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Cinéma
Belle de jour (1967) de Luis Buñuel (1ère Partie)
Belle de jour (1967) de Luis Buñuel (1ère Partie)

| Jean-Louis Requena 1421 mots

Belle de jour (1967) de Luis Buñuel (1ère Partie)

Genèse de « Belle de jour »

En 1966, Luis Buñuel et son scénariste français, devenu son ami, Jean-Claude Carrière (1931/2021) peaufinent, longuement une adaptation du roman de Joseph Kessel (1898/1979) : Belle de jour (1928). C’est une commande de Robert (1907/1992) et Raymond Hakim (1909/1980), deux frères producteurs importants de la place de Paris. Leurs travaux d’élaboration du script, repris inlassablement sur de longs mois, se déroulent dans l’Espagne de Francisco Franco (1892/1975), le Caudillo. L’Espagne est le pays natal de Luis Buñuel, mais naturalisé mexicain (1951) il a pu y revenir, de temps à autre, sans trop de problème. En 1960, Il y a tourné le film hispano-mexicain Viridiana (1961) qui a remporté la Palme d’or au XIV ème Festival de Cannes. Viridiana déclencha un grand scandale en terre ibérique : il fut interdit par les autorités espagnoles jusqu'en … 1977, deux ans après la mort du Caudillo.

Après l’interdiction d’exploitation de Viridiana, Luis Buñuel retourne au Mexique pour y réaliser son dernier long métrage (vingtième opus mexicain), L’Ange exterminateur (El Angel Exterminator – 1962) avant de revenir au festival de Cannes de 1963 où il rencontre, pour la première fois, son jeune scénariste, Jean-Claude Carrière (32 ans), bientôt complice de la dernière partie de son œuvre européenne (première collaboration : Le Journal d’une femme de chambre – 1964)

Durant le second semestre de 1966, en Espagne, séquestrés volontaires dans un « Parador », au cours de longues séances d’écriture, les deux affidés s’attaquent à l’adaptation du court roman (180 pages) de Joseph Kessel. Ce dernier décrit le malaise persistant d’un couple de bourgeois, Pierre Sérizy et Séverine, né de toute évidence d’une frustration sexuelle, ce que le romancier, dans l’air du temps, décrit comme : « le divorce terrible entre le cœur et la chair, entre un vrai, immense et tendre amour et l’exigence implacable des sens ». Cette œuvre littéraire, passablement veillotte, est la description, un peu laborieuse, de cet échec et de sa conséquence : Séverine l’après-midi se prostitue dans une maison de rendez-vous, discrète, tenue par madame Anaïs. Les coscénaristes trouvent le roman « plat », ennuyeux, et décident de le transposer à l’écran en le pervertissant tout en maintenant sa trame narrative : la réalité vécue par Séverine et sa fantasmagorie (augmentée !) seront mixées, transposées sur l’écran à part égale. Ainsi, le réel et le rêve sont indissociablement liés, comme dans la vie de tout un chacun.

A 66 ans, Luis Buñuel après une filmographie d’une vingtaine de longs métrages dans plusieurs pays (France, États-Unis, Mexique, Espagne), est resté fidèle à l’approche « surréaliste » des sujets tels que l’a définie André Breton (1896/1966) dans le Manifestes du surréalisme (1924) : « Je crois à la résolution future de ces deux états (rêve et réalité), en apparence contradictoires, en une sorte de réalité absolue, la surréalité … »

Belle de jour (101’) sera donc un film en réalité augmentée … par le rêve.

Luis Buñuel, une vie compliquée

Luis Buñuel nait le 22 février 1900 à Calanda, petit bourg aragonais non loin de Saragosse. Malgré une existence tumultueuse, il restera attaché à son village, à son particularisme aragonais : le vendredi de la semaine sainte, tous les hommes du village se lancent durant 24 heures dans une intense tambourinade. Sa famille, de riches commerçants, s’installe dans une grande maison à Saragosse, capitale de la région de l’Aragon. Comme tous fils de « bonne famille », Luis poursuit ses études chez les Jésuites qui lui laisseront des souvenirs « désagréables ». Dès 1908, à Saragosse, le cinéma fait irruption. En quelques années, pas moins de quatre salles obscures projettent des films muets. Luis devient un spectateur assidu de courts, puis de longs métrages sonorisés par un pianiste « ferrailleur », doublé d’un « explicador », un narrateur qui résume l’intrigue se déroulant sur l’écran.

A 17 ans, Luis Buñuel s’installe à Madrid dans la Résidence des Étudiants. Il y restera deux ans et y fera trois rencontres étourdissantes : Federico Garcia Lorca (« le poète andalou » - 1898/1936), Salvador Dali (surnommé, « le Peintre Tchécoslovaque » - 1904/1989), Rafael Alberti (1902/1999), poète et dramaturge. Toutes les fins de semaine, le groupe rejoint des amis (penas) à Tolède, ville pittoresque à 70 kilomètres au sud de Madrid où ils mènent grand train, s’enivrant et courant les bordels. Luis Buñuel gardera toute son existence, un attachement à Tolède, petite ville selon ses dires « vilaine et sale ». A Madrid, Luis Buñuel est tombe définitivement amoureux du cinéma, alors en plein essor.

Ses études terminées, Luis Buñuel arrive à Paris en 1925, ville lumière et phare mondial des arts. Toujours fasciné par l’univers cinématographique, il devient assistant du réalisateur Jean Epstein (1897/1953) pour deux longs métrages : Mauprat (1926) et La Chute de la maison Usher (1928).

En 1929, avec l’argent que lui prête sa mère, il réalise son premier court métrage : Un chien andalou (21’) sur un « scénario surréaliste » coécrit en moins d’une semaine, avec Salvador Dali. Le film muet (sonorisé par disques : opéra Tristan et Iseult de Richard Wagner !) est un court récit, disloqué des relations violentes d’une femme et d’un homme dans un appartement. La première projection a lieu au Studio des Ursulines (Paris V ème) devant un parterre de surréalistes dont faisait partie Luis Buñuel. Le groupe emmené par André Breton est ravi de ce premier film surréaliste. Dès la seconde projection au Studio 28 (Paris XVIII ème), Luis Buñuel, enhardi par l’accueil, cherche un financement pour son prochain film L’Age d’Or (1930), coécrit à nouveau avec de Salvador Dali. Grâce à l’entregent mondain de Jean Cocteau admirateur d’Un chien andalou, il rencontre le vicomte Charles de Noailles (1891/1981) et la vicomtesse Marie-Laure de Noailles (1902/1970) qui avancent les fonds pour le film. L’Age d’or (61’) projeté au mois d’octobre 1930 au cinéma Panthéon (Paris V ème) en présence des Noailles et de l’aristocratie parisienne, invitée par eux, est une catastrophe artistique : le « Tout Paris » a détesté ! Sorti peu après au Studio 28, L’Age d’or déclenche des bagarres et des bris de tableaux exposés à l’entrée du cinéma. Le moyen métrage est finalement interdit par Jean Chiappe (1878/1940), Préfet de Paris ! L’Age d’or ne sera visible par le grand public qu’en … 1981 !

Après cet épisode parisien ou Luis Buñuel a été remarqué, le grand studio M.G.M (Métro Goldwyn Mayer) le réclame à Hollywood afin de superviser quelques films en version espagnole. Luis est fasciné par « l’industrie hollywoodienne » qui produit des films formatés « comme des saucisses ». Vite lassé, il retourne en Espagne et y il réalise un court documentaire, Terre sans pain (Las Hurdes ou Tierra sin pan – 27’), sur la misère des paysans aragonais. En même temps, il produit, contrôle, quelques films espagnols sans grand intérêt.

En 1934, il se marie avec l’amour de sa vie, la française Jeanne Rucar (1908/1983). Deux fils naitront de cette union : Rafael Buñuel (1934/2017) et Juan Luis Buñuel (1940).

La Guerre d’Espagne (1936/1939), Les États-Unis et le Mexique (1945/1965)

Quand la Guerre d’Espagne éclate en juillet 1936, Luis Buñuel, dont les convictions républicaines sont connues, s’exile aux États Unis où il se consacre à démontrer le danger des films de propagande nazis, en particulier ceux de la réalisatrice allemande Leni Riefenstahl (1902/2003) : Le Triomphe de la volonté (1935), les Dieux du stade (1938). Dénoncé pour son anticatholicisme et son marxisme, notamment en 1942 par l’autobiographie de Salvador Dali La Vie secrète de Salvador Dali, vivant alors à New-York avec sa femme Gala (1894/1982), il doit démissionner de son poste au Museum of Modern Art. Sans travail, il rejoint le studio Warner Bros à Hollywood pour de menus travaux avant de s’exiler, avec sa famille, au Mexique, en 1945. Le Président de ce pays, Lazaro Cardenas (1895/1970) a reconnu le Gouvernement Espagnol Républicain en exil. De nombreux intellectuels espagnols exilés, à l’instar de Luis Buñuel, s’installent à Mexico.

En 1947, le producteur mexicain Oscar Dancigers (1902/1976) lui propose de réaliser une comédie musicale, genre alors prisé en Amérique Latine : Le Grand Casino (Gran Casino). C’est un échec ! Le film suivant Le Grand Noceur (El gran Calavera) – 1949) avec deux énormes vedettes de la chanson, le mexicain Jorge Negrete (1911/1953) et l’argentine Libertad Lamarque (1908/2000), remporte un grand succès. La longue carrière mexicaine de Luis Buñuel est lancée : 20 longs métrages de 1947 à 1965 dont des chefs d’œuvre. Les Réprouvée/Pitié pour eux (Los Olvidados -1950) Prix de la mise en scène au IV ème Festival de Cannes, Tourments (El – 1953), La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz (Ensayo de un Crimen – 1955), Nazarin (1959), Simon du désert (Simon del Deserto – 1965) Grand Prix du Jury à la XXVI ème Mostra de Venise.

Fin de la Première Partie

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