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Cinéma
Le cinéma de Marcel Pagnol par Jean Louis Requena (I)
Le cinéma de Marcel Pagnol par Jean Louis Requena (I)

| Jean Louis Requena

Le cinéma de Marcel Pagnol par Jean Louis Requena (I)

En 1895, le 28 février, naissait Marcel Pagnol à Aubagne, non loin de la Ciotat où fut tourné la même année par Louis Lumière (1864/1948) L’arrivée du train en gare de la Ciotat. Marcel Pagnol aimait rappeler cette coïncidence historique. En 1922, à l’âge de 27 ans, le jeune Marcel Pagnol « monte » de Marseille à Paris. Comme son père Joseph (1869/1951), instituteur, « hussard noir » de la Troisième République, il est enseignant : professeur d’anglais au prestigieux lycée Condorcet. Il griffonne avec un ami, Paul Nivoix (1889/1958), rédacteur au quotidien culturel Comoedia, quelques vaudevilles qui ont plus ou moins de succès. En 1928, il écrit seul la pièce Topaze, satire sur l’arrivisme, la concussion, jouée avec un grand succès au Théâtre des Variétés. Devant sa nostalgie de Marseille, son ami, le comédien Pierre Blanchar (1892/1963) lui suggère d’écrire « une pièce marseillaise qui se passe sur le Vieux Port ». En mars 1929, Marius, pièce en quatre actes et six tableaux est jouée au Théâtre de Paris : c’est un triomphe. Le directeur Léon Volterra (1888/1949), homme de théâtre considérable, surnommé « Le Patron », est ravi. Les comédiens sont tous provençaux : Raimu (César), Fernand Charpin (Panisse), Orane Demazis (Fanny), Alida Rouffe (Honorine), Paul Dullac (Escartefigue), seul Pierre Fresnay (Marius) n’est pas méridional. Il a fait un séjour d’un mois à Marseille pour prendre l’accent. Pour Raimu le jeune interprète du rôle-titre reste « l’alsacien ».

A cette époque, la firme hollywoodienne Paramount installe une succursale en France, aux Studios de Joinville, près de Paris, afin de produire pour l’Europe des films parlants dont elle maîtrise la technique complexe. Son directeur, Robert Kane, à la recherche de scénarios propose, pour une somme rondelette, d’acheter les droits de la pièce Marius pour en faire un long métrage parlant à la mode hollywoodienne. Le dramaturge refuse l’offre pourtant conséquente, car toujours intrigué par la technique (il le sera toute son existence), il s’intéresse au cinéma parlant qu’il a vu pour la première fois à Londres en 1929 sur la recommandation de son ami Pierre Blanchar : le film Broadway Melody, film musical de la MGM, Oscar du meilleur film 1930. C’est un film parlé et chanté et non un muet sonorisé. Le film parlant est une révolution dans l’art cinématographique. Depuis l’origine du « cinématographe » (1895) le film muet (silent movie) avec des intertitres (cartons) et éventuellement son accompagnement musical au pied de l’écran (piano, petit ensemble musical, etc.) faisait florès. Après d’ardues négociations, l’affaire est conclue sur les bases suivantes : le metteur en scène sera le hongrois Alexandre Korda (1893/1956) cinéaste déjà reconnu à Hollywood et maîtrisant la technique, alors fort contraignante, du son. Les acteurs français seront tous issus de la pièce telle qu’elle a triomphé au Théâtre de Paris. Marcel Pagnol adaptera sa pièce sous forme de scénario et « supervisera » le tournage. En fait, il assistera à toutes les étapes de la fabrication du film dans les studios de la Paramount. En termes de rémunération : il négocie un pourcentage sur les recettes.
Marius sorti en octobre 1931 est un succès phénoménal. Son auteur devient très riche en argent et… en connaissances cinématographiques !

Des débuts prometteurs
Dès lors, Marcel Pagnol va se lancer dans cet art encore hésitant qu’est le film parlant. L’année 1933 est consacrée à pas moins de trois films : « L’agonie des aigles » (réalisation Roger Richebé), « Le Gendre de monsieur Poirier » et « Jofroi » (moyen métrage), tous deux réalisés par Marcel Pagnol après en avoir auparavant signé les scénarios. L’année suivante, Marcel Pagnol, grand admirateur de Charlie Chaplin (1889/1977), crée à l’instar de ce dernier ses propres studios à Marseille : un « Hollywood Provençal ». Ainsi, pour assumer en totalité ses propres créations, il occupe tout le processus de fabrication d’un film : la production, le scénario, le tournage, le développement des pellicules, la promotion et enfin, la distribution des « Films Marcel Pagnol ». Pour lui, comme pour son maître à penser Charlie Chaplin (Charlot) c’est le seul moyen d’échapper aux compromis, de garantir son « produit culturel ».

En 1934, il réalise « Angèle » d’après le roman de Jean Giono (« Un de Baumugnes »). C’est un long métrage rude, âpre, « mis en boîte » rapidement sous le soleil du midi, en décors naturel, non loin d’Aubagne, dans une ferme investie, pour la circonstance, par l’équipe du film. Fernandel (Saturnin, le valet de ferme) est entouré d’Orane Demazis (Angèle), d’Henri Poupon (le père) etc. Ce film long (150 minutes) détone par sa rudesse, son lyrisme visuel magnifié par la photographie de Willy (Willy Faktorovitch). La « troupe pagnolesque » des seconds rôles est présente : Annie Toinon, Andrex, Charles Blavette, etc. Le film, démarqué de la mièvrerie ambiante de la production cinématographique hexagonale, fait un triomphe. Dans la foulée, Marcel Pagnol aide Jean Renoir qui tourne « Toni », un drame prolétarien, non loin de là. Ce film, aujourd’hui considéré par les historiens du 7ème art comme le premier film « néo-réaliste », est interprété par des acteurs de Pagnol (Charles Blavette, Andrex, etc.), avec le concours de l’équipe technique de Marcel Pagnol (transport, installation, éclairage, etc.) et de son laboratoire de Marseille (développement). Le premier assistant de Jean Renoir sur « Toni » est Luchino Visconti (1906/1976) qui en 1942, en Italie, réalisera son premier long métrage considéré comme le film inaugural du néo-réalisme italien : « Ossessione » (Les Amants Diaboliques).

Marcel Pagnol, en patron paternaliste et amical (« je ne travaille qu’avec des amis »), produit et réalise à flux tendu : « Merlusse et Cigalon » (1935), « Topaze » (2ème version) et « César » (1936), « Regain » (1937), « Le Schpountz » et « La Femme du boulanger » (1938). Pas moins de sept longs métrages en trois ans !
« La Femme du boulanger », d’une durée de 130 minutes (2h10’), est un ouvrage particulier. Marcel Pagnol écrit le scénario et les dialogues à partir d’une nouvelle de 15 pages de son ami Jean Giono (avant qu’ils ne se fâchent !). De longs monologues pour le boulanger Aimable Castanier (Raimu) et peu de répliques pour sa femme Aurèlie (Ginette Leclerc). En fait, le rôle a été écrit pour une actrice américaine fort connue, Joan Crawford (1904/1977), qui ne parlait pas français ! Finalement, choisie sous la recommandation de Raimu, Ginette Leclerc (1912/1992), quasi muette dans l’histoire, deviendra une « vedette » grâce à ce rôle ! Les plans extérieurs ont été tourné au village du Castellet et les plans intérieurs dans les studios de « Marcel Pagnol Films » à Marseille. Raimu, acteur bougon, irascible, querelleur, détestait tourner hors studio, car « inconfortable et venteux » selon ses dires : il préférait le studio réputé confortable. Malgré un tournage difficile, il donne à son personnage de mari cocu une puissance émotionnelle qui sera saluée par tous et admirée par des réalisateurs tels Orson Welles et Roberto Rossellini. 
« La Femme du boulanger » clôt la « période Giono » avec qui, il s’est entre temps, fâché.

Guerre et occupation
Le 3 septembre 1939, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne nazie qui a envahi la Pologne (1er septembre). S’ensuit la « drôle de guerre » : les armées alliées attendent l’offensive allemande de la Wehrmacht qui ne viendra que le 10 mai 1940. C’est durant ce mois-là que Marcel Pagnol entame le tournage de « La Fille du puisatier » dont il a écrit le scénario et les dialogues ! Le tournage est interrompu en juin et ne reprendra qu’en août et novembre après la signature de l’armistice (22 juin 1940). La structure du film est bouleversée car Marcel Pagnol introduit le discours du 17 juin à la TSF du Maréchal Pétain demandant l’armistice. Ce qui lui sera reproché à la Libération… Mais n’anticipons pas. Le producteur/réalisateur reprend un thème récurrent de ses œuvres, la fille mère, l’enfant naturel, mais ici longuement développé au sein de deux familles : la pauvre d’origine italienne menée par le puisatier Pascal Amoretti (Raimu), et celle du riche commerçant par André Mazel (Fernand Charpin). L’on retrouve à nouveau la « troupe pagnolesque » : Fernandel, Milly Mathis, Marcel Maupi, Charles Blavette, etc. Et une nouvelle, la parisienne Josette Day (Patricia Amoretti, la fille aînée du puisatier), nouvel amour du Marseillais.

Durant le début de l’Occupation (1940/1942), Marcel Pagnol, son équipe et ses studios sont en zone libre. Son dernier opus est projeté fin décembre à Lyon (zone libre) et en avril 1941 à Paris (zone occupée). C’est un immense succès ! Les spectateurs pleurent dans la salle… sans applaudir le discours du Maréchal !

Marcel Pagnol, au faîte de sa gloire cinématographique, est soumis aux pressions incessantes d’Alfred Greven, directeur de la maison de production « La Continental », émanation de la Propagandastaffel (dirigée depuis Berlin par Goebbels) à capitaux allemand. Il temporise, louvoie, évoque sa mauvaise santé, puis finalement vend son empire à la Gaumont afin d’éviter de travailler pour la firme allemande. Entre-temps, il avait entrepris un autre film, « La Prière aux étoiles », interrompu en juin 1942 avec Josette Day et son ami Pierre Blanchar. Il en détruira les négatifs devant huissie

Légende:  « La Fille du puisatier »

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