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Cinéma
Luchino Visconti, l’artiste aristocrate (II)
Luchino Visconti, l’artiste aristocrate (II)

| Jean-Louis Requena

Luchino Visconti, l’artiste aristocrate (II)

Dernier épisode de l'étude que Jean-Louis Requena a consacrée à Visconti, dans le cadre de sa revue des grands maîtres du 7ème Art.

A 67 ans, Luchino Visconti est d’une santé fragile mais toujours déterminé à diriger des films.
Désormais, Luchino Visconti se déplace dans un fauteuil roulant. En avril 1974, il démarre dans les studios De Paolis à Rome le tournage de son 13 ème et avant dernier film : Violence et Passion (Gruppo di famiglia in un interno – Portrait de famille en intérieur). C’est un scénario original du réalisateur écrit avec l’aide des l’incontournables Suso Cecchi D’Amico et Enrico Medioli. Un professeur à la retraite (Burt Lancaster) vit une existence recluse dans un grand appartement dans le centre de Rome. Il collectionne des portraits de famille anglais du XVIII ème siècle : les « Conversation pièces » de William Hogarth (1697/1764), Gawen Hamilton (1698/1737) ou Philippe Mercier (1689/1760). Soudain, sa tranquillité est perturbée par l’arrivée de bruyants locataires à l’étage au-dessus : la marquise Bianca Brumonti (Silvana Mangano), sa jeune fille Lietta (Claudia Marsani), Stefano (Stefano Patrizi) son petit ami et Konrad Huebel (Helmut Berger) l’amant de la belle marquise. C’est la famille des « Atrides » qui dérange, envahit, la vie du professeur d’une manière agitée et vulgaire…

Contrairement à Ludwig, le Crépuscule des dieux, la production franco-italienne (Roscuni – Gaumont), Violence et Passion (120’), est entièrement tournée en studio avec grand soin eu égard à la santé du réalisateur. C’est un film ouvertement autobiographique que Burt Lancaster (le professeur), 12 ans après le Guépard, interprète avec un mimétisme étonnant quoique détaché, comme un vieil homme revenu de tout : le professeur c’est Luchino Visconti dans sa maison romaine.

C’est aussi la dernière fois qu’il dirigera Helmut Berger avant que ce dernier ne poursuive une carrière cinématographique chaotique : il ne retrouvera jamais les hauteurs atteintes avec son mentor dans ses trois films (Les Damnés, Ludwig, le Crépuscule des dieux, Violence et Passion).

Pour son 14 ème et dernier opus, Luchino Visconti adapte avec la même équipe que Violence et Passion, le roman de Gabriele D’Annunzio : L’Intrus (1892), sous le titre de l’Innocent (L’innocente). Tullio Hermil (Giancarlo Giannini), homme égoïste et distant est marié avec la belle Giuliana (Laura Antonelli) qu’il délaisse au profit de sa maitresse : Teresa (Jennifer O’Neill). Son épouse est au courant de ses incartades dont il ne se cache pas. Giuliana rencontre un écrivain à succès, Filippo d’Arborio (Marc Porel) dont elle devient amoureuse. Elle se retrouve enceinte…

Avec son équipe technique et artistique habituelle, Pasqualino De Santis à la photographie et Piero Tosi aux costumes, Luchino Visconti dirige d’une main ferme malgré son handicap, un ballet social crépusculaire, mortifère d’une beauté poignante.

L’Innocent (128’), est le film testament du réalisateur en fin de vie (le film a été présente au Festival de Cannes en mai 1976, après son décès) qui n’a pas été compris car réputé « trop décoratif », une œuvre « d’antiquaire », ce qu’il n’est pas. C’est le salut final d’un artiste aristocrate qui décrit la fin d’un monde dont il a connu, dans sa jeunesse, les derniers feux.

Luchino Visconti : l’artiste aristocrate (1906/1976)

Luchino Visconti di Mondrone, comte de Lonate Pozzolo est le descendant d’une grande famille lombarde nobiliaire, les Visconti. Dans sa jeunesse, avant la Grande Guerre (1914/1918) il a côtoyé le monde du XIX ème siècle qui s’estompait. Vivant à 30 ans, en France dans l’univers cinématographique au côté de Jean Renoir, son maître disait-il, il est devenu en Italie à partir de 1945, après la résistance et la libération de son pays, un artiste protéiforme, aux talents multiples : réalisateur de films, metteur en scène et directeur de théâtre, écrivain, etc.

Malgré (ou en dépit) de son origine aristocratique ses positions politiques d’extrême gauche n’ont jamais changé : compagnon de route du Parti Communiste Italien. Pour lui les élites nationales et européennes depuis la fin du XIX ème siècle ont failli à leur devoir : elles ont favorisé puis se sont ralliés, sans complexe, aux forces néfastes, mortifères des régimes autoritaires (le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne, les régimes dictatoriaux ici ou là, etc.). C’est le drame historique central du XXème siècle en Europe. Dans ce cadre précis, la destruction de la famille sous toute ses composantes a été son second thème de prédilection. Et enfin la fin de vie et la mort s’immisçant dans ses derniers films.

Luchino Visconti s’est toujours entouré de collaborateurs capables de l’aider à créer pour l’écran des personnages dans les allures, les formes et les couleurs qu’il souhaitait : il été exigeant autant pour lui que pour les autres, acteurs compris. L’homme pouvait être cassant peu aimable…Il a toujours privilégié la beauté sous toute ses aspects (humains, objets, décors) pour que celle-ci s’exprime au mieux sur la toile blanche : des détracteurs lui ont reproché de ne s’intéresser qu’aux tapis et tentures, de fabriquer un « cinéma d’antiquaires ». Rien n’est plus faux : il pratiquait (difficilement) avec ses équipes, un artisanat de luxe aujourd’hui impossible à poursuivre. Chez Luchino Visconti la beauté magnifiée pour le grand écran est au service de l’histoire dont elle est la composante essentielle : les misérables pêcheurs de La terre tremble (1948) sont aussi photogéniques que la belle comtesse Livia Serpieri de Senso (1954).

Sa puissance de travail apparaît comme proprement phénoménale. Songez qu’en 35 ans de carrière artistique (1941/1976) il a réalisé : 14 longs métrages, 3 courts métrages, 3 documentaires, mis en scène 9 opéras et … 43 pièces de théâtre, lui qui s’affirmait paresseux !

Le 17 mars 1976, Luchino Visconti meurt à Rome. Ses cendres reposent sur l’Ile d’Ischia dans sa villa « La Colombia » sous une roche. A proximité une plaque est scellée où l’on peut lire : « Il Maestro … Adorava Shakespeare, Cechov e Verdi ».

P.S : les 14 films du Maestro sont en format DVD de qualité inégale. Le Guépard (Pathé édition collector) a fait l’objet en 2010 d’une restauration très soignée (image, son, durée – 184’).

Pour les lecteurs qui continuent à consulter des ouvrages après le confinement, un livre indispensable : 
Visconti, une vie exposée de Laurence Schifano (2009) – collection folio - Edition Gallimard. Biographie de référence du Maestro par une spécialiste française du cinéma italien.

Légende : Luchino Visconti et Giancarlo Giannini sur le tournage de « L’Innocent »

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