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Musique
Georges Delerue, le parcours étonnant d'un compositeur de Roubaix à Hollywood
Georges Delerue, le parcours étonnant d'un compositeur de Roubaix à Hollywood

| Yves Bouillier

Georges Delerue, le parcours étonnant d'un compositeur de Roubaix à Hollywood

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Georges Delerue ©
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"Je n'aime pas le mot inspiration qui évoque une idée romantique et démodée du musicien. Si vous vous mettez au piano en attendant que cette inspiration vienne, vous risquez d'attendre longtemps. Je crois au travail de création. On a une idée, on la note et on la travaille. L'artiste est un artisan et je crois qu'il y a des moments privilégiés où il se passe quelque chose". Georges Delerue

En 1992, Georges Delerue s’en allait, nous laissant un héritage exceptionnel de trois cents quarante-huit musiques de films. La reconnaissance internationale de celles-ci occulte plusieurs pans de son œuvre : nombreux sons et lumières, musiques de scène, mais aussi quatre opéras, deux ballets et plus d'une vingtaine d'ouvrages classiques. Derrière cet éclectisme apparaît le portrait d’un compositeur important du XXème siècle.

Portée par la grâce d’une irrépressible passion pour la musique, la personnalité artistique de Georges Delerue prit naissance au Conservatoire de Musique de Roubaix. 
Les conditions de vie des années trente obligent les enfants à travailler pour aider à subvenir aux besoins de leur famille et c’est donc à 14 ans et demi que Georges abandonne ses études de métallurgie à l’Institut Turgot pour travailler à la fabrique, où son père est contremaître.
Issu d’un milieu où les traditions et la musique sont importantes, c’est avec son grand-père maternel Jean-Baptiste Lhoest surnommé « L’Homme des Vents » qui anime d’une voix tonitruante une chorale d’amateurs, et sa mère qui pratique un peu le piano et aime chanter, que Georges commence à s’intéresser à la musique.

Ainsi, le soir, après les longues journées de labeur à la fabrique de limes, l’adolescent se réjouit de participer, à la clarinette, aux répétitions des Fanfares et Harmonies existantes dans la région. Cette ambiance très chaleureuse et entraînante motive fortement le jeune garçon à se perfectionner dans la pratique de l’instrument.
Georges propose alors à ses parents de répartir ainsi ses journées : le matin sera consacré à la fabrique de limes et l’après-midi au conservatoire, à l’étude du solfège et de la clarinette. Après plusieurs âpres discussions, ils lui donnent à regret leur accord, convaincus que " la musique ne nourrit pas son homme".
Le soutien de certains professeurs, en particulier Alfred Desenclos, permit, devant l'évidence des capacités du jeune Georges, de l’éloigner du travail en usine pour lequel on le destinait. S’affirmant dans sa vocation de compositeur, il apprend à développer ses talents au Conservatoire National Supérieur de Musique dans le Paris d’après-guerre, avec comme principal professeur Darius Milhaud.

En 1949, après avoir obtenu un Grand Prix de Rome, et prenant conscience de son intérêt pour la musique de spectacle, Delerue se présente à Jean Villar alors directeur du festival d'Avignon et réussi à se faire engager pour des premières collaborations avec le metteur en scène.
Cette expérience lui permet de manifester son identité musicale et contribue à lui donner une souplesse d’écriture, indispensable à toute collaboration artistique. Elle lui ouvre les portes du monde théâtral, et la toute jeune télévision alors en plein essor et en quête de talents fait appel à lui pour des génériques d'émissions et musiques de téléfilms et de séries. Il devient d'autre part en 1952 le compositeur et chef d'orchestre à la Radiodiffusion Française.

Georges Delerue sera très vite remarqué par Philippe de Broca pour lequel il signera, sur près de trente années de fidélité, les partitions de dix-sept de ses films ( Cartouche, l'Africain, L'Homme de Rio...). D'autres réalisateurs ne tardent pas à faire appel à lui comme Pierre Kast, Jean-Luc Godard, mais surtout celui qui deviendra son grand ami et complice, François Truffaut, Delerue devenant ainsi un compositeur incontournable du cinéma de " La Nouvelle Vague".  
Il compose une dizaine de partitions pour les chefs d 'œuvres de Truffaut : Les deux Anglaises et le Continent, La nuit américaine, l'Amour en fuite, Le dernier Métro, Jules et Jim, La Femme d'à côté ou encore La Peau Douce, sorti en avril 1964, page particulièrement poignante dont la magnifique mélodie est donnée à la Flûte traversière :

https://www.youtube.com/watch?v=TRY3YJ8-6vo

Delerue sait aussi changer de ton en écrivant pour des films d'un cinéma plus populaire comme Hibernatus, Le Corniaud, Le cerveau, Heureux qui comme Ulysse... Il écrit également le générique de l'émission de radio quotidienne Radioscopie animée par Jacques Chancel.
Dans les années 70, de nouveaux réalisateurs comme Claude Miller ou Alain Corneau font appel à lui et il recevra trois années de suite (1979, 1980 et 1981) le César de la meilleure musique de film pour Préparez vos mouchoirs, L'Amour en fuite et Le Dernier Métro.  Il collaborera avec les grands noms que sont Gérard Oury, Henri Verneuil, Edouard Molinaro, Claude Sautet, Agnès Varga, Alain Resnais, Georges Lautner ou encore Louis Malle... 

La renommée s’exporte et c’est d’abord d’Angleterre que vient le premier appel du réalisateur Ken Russell pour  Frend Dressing. Bientôt, les demandes arrivent d’Amérique et il associera son nom à certains des plus grands réalisateurs dont Mike Nichols, John Huston, Fred Zinnemann et plus proches de nous, Oliver Stone et l’australien Bruce Beresford. Il obtient l'Oscar de la meilleure musique de film en 1979 avec I love You, je t'aime réalisé par George Roy Hill, et décide cette même année de s'installer définitivement à Hollywood.
Mais toute sa vie, Georges éprouva la nécessité vitale de composer pour le répertoire classique et ses œuvres sont trop peu jouées, Delerue ayant été catalogué comme compositeur de musiques de films ; "En France, dans le milieu de la musique sérieuse, je suis considéré comme un marginal... On est suspect quand on écrit de la musique de film. On a une étiquette difficile à arracher et qui empêche les œuvres d'être jouées."

La musique de concert de Georges Delerue lui a permis de laisser libre court à son inspiration. Elle révèle les influences, l'originalité propre et peut- être aussi un côté profond de la personnalité de l'ancien apprenti roubaisien. Elle a été aussi pour lui source de satisfaction, même si les œuvres se trouvaient parfois être des commandes d'institutions diverses. Il a eu notamment un certain nombre de pièces commandées par le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris pour les concours des classes de bois et cuivres. je vous propose d'écouter ici l'Allegro du concertino pour trompette et orchestre à cordes :

https://www.youtube.com/watch?v=S_iLGxdK2ZM

Delerue évoque volontiers Johannes Brahms, Albert Roussel et Richard Strauss comme ses maitres à penser au niveau de l'écriture cinématographique ; en ce qui concerne sa production de concert, il fait part de son admiration pour Kristoph Penderecki, compositeur polonais issu de l'Ecole sérielle, Henri Dutilleux, Arthur Honneger et un certain nombre d'œuvres d 'Olivier Messiaen. Aussi comme ces compositeurs, Delerue se veut résolument musicien ancré dans son temps, sans pour autant rejeter la forme et le lyrisme de la musique : "Pour moi, la mélodie, c 'est le chant, le lyrisme. La mélodie doit être infinie ; elle est la continuité de la pensée. Je suis beaucoup plus attiré par la forme concertante que par la forme symphonique. Je m'y sens plus à l'aise, cela provient surement de ma facilité à concevoir les lignes mélodiques..."
Il est vrai que sur ses quinze œuvres composées pour orchestre, dix d 'entre elles sont des concertos ou symphonies concertantes, mais Delerue a également écrit pour le répertoire de la musique de chambre, composant notamment un quatuor avec piano, un quintette à vents, plusieurs sonates et duos, mais aussi deux quatuors à cordes dont voici un extrait du second :

https://www.youtube.com/watch?v=yhfsi0rg79s

Georges Delerue s’émerveillera toujours de l’extraordinaire destinée qui l’amena des quartiers populaires de Roubaix aux collines de Los Angeles. Il éprouvait une profonde reconnaissance pour la musique à laquelle il s’est voué sans retenue et la joie de vivre qui l’habitait, ce qui peut paraitre paradoxal lorsque l'on compte le nombre de mélodies nostalgiques qu'il a pu composer pour le cinéma.

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Georges Delerue avec Francois Truffaut sur le tournage du film "Le Dernier Metro", octobre 1980 ©
zMusique1 Georges Delerue avec Francois Truffaut sur le tournage du film Le Dernier Metro, octobre 1980.jpg

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ibarboure jean pierre | 30/04/2021 17:26

le portait est celui de Philippe de Broca, non ?

baskulture | 02/05/2021 16:27

Erreur réparée ! Merci de nous l'avoir signalée... Bihotzez

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