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Histoire
Quand les Cahiers de doléances de Bordeaux, Mont-de-Marsan et Ustaritz réclamaient l’abolition de l’esclavage
Quand les Cahiers de doléances de Bordeaux, Mont-de-Marsan et Ustaritz réclamaient l’abolition de l’esclavage

| Jacques de Cauna 1865 mots

Quand les Cahiers de doléances de Bordeaux, Mont-de-Marsan et Ustaritz réclamaient l’abolition de l’esclavage

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Détail de la fresque aux esclaves, Grand-Théâtre de Bordeaux ©
Bordeaux Grand-Théâtre Détail de la fresque aux esclaves.jpg

En 1789, sur 482 Cahiers de Doléances des bailliages principaux du territoire du Royaume, 440 restent silencieux sur le sujet de la servitude des Noirs. Parmi la quarantaine d’autres restante qui l’évoquent, on en trouve : pour le Tiers-Etat, une douzaine demandent l’abolition de la traite et 4 celle de l’esclavage, 8 le réprouvant mais avec prudence ; pour la noblesse, respectivement 3, 2 et 7, et pour le Clergé 8, 4 et 4. Beaucoup proviennent de Paris et de ses environs et le font à la suite de la suppression du servage. Mais la noblesse et le clergé de Versailles n’en disent mot, alors que le Tiers y évoque très précisément les mesures graduelles à prendre pour étudier « la possibilité et les moyens de supprimer ce fléau ». Finalement, sur les quinze cahiers réclamant clairement l’abolition de l’esclavage, trois provenaient de l’ancienne région d’Aquitaine, Gascogne et Pays Basque, de Bordeaux, Mont-de-Marsan et Ustaritz. C’est-à-dire bien au-delà de la moyenne nationale...

      C’est ainsi que le Cahier de Doléances de l'ordre du Clergé de la sénéchaussée de Guyenne à Bordeaux dans son article 16e qui demande « l'entière liberté du commerce dans l'intérieur du royaume » propose « aussi de s'occuper des moyens de détruire l'esclavage des nègres [souligné par moi] », en même temps que des « moyens propres à abolir la mendicité » et des mesures pour « les enfants trouvés »1.

      Pierre Piffon, curé de Valeyrac en Médoc, Jean-Baptiste Delage, curé de Saint-Christoly en Blayois, et Emmanuel-Alexandre-Joseph d'Héral, vicaire général de Bordeaux, abbé de Saint-Vincent-du-Bourg, étaient les trois députés du clergé qui siégeaient à l'époque aux côtés de l'archevêque de Bordeaux. Delage, devenu homme politique et bienfaiteur de sa paroisse, est le seul à avoir quelque peu échappé à l’oubli en étant ensuite élu député à la Constituante où « il n’eut – selon le Dictionnaire des Parlementaires – qu’un rôle sans importance ». Il est l’auteur d’une Lettre de Monsieur Delage, député à l'Assemblée nationale, curé de Saint Christoli-de-Canac... à ses paroissiens, de 19 pages, imprimée en 1789, portant sur la Constitution civile du clergé. Le vicaire général d'Héral, breton de Saint-Brieuc, soutint constamment l’Ancien Régime et émigra en 1792, après Piffon parti en 1791 mais revenu en l’an III. Leur supérieur, l’archevêque, était en 1789 Jérôme-Marie Champion de Circé, le dernier de l'Ancien Régime avant que l'Archidiocèse ne soit supprimé en 1790. Né à Rennes, docteur en théologie de la Sorbonne, petit-neveu de Louis-Armand, missionnaire au Canada et en Chine, condisciple et ami de Turgot, il avait succédé en 1781 à Ferdinand-Maximilien-Mériadec de Rohan-Guéméné à l'archevêché de Bordeaux où il est surtout connu comme l'un des fondateurs de l'Institut des jeunes sourds. Elu député du Clergé à l’Assemblée, comme son frère, évêque d'Auxerre, il fut nommé Garde des Sceaux par le Roi après la nuit du 4 août, mais dut démissionner de ses charges à la demande du Pape avant d'émigrer et ne revint qu'en 1802 pour être nommé archevêque d'Aix-en-Provence. Il y décéda en 1810 après avoir été fait comte d'Empire et chevalier de la Légion d'honneur.

         Outre son action pour l'abolition de l'esclavage, Jérôme Champion de Circé est l’une des figures injustement oubliées de la Révolution. Il fut aussi notamment un précurseur en matière de langues régionales et fit publier dans ses diocèses des catéchismes en idiome local. A l’inverse de son frère aîné,, qui se battit jusqu’au bout pour les privilèges de son Ordre avant de finir par émigrer, il se rallia très vite au Tiers-Etat devenant ainsi l’un de ceux qui contribuèrent à métamorphoser les Etats Généraux en mouvement révolutionnaire. Il se signala surtout à la Constituante par une belle envolée révolutionnaire devant ses collègues dans sa déclaration préalable aux travaux d’élaboration de la Constitution le 27 juillet 1789 par laquelle il se pose en partisan précurseur d’une Déclaration des Droits des hommes courte, simple et précise, inspirée de celle de leurs prédécesseurs en révolution américains qu’il ne faut pas hésiter à copier selon lui :

« Cette noble idée, conçue dans un autre hémisphère, devait de préférence se transplanter d’abord parmi nous. Nous avons concouru aux événements qui ont rendu à l’Amérique septentrionale sa liberté : elle nous montre sur quels principe nous devons appuyer la conservation de la nôtre ; et c’est le Nouveau-Monde, où nous n’avions apporté autrefois que des fers [souligné par moi], qui nous apprend aujourd’hui à nous garantir du malheur d’en porter nous-mêmes »2.

         De même le cahier du Tiers-Etat de la sénéchaussée de Marsan à Mont-de-Marsan, après avoir demandé en son article 7e « l'égalité de représentation entre les citoyens de toutes les provinces et les colonies françaises », déclare que leurs députés « prendront en considération l'état des noirs de nos colonies et chercheront les moyens les plus prompts de les rendre à la liberté à laquelle ils ont droit autant que nous puisqu'ils sont nos semblables [souligné par moi] »3. Les représentants de la sénéchaussée de Marsan étaient pour le Tiers-Etat François Pérez d'Artassen, conseiller au Parlement de Bordeaux, et Jean Mauriet de Flory, seigneur de Flory, avocat, demeurant à Villeneuve-de-Marsan. Ils avaient pour suppléant Antoine-Jean Dufau, né à Créon d'Armagnac et mort au château du Pontet à Saint-Julien d’Armagnac, médecin, procureur-syndic de la municipalité de Mont-de-Marsan, puis maire et député des Landes. Il ne faut pas le confondre avec le journaliste, pédagogue et économiste Pierre-Armand Dufau, né à Bordeaux en 1795, membre de l'Académie des Sciences, auteur prolifique et fondateur des Annales de la Charité, qui donna en 1828 un ouvrage intitulé De l'abolition graduelle de l'esclavage dans les colonies européennes et notamment dans les colonies françaises. Pour la Noblesse, le député était le marquis Joseph de Lassalle de Roquefort, qui fut l’un des signataires de la déclaration d’opposition au décret du 14 Septembre 1791 décidant l’invasion d’Avignon et du Comtat Venaissin, et pour le Clergé, Simon de La Porterie, né à Saint-Sever, curé de Lencouacq, qui prêta plus tard le serment civique.

         Il ne faut pas oublier enfin que l’épouse du savant naturaliste Etienne Descourtilz, la créole de l’Artibonite Marie Rémoussin, fille d’une demoiselle Rossignol de Lachicotte, l’une des plus grandes familles de Saint-Domingue liée à Toussaint Louverture, décéda à Mont-de-Marsan en 1858. Descourtilz lui-même était devenu le médecin de Dessalines, dont il était prisonnier, durant la guerre d’indépendance.

On voit qu’ainsi Mont-de-Marsan, très reculé dans les terres, n’était cependant pas totalement étranger à la première république noire du monde, Haïti, même si l’on ne perçoit pas clairement, tous ordres confondus, qui aurait pu directement à l’époque de la révolution susciter parmi les personnalités de la ville un tel intérêt pour la cause de l’affranchissement des Noirs. Sinon peut-être Dufau qui aurait pu y être sensibilisé par son mariage en 1778 à Marie-Josèphe-Thérèse Laurens (nom présent à la Martinique), petite-fille d’une demoiselle de Kater dont le père, Pierre de Kater, membre de l’élite des négociants bordelais et jurat de la ville de Bordeaux avait été Consul de la Bourse où cette question n'avait pas manqué d'être abordée.

         Les cahiers bilingues des « Basques-François » (c’est ainsi qu’ils se présentent) du bailliage de Labourd à Ustaritz4, marquent une même spécificité dont il n’est pas bien difficile de déceler l’origine lorsqu’on sait que les deux représentants élus du Tiers-Etat chargé de les porter à Paris ont été les deux frères Dominique Garat (1735-1799) et Dominique Joseph Garat  (1749-1833), abolitionnistes notoires souvent confondus. Ainsi donc, bien avant que la question de l’esclavage ne fût débattue à l’Assemblée nationale constituante, le Biltzar (assemblée) du Labourd inscrivait clairement et sans discussion dilatoire dans son Cahier de doléances: « L’esclavage des Nègres sera aboli dans nos Colonies [souligné par moi] ». Ce qui nous amène à relativiser la vision traditionnelle d’une périphérie en retard sur Paris dont les lumières seraient censées se répandre ou ruisseler vers les ténèbres obscurantistes du provincialisme le plus reculé.

      Les autres députés représentants du Pays des Basques convoqués aux Etats-Généraux de Versailles le 27 avril 1789 étaient, pour le Clergé : Jean-Louis-Xavier de Saint-Esteven, le très respectable curé de Ciboure, ancien missionnaire adulé aux Indes pendant dix-sept ans, qui se déclara ensuite prêtre réfractaire auprès de l’abbé Grégoire, président de l’Assemblé constituante et pourfendeur de la langue basque ; et, pour la Noblesse, le marquis d’Amou, Anne-Henri-Louis de Caupenne, de la très ancienne maison chevaleresque chalossaise dont un proverbe local dit « Bons comme ceux d’Amou ». Mais le marquis, « maréchal de camp, lieutenant du roi à Bayonne et commandant pour le roi dans le pays de Labourd et autres pays adjacents », refusa son élection et fut remplacé par son suppléant, le vicomte de Macaye, Pierre-Nicolas de Haraneder, demeurant à Saint-Jean-de-Luz, d’abord proche des novateurs puis passé dans la minorité devant l’avancée des événements et enfin exilé aux Indes où il décéda à Chandernagor. 

      L’assemblée avait reconnu le principe ancien suivant lequel le sol de la France affranchit l'esclave qui le touche en décrétant le 28 Septembre 1791 que « tout individu est libre aussitôt qu'il est entré en France » et que « tout homme, de quelque couleur qu'il soit, jouit en France de tous les droits de citoyen  ». Etait aussi suppléant, pour le Tiers, Paul-Salvador Leremboure, demeurant aussi à Saint-Jean-de-Luz, connu pour ses idées progressistes et modérées et fils de Michel-Joseph Leremboure qui fut le premier maire élu de Port-au-Prince, protecteur des Libres de couleur.

         Pour finir, on ne doit pas oublier que dès 1789, au-delà des Cahiers de doléances du clergé bordelais et des Tiers montois et labourdins demandant la suppression de la traite ou de l’esclavage, c’est la question de l’égalité civique des Libres de couleur, davantage que celle de l’abolition, qui animait les débats bordelais. En juin 1791, enfin, les députés des hommes de couleur en France, dont le fils de Landais Julien Raimond était le porte-parole, s'exprimaient ainsi dans une lettre adressée à leurs « frères et commettants dans les îles françaises » :

      « Voyez avec quelle ardeur patriotique les Bordelais, abjurant les anciens préjugés, ont secondé la révolution qui s'est            faite dans les idées, avec quel zèle ils cherchent à maintenir vos droits. Que leur sainte humanité couvre d'un voile               ceux    de leurs frères qui voulaient nous condamner à l'ignominie ».

         Un autre créole anti-esclavagiste, Milscent, « ci-devant de Mussé », d’origine angevine, exclu des Jacobins sous l’accusation de « brissotisme » et guillotiné pour cela, assurait que « ceux de Bordeaux [les négociants] en auront d'éternels monuments de gloire dans les fastes de la révolution ». Bordeaux avait, en effet, proposé l'envoi d'une partie de sa garde nationale dans la colonie pour y faire respecter les droits des hommes de couleur après le décret du 15 mai en leur faveur, largement suscité par les députés girondins à l'assemblée. Les principaux chefs des hommes de couleur de Saint-Domingue, Julien Raimond, Vincent Ogé, André Rigaud, Hugues Montbrun, entre autres, avaient été élevés à Bordeaux. L'un d'entre eux Alexandre Sabès dit Pétion, fils d'un bordelais de Sainte-Croix, finit par devenir le premier président et fondateur de la première république noire du monde, proclamée sous le nom indien d’Haïti. Ils  étaient encore très nombreux dans la ville en 1815, durant les Cent-Jours, puisque le 26 mai, à la veille de Waterloo, un décret impérial donné au palais de l'Elysée ordonna l'organisation à Bordeaux de compagnies d'hommes de couleur.

Pr. Jacques de Cauna docteur d’État (Sorbonne)

Notes :

1 Jérôme Mavidal et Emile Laurent (dir.), Archives parlementaires de 1787 à 1869, 1 série, tome II, Révolution française, année 1789, Paris, Librairie administrative P. Dupont, 1879, p. 392.

2 Laurent Kupferman et Emmanuel Pierrat, Ce que la France doit aux Francs-maçons et ce qu’elle ne leur doit pas, First Editions, 2012, p. 70-71.

3 Archives parlementaires..., op. cit., tome 4, p. 34, 36.

4 Cahier des vœux et des instructions des Basques-François du Labourt, pour leurs Députés aux Etats-Généraux de la Nation, Laphurtar Escaldun Francesec, Erresumaco Estatu-generaletarat egortcen dituzten Deputatuei, emaiten dioten botuen eta instruccionen, Cayera, 23 avril 1789, réédit. Bayonne, Imp. Cazals, 1874.

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