, commentent, en chuchotant, les évènements survenus dans la journée, les menus potins de la communauté.

Cesare, le sachant de la famille, lit beaucoup de livres, de journaux. Hors la vue, il dissimule ses secrets dans un bureau fermé à clé. Il aime la musique classique qu’il écoute à loisir sur un vieux gramophone. Il ne posséde que deux disques 78 tours : Antonio Vivaldi (1678/1741), les Quatre Saisons, Frédéric Chopin (1910/1849), les Nocturnes. Pour lui sa femme, Adèle, n’est qu’un corps reproductif, sans affects. Enseignant, il méprise Dino (Patrick Gardner) son fils, le plus mauvais élève de sa classe, mais lequel excelle dans les travaux manuels.

Le printemps arrive. Lucia est attirée par Pietro, le déserteur, un taiseux qui s’exprime maladroitement dans le dialecte Trentin, et à l’occasion, en italien appris dans les cours du soir de Cesare. Nonobstant la barrière du langage, une idylle naît entre eux. Lucia volontaire fait les premiers pas…

Vermiglio ou la Mariée des montagnes est le deuxième film de fiction de la documentariste et réalisatrice italienne Maura Delpero (49 ans). Elle est native de la ville de Bolzano dans le Trentin-Haut-Adige (sud-Tyrol) où elle a passé de nombreuses vacances. Nourrie de ses connaissances de la région, suite à de nombreux séjours, elle a rédigé le scénario sur ces paysans avec une rigueur, une authenticité remarquable. Lors du tournage, les décors intérieurs (mobilier, les ustensiles, etc.) et extérieurs (bar, église, granges, étables, etc.), la vêture des acteurs, sont au plus près de leur vérisme, et de ce fait ne paraisse à aucun moment factices comme tant d’autres longs métrages « à costumes ». 

Maura Delpero outre quelques acteurs/actrices professionnels, Tommaso Ragno (Cesare), Roberta Rovelli (Adèle), Martina Scinzi (Lucia), Rachele Potrich (Ada) a engagé des figurants non professionnels du cru pour plus de vérité. Le résultat sur l’écran est saisissant renforcé par le rythme lent de l’histoire, par le dur climat (une grande partie du récit sous la neige, ou tout déplacement demande effort et assurance). A l’extérieur glacial s’oppose la chaleur des habitats (maisons, bar, église, école.) munis de petites fenêtres lesquelles diffusent avec parcimonie, une lumière hivernale. Dans sa note d’intention, Maura Delpero déclare qu’elle a voulu relater : « La logique de fer de la montagne qui rappelle chaque jour à l’homme à quel point il est petit. Vermiglio ou la Mariée des montagnes est un paysage de l’âme, un « lexique familial » qui vit en moi, au seuil de l’inconscient, un acte d’amour pour mon père, sa famille et leur petit village ».

La dramatique histoire familiale se déroulant dans une campagne reculée n’est pas sans rappeler deux films remarquables : L’Arbre aux sabots (1978) de l’italien Ermanno Olmi (1931/2018) sur la vie de pauvres paysans lombard du XIXème siècle ; Le Ruban Blanc (2009) de l’autrichien Michael Haneke (né en 1942) sur une communauté luthérienne isolée en Prusse orientale à la veille de la Première Guerre Mondiale (1914/1918). Ces deux œuvres ayant été couronnées, en leur temps, par la prestigieuse Palme d’or au Festival de Cannes. Vermiglio ou la Mariée des montages est du même niveau : ce long métrage a obtenu le Grand prix du jury à la Mostra de Venise 2024.

L’image en écran large est du chef opérateur Mikhaïl Kritchman, star russe dans son art, qui éclaire les longs métrages du russe Andrei Zviaquinstev (Léviathan – 2014, Faute d’amour 2017) est sublime avec sa palette de tons froids (blanc azuré et bleu pour la neige et les arbres ; pénombre pour les intérieurs troués par des raies de lumière filtrées), et chauds pour la lumière vacillante des bougies. L’ensemble, filmé en longs plans fixes exerce, sur le spectateur, un effet hypnotique. Une splendeur simple, sans maniérisme pictural, envahit l’écran. La peinture de l’âge d’or néerlandais du XVIème et XVIIème des paysages ou des portraits (Pieter Brueghel l’Ancien, Johannes Vermeer, etc.) est citée à de nombreuses reprises.

L’instituteur Cesare, le Pater familias froid, distant, comme exilé en lui-même écoute de la « musique savante » laquelle ponctue la dramaturgie silencieuse induite par sa conduite égoïste. La musique classique diégétique (dans le champ) ou non diégétique (hors champs) ponctuent avec sobriété mais efficacité, les scènes climax.

Vermiglio ou la Mariée des montagnes est un grand film par son austérité narrative, son esthétisme maitrisé, et en résumé, son humanité.

Répondre à () :

| | Connexion | Inscription