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Histoire
Armand de Belzunce en Haïti par Jacques de Cauna
Armand de Belzunce en Haïti par Jacques de Cauna

| Jacques de Cauna

Armand de Belzunce en Haïti par Jacques de Cauna

Dans le prolongement de nos articles sur « Mgr de Belzunce, un  évêque basque au secours des pestiférés de Marseille en 1720 » et « Les Belzunce, une illustre lignée bas-navarraise » publiés dans notre « Lettre » du 27 mars, voici maintenant la passionnante étude de l’historien Jacques de Cauna, docteur d’État de la Sorbonne : Armand de Belzunce, la rénovation du système de défense colonial et l’indépendance d’Haïti. ALC.
            Armand, vicomte de Belzunce, fils de Charles, vicomte de Méharin, et de Marie-Anne Haranader, de la très ancienne famille noble navarraise des vicomtes de Belzunce dont les ruines du château féodal se voient encore aujourd'hui en Arberoue (Basse-Navarre), est le prototype du gouverneur militaire que seuls ses talents guerriers ont propulsé à la tête de la colonie. Il était venu en effet à Saint-Domingue en 1762 comme Lieutenant-Général, Commandant Général des troupes de sa Majesté en Amérique, avant d'être nommé Gouverneur Général de Saint-Domingue, après une longue série de gouverneurs de temps de guerre issus de la Marine dont le Béarnais Ducasse avait été le plus remarquable représentant, avec le changement notable qu'on avait fait appel, en sa personne, pour la première fois, à un officier de l'armée de terre.
           Très jeune pour la fonction (né en 1722, il n'avait que 40 ans), Armand de Belzunce, ancien bailli du pays de Mixe, avait cependant derrière lui, une carrière bien remplie commencée comme lieutenant à 23 ans, puis capitaine des Dragons à 25 ans, colonel à 29 ans, et enfin brigadier à 38 ans, major général de l'Infanterie à l'armée du Duc de Broglie en 1759 et gouverneur de l'Île d'Oléron puis de Belle-Isle (1761). Il s'était surtout illustré en défendant avec succès Göttingen dans le Hanovre l'année précédant son arrivée aux îles. 
            Il fut malheureusement emporté prématurément, le 4 août 1763, à peine cinq mois après sa prise officielle de fonction dans l’île, le 7 mars 1763, au Trou-du-Nord où il résidait depuis un an, sans avoir été marié. Rien ne résume mieux le caractère tout féodal du personnage que l'épitaphe que son ami et compatriote de Castera, Brigadier des Armées du Roi, fit graver sur sa tombe en latin, avec ses armoiries dans du marbre doré d'or moulu, dans la partie ouest du chœur de l'église du Cap, au dessus du siège du Gouverneur-Général : « Ci-gît Armand vicomte de Belzunce, en qui une brillante naissance fut le moindre titre à la gloire. Citoyen vertueux, ami  tendre et sûr, guerrier intrépide, avide de dangers ; prodigue de son sang pour épargner celui du soldat ; ne devant rien à la faveur, obtenant tout de sa valeur et de ses exploits, il fut élevé au grade de Lieutenant-Général des Armées de Sa Majesté. En récompense enfin, de ses périlleux travaux, un regard attentif du Souverain venait de le placer à la tête du Gouvernement, plus périlleux encore, de Saint-Domingue, quand au milieu de ses soins vigilants pour le salut de ces contrées, la mort le frappa, le 4 Août 1763, âgé de 43 ans.
De Castera, Brigadier des armées du roi, a consacré, l'an MDCCLXIIII, ce monument de sa tendre affection, à l'ami qui lui a été enlevé ».
            Jean-Baptiste de Castera, originaire de Bayonne, chevalier de Saint-Louis et lieutenant- colonel d'infanterie comme Belzunce, était le fils de Messire Pierre de Castera, lieutenant-général et sénéchal du pays de Labourd, et de dame Jeanne de Guillardie. Le 8 mars 1763, il avait épousé aux Vérettes où "il faisait son séjour" depuis son départ du Cap-Français, dame Marie Saunier, habitante et veuve de messire Claude Bidone, chevalier de Saint-Louis et capitaine de cavalerie-milice. Les Saunier étaient une très ancienne famille créole de l'Artibonite alliée, entres autres, à des familles landaises des environs de Bayonne.
           Mais revenons à ce que nous dit Moreau de Saint-Méry de Belzunce : « Cet officier de terre sur le talent militaire et la réputation duquel on avait fait un grand fond fut l'occasion d'un changement notable dans le système de défense de la colonie ». Nommé en 1762, au moment où celle-ci était considérée comme très menacée par les Anglais et avec la difficile mission de la conserver à la France, il était accompagné de huit bataillons de troupes et, dès son arrivée, « toutes les idées avaient pris la teinte militaire et l'on ne s'occupa que des moyens de conserver la Colonie ».
            En très peu de temps, au prix d'une intense activité, Belzunce, qui résidait au Cap, mit la colonie en état de défense en fortifiant les côtes (embarcadères de Jacquezy, Caracol, Limonade), renforçant ou créant des communications à usage militaire (sur la route de Fort-Dauphin au Cap avec de nombreux bacs et ponts, ou encore avec l'ouverture de la route actuelle du Nord à Port-au-Prince via Le Mirebalais, au Dondon surtout, en ouvrant une route de liaison avec la partie espagnole, alliée à l'époque) et, surtout, en faisant établir des camps retranchés dans des sites qui lui paraissaient essentiels à la défense intérieure de la colonie, comme les camps de Biros, du Trou ou encore du Dondon qu'il considérait à  juste titre comme le réduit naturel de résistance du Nord de la colonie, avec le Mirebalais pour l'Ouest. Il était, nous dit toujours Moreau de Saint-Méry, « tout occupé de camps, de communications et de défense intérieure ».
            Cette orientation toute nouvelle, qui rompait avec la stratégie traditionnelle reposant uniquement sur la défense du littoral et des ports par des escadres et des batteries côtières d'appui, est, en fait, à l'origine de l'ensemble du nouveau système des fortifications haïtiennes qui se développeront à l'indépendance et dont la plus célèbre, la citadelle Laferrière, forteresse inexpugnable mais jamais utilisée du roi Henri Christophe, est située précisément à l'entrée de ce réduit du Dondon lorsqu'on vient du Cap. Moreau de Saint-Méry s'attarde longuement sur ce plan de défense novateur de Belzunce qui avait pour origine, "la douloureuse expérience qu'on venait de faire à la Martinique, où les secours étaient trop tardivement arrivés, qu'une place intérieure qui prolongerait la défense pourrait sauver une colonie". Pénétré de cette idée majeure, Belzunce  s'attacha à la réaliser en fortifiant notamment Sainte-Rose et le Dondon, convaincu que la partie du Nord était « la plus importante à défendre, celle dont la destinée devait avoir la plus grande influence politique sur celle de la colonie entière », vision terriblement prémonitoire qui ne se vérifia que trop lors des troubles qui menèrent à l'indépendance de la colonie.
           Il avait parfaitement compris l'avantage que pourrait présenter « une fortification donnant l'espoir d'une défense prolongée face à un ennemi supérieur en nombre et vainqueur sur mer. Il fallait, pensait-il, qu'entre l'ennemi et cette place une route difficile puisse à chaque instant lui rendre son propre nombre embarrassant et l'expose à voir acquérir, par une poignée d'hommes acclimatés et embusqués (on pense aux compagnies de chasseurs mulâtres créées par Belzunce), l'avantage sur de nombreux bataillons... que tous les transports lui soient pénibles, que toutes ses communications avec ses vaisseaux soient lentes et fatigantes ; qu'en un mot les hasards de la guerre et les maux du climat lui fassent tout redouter ».
            On ne saurait mieux décrire, quarante ans avant les événements, les principales causes de l'échec de la malheureuse expédition Leclerc. Comment ne pas évoquer, par exemple, le siège de la Crête-à-Pierrot où s'empêtra le corps expéditionnaire à la lecture de ces lignes : « Il faudrait que le génie du chef sût rendre ce réduit tel qu'il faudrait pour le forcer, une attaque régulière et propre à faire perdre beaucoup de temps à l'assiégeant », ou encore au combat de la Ravine à Couleuvres où triompha la tactique générale des troupes indigènes, en lisant ces autres lignes : 
« On sent qu'il est bien difficile de se promettre de grands succès dans les plaines par l'impossibilité d'opposer alors une milice, quoique très courageuse, à des troupes familiarisées avec les évolutions militaires ; mais d'autres fortifications bien entendues, dans des gorges, dans des ravines, dans d'étroits défilés, le courage du colon (i.e., plus tard, de l'Haïtien insurgé) déconcertera le soldat accoutumé à des mouvements réglés d'ensemble »
            L'essentiel de la future stratégie du précurseur noir de l’indépendance Toussaint-Louverture  et de ses successeurs est dans ces lignes prémonitoires qu'ils n'ont pas pu ne pas connaître, et où ne manque même pas, un peu plus loin, l'évocation du « tableau du ravage et de l'incendie... manière de guerroyer digne des flibustiers » que Christophe, notamment, parmi d'autres généraux haïtiens, appliqua à la lettre, sur les ordres de Toussaint, en incendiant le Cap à l'arrivée de la flotte française de reconquête en 1802.
            Le futur amiral comte d'Estaing, successeur de Belzunce à sa mort, fut si frappé de son système en arrivant dans la colonie qu'il n'y voulut rien changer et, au contraire, en poursuivit l'exécution en tous points. Il attribuait à Belzunce « un grand savoir militaire », estimait qu'il « avait saisi, en homme de guerre, l'objet qu'on doit se promettre en défendant une colonie et disait à qui voulait l'entendre qu'une chose établie par M. le vicomte de Belzunce lui paraissait respectable, et devait l'être aux yeux de tous les militaires, parce que la réputation, les talents et le zèle ont caractérisé la vie et les actions de cet officier-général ». Moreau de Saint-Méry ajoute que « ces deux hommes à qui l'on ne peut refuser cet hommage, ont parlé de ce qu'ils savaient bien ». Cette considération était généralement partagée, y compris par tous ceux qui ne manquaient pas de récriminer contre les corvées et les dépenses que ces travaux militaires nouveaux, la militarisation de la maréchaussée ou l'organisation des milices entraînaient, au point que le héros de Belle-Isle lui-même, le chevalier de Sainte-Croix, demanda l'autorisation au roi de retourner en France pour y continuer ses services, « inutiles dans une colonie dont la partie militaire était confiée à M. de Belzunce ». On vit même le chef des nègres marrons du Bahoruco, esclaves fugitifs qui vivaient en quasi-indépendance sur les plus hautes montagnes et auquel il fut le premier à s'attaquer, s'affubler du nom de Belzunce tant il lui paraissait glorieux.
           On reste confondu, en effet, devant l'ampleur des changements apportés par Belzunce à l'organisation militaire de la colonie dans le si court espace de temps où il y fut présent. Son action au service de la préservation de la colonie mérite de figurer dans les annales à la suite de celles menées par ses compatriotes Ducasse et Charritte.
Jacques de Cauna

Notre photo : Haïti, citadelle Laferrière sur les chemins d'Armand de Belzunce

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