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Cinéma
Maurice Pialat, l’insatisfait (2)
Maurice Pialat, l’insatisfait (2)

| Jean-Louis Requena

Maurice Pialat, l’insatisfait (2)

Deuxième partie de l'étude sur Maurice Pialat réalisée cette semaine par Jean-Louis Requena.

Un cinéaste exigeant (1986/1991)

"Sous le soleil de Satan" (1987). Daniel Toscan du Plantier, le flamboyant directeur de la vénérable maison de production Gaumont est « débarqué ». Son ami de toujours, Nicolas Seydoux, président de la société Gaumont lui offre un lot de consolation : la maison de disque Erato où Toscan du Plantier s’empresse de créer un département production de films. Ce dernier malgré la fabrication chaotique de Police offre à Maurice Pialat la possibilité de tourner Sous le soleil de Satan d’après le roman éponyme de Georges Bernanos (1888/1948) publié en 1926. Maurice Pialat accepte après des hésitations (deux romans de Georges Bernanos ont déjà été adaptés au cinéma par Robert Bresson (1901/1999) : "Journal d’un curé de campagne" (1951) et "Mouchette" (1967). Pour le réalisateur : « Bresson est le meilleur cinéaste français, hélas ». Sa compagne Sylvie Danton avec laquelle il s’unit durant le tournage rédige le scénario. Dans un village du nord de la France, l’abbé Menou-Segrais (Maurice Pialat) accueille le jeune abbé Donissan (Gérard Depardieu) tourmenté par sa vocation… Fidèle à ses principes, le réalisateur mélange sur les lieux du tournage (Le Boulonnais, en hiver !) quelques acteurs professionnels (Sandrine Bonnaire), des techniciens de l’équipe et des personnes du cru.

Le film est présenté au Festival de Cannes 1987 où il obtient la Palme d’Or à « l’unanimité du jury » (Yves Montand, président). Furieux, lors de la remise de celle-ci, ponctuée de quelques sifflets, Maurice Pialat déclare : « Je ne vais pas faillir à ma réputation : je suis surtout content ce soir pour tous les cris et les sifflets que vous m’adressez. Et si vous ne m’aimez pas je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus ». Au César 1988, le film reçoit 7 nominations mais aucune récompense. En dépit d’un sujet difficile, la Palme d’Or cannoise fera à sa sortie, en septembre 1987, 800.000 entrées.

"Van Gogh" (1991). Daniel Auteuil qui vient de triompher dans "Jean de Florette" (1986) et "Manon des Sources" (1986) de Claude Berri contacte Maurice Pialat : « Je veux tourner avec les plus grands, donc avec vous ». Après de laborieuses négociations l’acteur et le réalisateur se mettent d’accord sur un sujet de film : une biographie de Van Gogh. L’élaboration du scénario s’éternise et Daniel Auteuil pris par ailleurs se retire du projet qui finira par aboutir sans lui. Le film produit par Toscan du Plantier (Erato Films), à la tête d’un pool de financiers, est nanti d’un budget tendu. Il décrit les deux derniers mois de la vie de Van Gogh (Jacques Dutronc) de son arrivée par le train à Auvers-sur-Oise (Val-d’Oise), chez le docteur Gachet (Gérard Séty), à sa mort consécutive à sa tentative de suicide (juillet 1890). Le tournage est fastidieux, interrompu à plusieurs reprises faute de financement. Maurice Pialat aussi exigeant que de coutume évite les pièges de la biographie romancée ("La Vie passionnée de Vincent Van Gogh" de Vincente Minelli – 1956 ou "Moulin Rouge" de John Huston – 1952 sur le peintre Henri de Toulouse-Lautrec). Les deux derniers jours du tournage, il filme d’une manière émouvante les scènes du cabaret en y incluant une marche militaire poignante qui reprend celle du western de John Ford (1894/1973) cinéaste qu’il admire : "Le Massacre de Fort Apache" (1948).

"Van Gogh" (montage provisoire !) est inclus dans la sélection officielle du Festival de Cannes 1991. Il n’a pas moins de 12 nominations aux César mais n’obtient qu’une seule récompense : César du meilleur acteur pour Jacques Dutronc. Van Gogh sort en France en octobre 1991 : c’est un nouveau succès pour Maurice Pialat avec 1,3 millions d’entrées.

Le doute, la maladie (1992/1995)

"Le Garçu" (1995). Maurice Pialat est père d’un petit garçon, Antoine, né en janvier 1991 durant le laborieux tournage de Van Gogh.Il n’est pas très en forme et souffre d’hypertension. Toscan du Plantier ne veut pas produire Le Garçu auquel il ne croit pas : il estime avoir fait son chemin avec Maurice Pialat. Gérard Depardieu, acteur « bankable » et ami du réalisateur entre dans le projet : deux producteurs acceptent de financer le 10 ème (et dernier) long métrage de Maurice Pialat. Ce dernier renoue avec les thèmes qui lui sont chers : l’enfance, le couple, la séparation, la mort. Antoine (Antoine Pialat, 4 ans), est l’enfant de Gérard (Gérard Depardieu) et de Sophie (Géraldine Pailhas). Ils se séparent. Antoine découvre un père de substitution Jeannot (Dominique Rocheteau) … "Le Garçu" (Claude Davy) père de Gérard est en train de mourir. Maurice Pialat après avoir filme la mort de sa mère ("La Gueule ouverte" - 1974) filme celle de son père.

Le réalisateur malade, désabusé semble se désintéresser de son dernier opus dont il n’a pas voulu superviser le montage toujours compliqué (nombres de prises).
A sa sortie, en octobre 1995, "Le Garçu" ne dépassera pas la barre des 300.000 entrées. C’est un échec. Gravement malade durant quelques années, Maurice Pialat décède en 2003 à l’âge de 78 ans.

Maurice Pialat (1925/2003), l’insatisfait

Tout au long de sa vie, Maurice Pialat au caractère abrasif, aura été un éternel insatisfait, un querelleur atrabilaire, contre lui-même (« mes films de merde ! ») contre les autres, tous les autres : ses compagnes, ses acteurs, ses techniciens (chefs opérateurs, cadreurs, monteurs, etc.) contre les producteurs, etc. Il avait besoin d’adversité réelle ou supposée pour créer dans le désordre, la tourmente. Ses 10 longs métrages ont été toujours difficiles à monter car pourvus de longs plans séquences fabriqués dans la douleur (nombreuses prises !) et de trous scénaristiques difficiles à combler pour assurer la continuité du récit. Des plaies et des bosses. Maurice Pialat souffre sur le tournage (« une chierie ») mais s’ingénie à faire souffrir les autres, tous les autres sans hiérarchie dans l’injure.

Bien que né en 1925, dans la même génération que les « Jeunes Turcs » de la « Nouvelle Vague » il ne s’est jamais joint à eux (premier long métrage en 1968 à 43 ans !) et les a toujours dénigrés (« des films que ce n’est pas la peine ») sauf Jean-Luc Godard, créateur, à ses yeux de formes nouvelles. Toujours son œil de peintre.

La courte filmographie de Maurice Pialat (10 films et 1 mini-série en 27 ans) est comme un concentré des tourments de l’âme humaine a tous les stades de la vie : enfance, adolescence, maturité, vieillesse et décès. C’est une œuvre cinématographique ramassée, sans concession et sans successeur.

P.S : Tous les films de Maurice Pialat sont édités en DVD à l’unité, ou sous coffret.
Pour les lecteurs : « Pialat » – de Pascal Mérigeau (2002 – Grasset) – biographie de référence et sans complaisance.

Jean-Louis Requena

Légende: Maurice Pialat, Sandrine Bonnaire et Gérard Depardieu « Sous le soleil de Satan » (Cannes, 1987)

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