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Cinéma
Luchino Visconti, l’artiste aristocrate (I)
Luchino Visconti, l’artiste aristocrate (I)

| Jean-Louis Requena

Luchino Visconti, l’artiste aristocrate (I)

1er Partie : du néo-réalisme au Guépard (1942/1963)

Enfance et formation
Luchino Visconti, duc de Modrone est le quatrième enfant (né le 2 novembre 1906), de la famille Visconti qui régna sur Duché de Milan (Lombardie) du XIII au XV ème siècle. Il sera durant son existence, un aristocrate attiré par l’idéologie d’extrême gauche (communisme) avant et après la Deuxième Guerre Mondiale, mais gardera en toutes occasions une prestance nobiliaire qui repoussera les familiarités. Il était conscient de son talent d’artiste protéiforme, « multicarte » : théâtre, opéra, et enfin cinéma où il fut l’un des réalisateurs italiens majeurs au côté de ses pairs : Roberto Rossellini (1906/1977), Michelangelo Antonioni (1912/2007), Federico Fellini (1920/1993), etc. Dès son plus jeune âge, il fréquenta assidument « La Scala » de Milan où la famille Visconti avait une loge, son père Giuseppe (1879/1941) étant l’un des plus importants mécènes de cet établissement légendaire. Dans le salon tenu par sa mère, Carla Erba (1879/1939) richissime héritière, jeune homme, Luchino rencontra le compositeur Giacomo Puccini (1858/1924), le chef d’orchestre Arturo Toscanini (1867/1957), et l’écrivain Gabriele D’Annunzio (1863/1938), entre autres.

L’après Grande Guerre, ou l’Italie entra dans le conflit mondial tardivement (mai 1915), fut une période très agitée en Italie car elle s’estima lésée par le Traité de Versailles (juin 1919) créant des pays ou redessinant les frontières sans son assentiment. Une agitation nationaliste permanente, sur fond de crise économique, favorise la montée des extrêmes et notamment du Parti National Fasciste (1921). Le 26 octobre 1922, son chef Benito Mussolini (1883/1945) resté à Milan (proche de la Suisse, au cas ou l’affaire tournerait mal), lance les chemises noires sur Rome : c’est la Marche sur Rome ! Le 30 octobre 1922, le roi Victor-Emmanuel III, pusillanime, charge Benito Mussolini, de forme un nouveau gouvernement.

Le chef fasciste quitte Milan en train et en habit de ville pour devenir Premier Ministre à Rome…

C’est dans ce contexte historique trouble, violent, que se déroule la jeunesse de Luchino Visconti. Passionné de chevaux, Luchino Visconti s’occupe d’une écurie qu’il possédait dans sa propriété. A sa demande, il fit son service militaire comme sous-officier de cavalerie à Pinerolo, près de Turin (Piémont). Fin 1934, à 28 ans, une histoire d’amour ratée, avec la belle Irma von Windisch-Graetz, (le père de la belle refusant le mariage), l’amena définitivement sur d’autres rives.

A Paris, par l’intermédiaire de « la Grande Mademoiselle », (1883/1971 Coco Chanel), dont il est l’ami, Luchino Visconti rencontre Jean Renoir (1894/1979). Ainsi, il devient le troisième assistant, chargé des costumes pour deux films du « Patron » : Les Bas-fonds (1936) et Partie de Campagne (1936). Pour le dernier film les assistants du « Patron » ne sont autres que le futur réalisateur Jacques Becker (1906/1960) et le photographe Henri Cartier-Bresson (1908/2004) ! Luchino Visconti, installé en France, parfaitement bilingue, découvre le cinéma de qualité grâce à Jean Renoir qu’il reconnaitra toujours comme son « Maître ». Le fascisme durablement enraciné dans son pays, l’Italie, n’incite pas, Luchino a y retourner. En France, il rencontre de nombreux réfugiés italiens auprès desquels il acquiert une formation politique. Après un bref passage sur la côte californienne, à Hollywood « Mecque du cinéma », il rentre en Italie en 1939 à cause du décès de sa mère. A Rome, il rencontre de jeunes intellectuels antifascistes qui gravitent autour du « Centro spérimentale di cinematografia » (fondé en 1935) et de la revue « Cinéma » (1936/1943) dirigée par le fils du Duce : Vittorio Mussolini. S’ensuivent de longues discussions autour du cinéma italien alors tourné vers des mièvreries, de fades comédies, du cinéma « telefoni bianchi » (cinéma des téléphones blancs) nullissimes.

En mai 1940, il retrouve Jean Renoir à Rome venu tourner La Tosca d’après la pièce de Victorien Sardou (1831/1908). Mais le réalisateur après quelques jours de tournage repart et finalement s’exile aux États-Unis. Le film sera achevé par son premier assistant allemand Carl Koch. Luchino Visconti travaille avec acharnement sur plusieurs projets de films…

Période néo-réaliste (1942/1951)
En 1942, secondé par une pléiade de scénaristes, à la mode italienne (Giuseppe De Santis (1917/1997), Alberto Moravia (1907/1990), Mario Alicata (1918/1966), Luchino tourne dans la plaine du Pô, autour de Ferrare, Les Amants diaboliques (Ossessione) d’après le roman américain de James M. Cain (1892/1977) : « Le facteur sonne toujours deux fois » (version française – 1936 – Gallimard). Gino Costa (Massimo Girotti) est un beau mécanicien, chômeur vagabond. Il s’arrête dans un garage station-service pour y manger. La cuisinière de cette auberge est Giovanna (Clara Calamai) par ailleurs épouse de Giuseppe Bragana (Juan de Landa) patron de la station essence, homme riche et rustre. Entre Gino et Giovanna c’est le coup de foudre…Le premier opus de Luchino Visconti d’une maîtrise et d’une beauté formelle étonnante, est considéré comme la première borne du courant « néo-réaliste italien ». Pour le réalisateur, âgé de 36 ans, ce n’est que la continuité des films de Jean Renoir de la période d’avant-guerre (Toni – 1935). Le film est noir, étouffant, érotique loin des comédies ineptes auquel le public italien est abreuvé par le cinéma sous la coupe des caciques fascistes. La censure veille… A sa sortie en mai 1943, le long métrage est mutilé à diverses reprises lors de projections dans des villes ou villages par les autorités locales (administratives et cultuelles). Les Amants Diaboliques aura une distribution et une exploitation en salles chaotique.

A la première projection des Amants Diaboliques, Vittorio Mussolini sortit bruyamment de la salle en déclarant « Ce n’est pas l’Italie ! ».

Luchino Visconti avec quelques complices parvient à cacher une copie intégrale du film de 140 minutes (2h20’). Capturé et emprisonné par les fascistes pour faits de résistance, Luchino Visconti échappa de peu au peloton d’exécution grâce a l’intervention de l’actrice Maria Denis (1916/2004) follement amoureuse de lui (sans espoir !).

De la libération de l’Italie à son deuxième film La terre tremble (La terra trema – 1948) Luchino Visconti met en scène pas moins de 11 pièces de théâtre et non des moindres : Les Parents terribles de Jean Cocteau (1889/1963), Antigone de Jean Anouilh (1910/1987), Huis clos de Jean Paul Sartre (1905/1980), La Ménagerie de verre de Tennessee Williams (1911/1983), etc…

Dès 1941, Luchino Visconti songeait à réaliser un film sur la Sicile à partir du livre du romancier vériste Giovanni Verga (1840/1922). « I Malavoglia ». Il adapte le roman avec la complicité d’Antonio Pietrangeli (1919/1968) sous le titre : La terre tremble (La terra trema) financé en partie par le PCI (Parti Communiste Italien) et … par lui-même. L’action se déroule dans les années 1930 dans un petit village de pêcheurs sur la côte est de la Sicile à Aci Trezza, non loin de Catane. C’est la lutte de la famille Valastro et de son fils ainé ‘Ntoni (Antonio Arcidiacono) contre les grossistes qui achètent le produit de leur pêche à un prix dérisoire. Luchino Visconti est secondé par deux assistants, futurs réalisateurs importants : Francesco Rosi (1922/2015) et Franco Zeffirelli (1923/2019) ! Le tournage sur le site est long (7 mois !) car aucun des personnages du drame n’est acteur professionnel : ce sont des gens du cru ! De surcroît, ils ne parlent pas italien mais un dialecte sicilien très peu usité. Ce film long (165’), sous-titré en italien, n’eut pas la faveur du public même après une seconde version (1950) doublée en italien.

Présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise 1948, La terre tremble obtient le Prix International.

Après plusieurs mises en scène de pièces de théâtre du répertoire mondial tels que, Comme il vous plaira ou Troïlus et Cressida de William Shakespeare (1564/1616) et Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (1915/2005) avec Marcello Mastroianni (1924/1996) et Vittorio Gassman (1922/2000), il tourne à Rome un film dramatique : Bellissima (1951). Son scénariste est Cesare Zavattini (1902/1989), très lié, par son travail d’écriture, au mouvement « néo-réaliste » (Le voleur de bicyclette (1948), Miracle à Milan (1951), Umberto D. (1952) tous trois de son ami Vittorio de Sica (1901/1974). Maddalena (Anna Magnani) vit dans un quartier pauvre de Rome. Elle inscrit sa jeune fille Maria à une audition organisée par le metteur en scène Alessandro Blasetti (1900/1987) aux studios Cinecittà. Elle place en elle tous ses espoirs. Le jour de l’audition il y a une foule de jeunes postulantes … Maddalena/Magnani est une véritable force brute qui veut sortir son ménage de la misère malgré tous les pièges, les faux semblants de l’industrie cinématographique peuplée d’aigres-fins, de profiteurs qui rôdent autour des studios comme Alberto Annovazzi (Walter Chiari). L’actrice survoltée déploie une énergie folle dans le récit : c’est un maelstrom.

Après Bellissima qui obtient un bon succès en Italie, Luchino Visconti reprend le chemin des théâtres et du répertoire international : La Locandiera de Carlo Goldoni (1707/1793), Les trois Sœurs d’Anton Tchekhov (1860/1904), Médée d’Euripide (-480/-406), etc.
(à suivre)

Légende : Luchino Visconti et Coco Chanel

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