0
Danse de la semaine
Entre fées malignes et "acadabrance vaudevillesque", l’actualité du Ballet Malandain Biarritz
Entre fées malignes et "acadabrance vaudevillesque", l’actualité du Ballet Malandain Biarritz

| baskulture/Thierry Malandain

Entre fées malignes et "acadabrance vaudevillesque", l’actualité du Ballet Malandain Biarritz

zDanse de la semaine.jpg
Thierry Malandain : une vision de l'actualité non dénuée d'humour ©
zDanse de la semaine.jpg

Dans son éditorial du Journal du Centre Chorégraphique National Malandain Ballet Biarritz (N° 89), son directeur Thierry Malandain ne manque pas d’égratigner avec beaucoup d’humour la situation que doivent affronter actuellement le monde du spectacle vivant et sa troupe de ballet qui, néanmoins, peut se produire sur d’autres scènes européennes, en particulier en Espagne et au Luxembourg, voyez notre article : 
https://baskulture.com/article/le-ballet-malandain-parmi-les-artistes-privs-de-leur-public-il-leur-reste-les-tournes-en-dehors-de-la-france-3809 

A la veille de son anniversaire (le 13 avril) et de celui de son élection (en 2019) à l’Académie des Beaux-Arts 
https://baskulture.com/article/sous-lgide-de-marie-antoinette-thierry-malandain-sigera-sous-la-coupole-303 
nous ne résistons pas au plaisir de lui céder la plume, ou plutôt le clavier :

« Isolement, difficultés financières, crainte de la maladie, peur pour vos proches … Vous vous sentez stressé, anxieux, déprimé ? C’est normal de ne pas se sentir très bien pendant cette période » rassure Santé publique France, avant d’exposer les « 7 conseils pour la vie de tous les jours »
Sept recommandations non dénuées d'intérêt, dont l’énumération magique et incantatoire rappelle les féeries, l’un des grands genres dramatiques du XIXᵉ siècle français qui transportait l'imagination du public dans un monde de fantaisies avec luxe de décors et costumes, transformations et ballets, mauvais génies, princes enchanteurs et princesses enchantées. 

Citons au hasard de l’ordre chronologique : 𝘭𝘦𝘴 𝘗𝘪𝘭𝘶𝘭𝘦𝘴 𝘥𝘶 𝘋𝘪𝘢𝘣𝘭𝘦 (1839), 𝘭𝘢 𝘗𝘰𝘶𝘥𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘗𝘦𝘳𝘭𝘪𝘮𝘱𝘪𝘯𝘱𝘪𝘯 (1853), ou bien encore 𝘔𝘦𝘥𝘪𝘤𝘢𝘮𝘶𝘴, 𝘰𝘶 𝘭𝘦 𝘔𝘦́𝘥𝘦𝘤𝘪𝘯 𝘥𝘦𝘴 𝘵𝘰𝘲𝘶𝘦́𝘴 (1862). Le nombre ne faisant pas la qualité, afin de laisser un peu de surprise, nous ne saurions dévoiler intégralement les sept avertissements de la fée Savoir. 

Cependant, à travers le papier glacé qui la retient prisonnière, sur un air grave et suppliant, la fée d’Hiver chantera par exemple : « N’écoutez pas les informations toute la journée, c’est angoissant. Attention aux fausses informations ». Il est en effet sage de se préserver du souffle de l'épouvante, d’autant que l’intrigue de 𝘊𝘰𝘤𝘰, 𝘰𝘶 𝘭𝘦𝘴 𝘌́𝘱𝘳𝘦𝘶𝘷𝘦𝘴 𝘥𝘶 𝘋𝘪𝘢𝘣𝘭𝘦 (2020), pièce en trois vagues mêlée de drames humains avec changements à vue est aussi basée sur le glaçage des boyaux et les menteries de tous calibres. 

Plus loin, entre deux coupes pétillantes et joyeuses, la fée du Mal héroïquement sauvée d’un naufrage clamera repentante devant le trou du souffleur : « Limitez l’alcool et le tabac car ils peuvent augmenter l’angoisse ». Ce tableau où l’on exhibe un peu de jambes en costumes rosés est bien réglé et produit autant d’effet qu’une Gitane ou un doigt de Bordeaux. 

Autrement, il y a parfois dans les pièces dramatiques fondées sur le merveilleux une vieille fée portant béquilles que l’on néglige de convier ou bien dépossédée de ses pouvoirs. 
Sous ce rapport, alors que le public fiévreux d’impatience attend de savoir comment prendre soin de sa santé, la fée Néantise réduite à l’impuissance par un sort fatal ne révèlera qu’un seul secret dans le magnifique décor de l'apothéose : « Contactez un médecin »
Au rideau, malgré la belle humeur des paroles de 𝘘𝘶𝘪 𝘲𝘶’𝘢 𝘷𝘶 𝘤𝘰𝘤𝘰 ? dont la musique entraînante fait sensation, on demeure un peu sur sa faim, ou du moins, on n'a pas le sentiment d'avoir beaucoup progressé dans sa quête quotidienne de bien-être. 

Mais entre les chuts et les sifflets couverts par les bravos de la claque, nous ne pouvons qu’applaudir au tour de force des artistes et du régisseur d’avoir su rendre avec autant de vérité et de technicité la scène intitulée : « Restez en lien avec votre entourage par téléphone, SMS ou visio (Zoom, Skype, WhatsApp…) ». Car admirablement jouée, on peut tout comprendre sans connaître la langue, et bien qu’exécutés en carton-pâte, dans une débauche de détails, ces accessoires défilant comme une armée à la parade sont finalement bien commodes pour contacter un médecin. 

À priori, empreint d’un grand sentiment d’art, il préconisera l’essentiel, c’est-à-dire : le grand air, de respirer plus libre et de ne pas contrarier la nature. En laissant de côté, les avantages et les inconvénients de chaque discipline, il rappellera la nécessité de pratiquer des exercices physiques. Et, sans pour autant aspirer au titre glorieux de bienfaiteur de l'humanité, il s’accordera au fait que l’alimentation est le plus puissant talisman pour prévenir les maladies. 

Par ailleurs, récipiendaire d'un doctorat 𝘩𝘰𝘯𝘰𝘳𝘪𝘴 𝘤𝘢𝘶𝘴𝘢 de la faculté de l’esprit et de la raison, ce docteur-là ne saura ignorer l’importance vitale de la culture : « Soigner l'âme en même temps que le corps, et favoriser l'éveil de l'esprit, car c’est l’Homme dans toutes ses dimensions qui doit être en bonne santé ». Traduit en féérie cultivant la Muse autant que l’amusette, ce sublime principe médical d’Hildegarde de Bingen (1098-1179) pourrait ressusciter 𝘭𝘢 𝘗𝘰𝘶𝘭𝘦 𝘢𝘶𝘹 œ𝘶𝘧𝘴 𝘥'𝘰𝘳, 𝘰𝘶 𝘭’𝘈𝘮𝘰𝘶𝘳 𝘦𝘵 𝘭𝘢 𝘍𝘰𝘳𝘵𝘶𝘯𝘦 (1828), ce qui nous consolerait du très puissant et très subtil opium des 𝘊𝘩𝘦𝘷𝘢𝘭𝘪𝘦𝘳𝘴 𝘥𝘶 𝘣𝘳𝘰𝘶𝘪𝘭𝘭𝘢𝘳𝘥 (1857), drame à grand spectacle en trois actes et douze tableaux à l’affiche depuis un an. 

Nonobstant les mesures d'accompagnement, un an c'est bien long pour les professionnels de la scène privés de leur raison d’être, pour le public aimant à se donner des joies esthétiques, et pour les amateurs des conservatoires, écoles, associations et leurs professeurs cahotés par des décisions souvent contradictoires. 
Dernier exemple en date : le Centre Interministériel de Crise (CIC) ayant soudainement décidé d’assimiler la danse à une activité sportive, par suite du décret du 17 février 2021 modifiant celui du 29 octobre 2020, les cours de danse pour les mineurs jusque-là autorisés sont désormais prohibés. Du coup, les interventions artistiques encouragées et réalisées par le CCN depuis octobre dans le cadre scolaire sont elles aussi proscrites (*). 

Mais les variations assez ordinaires de l'esprit humain, rempliraient plusieurs ouvrages de péripéties amusantes de la veine de 𝘊𝘰𝘤𝘰 𝘧𝘦̂𝘭𝘦́ (1885). Ainsi lira-t-on simultanément dans la presse du même 17 février : « Laissons un peu d'air aux Français » et « Côte basque : hausse des verbalisations à l’heure du coucher de soleil ». Avec sa conscience aiguë de l’oppression, de l’humour et du tragique un Franz Kafka se serait vraiment régalé de ces fantaisies tournant à l'acadabrance vaudevillesque de 𝘉𝘳𝘪𝘤-𝘢̀-𝘉𝘳𝘢𝘤 & 𝘊𝘪𝘦 (1862). 

Mais si les paradoxes en chaîne suscitent des idées noires et créent le sentiment qu'il n'existe pas d'issue, comme dans 𝘭𝘢 𝘍𝘦́𝘦 𝘥𝘶 𝘵𝘳𝘢𝘷𝘢𝘪𝘭, 𝘰𝘶 𝘭𝘦 𝘛𝘳𝘪𝘰𝘮𝘱𝘩𝘦 𝘥𝘶 𝘭𝘢𝘣𝘰𝘳𝘪𝘦𝘶𝘹 (1862), il y a parfois dans les féeries une clef d'or ouvrant la porte de paradis lointains. Ainsi, depuis juin 2020, nombre de théâtres espagnols sont ouverts avec un protocole strict, idem au Luxembourg. 
De la sorte, après Pampelune et Esch-sur-Alzette où furent dansés en mars 𝘭𝘢 𝘗𝘢𝘴𝘵𝘰𝘳𝘢𝘭𝘦 et 𝘔𝘰𝘻𝘢𝘳𝘵 𝘢̀ 2, c’est dans ce contexte éprouvé qu’aura lieu en avril la création de 𝘚𝘪𝘯𝘧𝘰𝘯𝘪𝘢 au Teatro Victoria Eugenia de San Sebastián. 

Cela dit, dans ces mêmes conditions, en septembre dernier, se déroula à Biarritz le Festival le Temps d’Aimer, sans créer de foyer de contagion, car imaginez bien qu’on en aurait parlé sans ménagement. 

Quoiqu’il en soit, sept mois plus tard, chiffre magique et sacré, la première représentation de 𝘚𝘪𝘯𝘧𝘰𝘯𝘪𝘢 apparaît comme la fin d’un sortilège, le Sésame ouvre-toi présidant sur les planches à l’éternelle évasion des féeries. En coulisses, au signe d’une délivrance prochaine, même si les artistes vêtus de rêves et d’infini, ou en costume de Vénus comme dans 𝘗𝘦𝘢𝘶 𝘥’𝘢̂𝘯𝘦, 𝘰𝘶 𝘭𝘢 𝘕𝘶𝘦 𝘥𝘦𝘴 𝘊𝘦́𝘴𝘢𝘳𝘴 (2021) ne sont que chevaliers d’idéal avec leurs espoirs en toiles peintes. Du costume de Vénus, on parlait autrefois de beauté intégrale, parce que la Beauté est forcément intégrale, sinon, elle n’existerait pas. Pour dire que dans un pays dépecé, presque à poil, les parlementaires de la vertu ont bien peu à faire de s’offusquer d’un acte de contestation, d’autant que « les fées » sont cruelles, mais ce sont les faits, c’est à l’Olympia que leurs ancêtres fanatiques de la lorgnette se rinçaient l'œil de beautés aphrodisiaques. 

Interprète des grands ballets féeriques italiens, et des féeries françaises tel 𝘭𝘦 𝘛𝘰𝘶𝘳 𝘥𝘶 𝘔𝘰𝘯𝘥𝘦 𝘦𝘯 80 𝘫𝘰𝘶𝘳𝘴 (1874) de Jules Verne et Adolphe d’Ennery, Carlotta Brianza (1865-1938) longtemps reléguée dans un coin obscur reparaît dans ce Numéro 89. Connue pour avoir créé le rôle de la princesse Aurore dans 𝘭𝘢 𝘉𝘦𝘭𝘭𝘦 𝘢𝘶 𝘣𝘰𝘪𝘴 𝘥𝘰𝘳𝘮𝘢𝘯𝘵 (1890) de Piotr Ilitch Tchaïkovski et Marius Petipa, l’étoile de la danse et maîtresse de ballet dormait depuis 83 ans : Un peu de terre, pas une fleur, pas une date, rien que des éléments faussement répétés, réveiller la belle endormie d’un baiser d’entre les ronces et les orties ne fut pas une mince affaire. 

Mais alors que se développent les postures victimaires de toutes espèces, et sur ce point, j’ose le dire, le récent 𝘙𝘢𝘱𝘱𝘰𝘳𝘵 𝘴𝘶𝘳 𝘭𝘢 𝘥𝘪𝘷𝘦𝘳𝘴𝘪𝘵𝘦́ 𝘢̀ 𝘭’𝘖𝘱𝘦́𝘳𝘢 𝘯𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯𝘢𝘭 𝘥𝘦 𝘗𝘢𝘳𝘪𝘴 est en partie un conte à dormir debout biaisant habilement les réalités historiques, politiques et sociales de la danse. 
Tenter de combler une trame mémorielle largement incomplète due à des plumes malhonnêtes ou paresseuses ayant ôté de l'histoire de la chorégraphie nombre de femmes et d’hommes qui lui donnèrent un peu de sa grandeur est presque une œuvre de Santé publique Danse, même s’il y tant à désespérer de l’ignorance de notre époque : « Non seulement tu ignores les choses les plus importantes, mais tout en les ignorant, tu crois les savoir » (**) disait Socrate à Alcibiade. 

« Inventez, inventez, tout le monde a oublié », me disait parfois Gina Bartissol, lorsque j’en appelais à ses souvenirs afin d’y voir plus clair dans le passé chorégraphique de Biarritz. 
Professeur de danse aimée et réputée, à l’âge de 102 ans, Gina Bartissol s’en est allée dans un sommeil aux lointains infinis. 

Un malheur n’arrivant jamais seul, ses obsèques eurent lieu le même jour que celles de Patrick Dupond, artiste à l’état sauvage et génial intuitif pour lequel j’avais réglé au Ballet Français de Nancy un ballet intitulé en 1989 : « les Illuminations »

Bonne et généreuse comme l’or, Gina Bartissol aurait partagé notre tristesse en apprenant sa brutale disparition. Toujours prête à rendre service et sachant tirer de son cœur des trésors de bienfaits, on révélera qu’elle sauva des dizaines d’enfants juifs de la Déportation. Les faisant passer pour ses élèves, à la barbe et au nez de la police française et de l’occupant, elle les conduisait de Biarritz à Salies-de-Béarn où elle avait ouvert un cours de danse à la Maison de l’Enfant Russe au Château de Mosqueros. De là, confiés à des passeurs, ils franchissaient la ligne de démarcation. En 1942, Gina Bartissol avait 23 ans et aurait mérité la distinction de « Juste parmi les nations ». Lui suffisaient les cartes de vœux qu’elle recevait chaque année en signe de reconnaissance, mais avec ses ailes d'argent où venait briller le soleil, c’était une fée à coup sûr ! 

Thierry Malandain, mars 2021

(*) depuis le décret n°2021-296 du 19 mars 2021, les interventions artistiques sont à nouveau autorisées dans le cadre scolaire uniquement.
(**) Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome I. djvu/136

Répondre à () :


Captcha

Newsletter

Ne ratez aucune actualité !

Abonnez-vous à notre newsletter via ce formulaire.

| | Connexion | Inscription