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Musique
Toscanini et la force du destin
Toscanini et la force du destin

| Yves Bouillier 1210 mots

Toscanini et la force du destin

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Toscanini en 1954 ©
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Il y a tout juste 64 ans, le 16 janvier 1957, Arturo Toscanini, grand chef d 'orchestre italien s'éteignait à l'âge de 90 ans à New York. Sa longue carrière et son extrême précision musicale ont fait de lui une référence pour tous les chefs d'orchestre qui l'ont suivi. Si le rôle de chef d'orchestre a évolué, dans un sens moins autoritaire, les résultats obtenus par Toscanini dans l'interprétation de la plupart des chefs d 'œuvre de la musique symphonique et surtout lyrique restent parmi les plus remarquables de l'histoire.

Fils aîné d 'une famille modeste, dont le père s'était engagé auprès de Garibaldi et l'avait payé de trois ans de prison, Toscanini se montre vite doué pour la musique. Il entre au conservatoire de Parme à dix ans pour y apprendre le piano et le violoncelle. 

En 1886, alors âgé de 19 ans, Toscanini part en tournée avec une troupe lyrique en tant que pianiste répétiteur pour les chanteurs. Suite à la démission du chef d'orchestre en pleine tournée avec Aida de Verdi, les chanteurs incitent Toscanini à prendre sa place. Toscanini dirigera l'opéra par cœur, et ce sera un triomphe !

Malgré son jeune âge, et sans l'avoir réellement décidé, ses débuts de chef d'orchestre révèlent donc son talent. Il continuera à diriger avec succès de nombreux opéras, et en 1898, à 31 ans, Toscanini devient le directeur de la Scala de Milan. Il occupera ce poste à trois reprises, la dernière période sera de 1921 à 1926, après avoir passé huit ans au Metropolitan Opera de New-York.

Toscanini a contribué à donner à ­l’opéra la forme sous laquelle nous le connaissons, refusant d 'en faire un divertissement centré sur les performances des chanteurs, qu’on écoutait en bavardant et en flirtant ; il a imposé l’usage de la fosse ­d’orchestre et l’exécution des spectacles dans l’obscu­rité, banni les « bis » si souvent réclamés par le public, mis l’accent sur l’unité dramatique des œuvres et professionnalisé l’orchestre, s’employant également à discipliner divas et chanteurs vedettes. 
Il sera également un des premiers chefs à imposer aux musiciens - cordes, des coups d'archet synchronisés. Il participe également à l'élaboration d'un nouveau système d 'éclairage de la scène qui permît de projeter toute la lumière à partir d'un seul côté en évitant des ombres trop marquées.

Toscanini fera de nombreuses créations mondiales, comme par exemple les opéras Ottelo de Verdi, La Bohême et Tosca de Puccini, Paillasse de Leoncavallo. 

Bien que le Maestro ait pu donner à plusieurs reprises l'intégralité des opéras italiens, on peut largement affirmer que sa véritable passion fut les opéras de Wagner. Toscanini vouait une vénération et même une fascination pour l'œuvre du compositeur allemand, et cette fidélité s'étendit sur six décennies. Il fit d'ailleurs son dernier concert à la Scala de Milan le 19 septembre 1952 avec un programme exclusivement wagnérien et son ultime adieu au monde musical fut lui aussi consacré à Wagner le 4 avril 1954 à New York.

Tout au long de sa carrière, ses interprétations se sont distinguées par leur clarté, leur puissance, leur équilibre, leur cohérence, leur énergie, ainsi que par une capacité supérieure à étager les différents plans musicaux et à faire ressortir les moindres détails.

Un des atouts de Toscanini pour arriver à ce résultat était sa phénoménale mémoire musicale. Connaissant par cœur quelque 120 opéras et 480 œuvres symphoniques, il dirigeait sans partition, en raison notamment de sa mauvaise vue. Cette mémoire peu commune lui permettait de se représenter avec une grande clarté les parties des différents instruments.  

Doté d’une capacité de concentration qui a fait dire qu’il aurait continué à battre la mesure en plein tremblement de terre, Toscanini recourait à une ­technique de direction d’une extrême efficacité. Aux antipodes des bonds ­spectaculaires de Leonard Bernstein ou des larges battements d’aile d’Herbert von Karajan – deux chefs qui ­"dirigeaient le public autant que l’orchestre", remarque Harvey Sachs dans ses « Réflexions sur Toscanini » –, sa gestuelle, originale par certains aspects, puisqu’elle impliquait par exemple des petites rotations rapides du bras droit, était d’une totale sobriété. Trompeusement simple, elle lui permettait de communiquer sans la moindre ambiguïté à l’orchestre les détails de sa vision. 
Contrairement à beaucoup de chefs soucieux de démontrer « leur pouvoir de déclencher d’un geste des torrents de sons », selon Sachs, « Toscanini donnait aux musiciens, souvent bien avant le moment où ils devaient faire leur entrée, de très discrètes indications, invisibles de la salle, sous la forme d’un mouvement de l’index, d’un regard de ses yeux brillants comme des charbons ardents, d’un frémissement d’épaule ou d’un haussement de sourcils, dans un visage superlativement expressif ».

En lisant les témoignages de ses ­musiciens, on ne peut qu’être frappé par la manière dont ils présentent le travail effectué sous la direction de Toscanini, comme la plus exaltante expérience artistique de leur vie. Tous parlent du magnétisme du personnage, de son pouvoir d’envoûtement, l’électricité que sa simple présence induisait, la faculté hors pair qu’il avait de les faire jouer mieux qu’ils ne l’avaient jamais fait, mieux qu’ils se croyaient capables de le faire, de jouer comme si leur vie en dépendait.

Pourtant, le maestro avait tendance à maltraiter ses musiciens. Les colères qui le saisissaient parfois lors des répétitions étaient particulièrement violentes. Contrarié, Toscanini pouvait s’emporter au-delà de toute mesure. Injuriant parfois les musiciens de l'orchestre, il finissait invariablement par briser sa baguette, jeter la partition par terre, déchirer son mouchoir ou crever de rage les poches de son veston.   

Ci-dessous, un document sonore assez incroyable datant de 1943, où l'on entend le Maestro hurler sur les musiciens (pupitre de contrebasses) en répétition. 

https://www.youtube.com/watch?v=e89cjFuxhwk

Égocentrique mais trop orgueilleux pour céder à la vanité, Toscanini était indifférent à la publicité et allergique aux honneurs. Il ne donnait jamais d’interviews et détestait les applaudissements et les rappels. Peu intéressé par l’argent, il était d’une grande générosité et a très souvent aidé des musiciens dans le besoin. 

Farouche opposant du régime de Mussolini dans les années 20 et 30, il refuse notamment de diriger l'hymne fasciste Giovinezza à plusieurs reprises, et finit par quitter l'Italie peu avant la seconde guerre mondiale. Il aurait aussi déclaré : « Si j’étais capable de tuer un homme, je tuerais Mussolini ! ». Il refusa également l'invitation d'Hitler pour diriger le festival de Bayreuth.

Toscanini était bouleversé par le traitement fait aux musiciens juifs et aux juifs en général en Allemagne et en Italie. Son sentiment de solidarité envers eux le conduisit à se rendre en 1936 en Palestine pour diri­ger le concert inaugural de l’Orchestre symphonique de Palestine, aujourd’hui Orchestre philharmonique d’Israël. Nulle raison de douter de la sincérité de la profession de foi qu’on trouve dans une note non publiée de sa main : « La conduite de ma vie a été, est et sera toujours l’écho et le reflet de ma conscience qui ne connaît ni dissimulation ni dévia­tion […] – renforcée par un caractère fier et méprisant, certes, mais aussi clair et tranchant que le cristal ».

Ecoutons et savourons cette brillante et poignante interprétation de l'ouverture de Tannhauser par Toscanini, concert enregistré en 1954 au Carnegie Hall avec le NBC Symphony Orchestra ; Il s'agit d'un orchestre créé aux Etats- Unis en 1937 par Toscanini lui-même et David Sarnoff, directeur de la chaine de télévision National Broadcasting Compagny. Toscanini sera le directeur artistique de cet orchestre jusqu'en 1954, année où cet orchestre cessa son activité.

https://www.youtube.com/watch?v=w5uQY9BddtA

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Toscanini, dernière direction... ©
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Toscanini dirigeant "La Forza del Destino" de Verdi en 1944 ©
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