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Cinéma
Le cinéma de Marcel Pagnol par Jean Louis Requena (2)
Le cinéma de Marcel Pagnol par Jean Louis Requena (2)
© Légende : Marcel Pagnol avec Fernandel, 1951

| Jean-Louis Requena

Le cinéma de Marcel Pagnol par Jean Louis Requena (2)

Jean-Louis Requena poursuit le récit de l'Odysée cinématographique de Marcel Pagnol

Libération et après-guerre
A la Libération, Marcel Pagnol est élu président de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD) et chargé de constituer une commission d’épuration. Il se montre caustique, magnanime : la chasse aux collaborateurs n’est pas de son goût.
En 1945, il épouse Jacqueline Bouvier (1920/2016) avec laquelle il tournera cinq films. En avril 1946, il est élu Académicien avec cinq autres impétrants, mais premier cinéaste à s’asseoir sous la coupole. Son grand ami Raimu meurt soudainement en septembre 1946 à l’Hôpital Américain de Neuilly. Marcel Pagnol est bouleversé par la disparition soudaine, à 62 ans, de son interprète favori aux exigences multiples mais au talent immense.
En 1948, il propose au public un film photographié en couleur (procédé Rouxcolor) sur la vie de Schubert et de ses lieds (mélodies) : « La Belle Meunière ». Tino Rossi interprète Schubert et la belle meunière est jouée par Jacqueline Bouvier. C’est un étrange objet cinématographique à double titre : bizarreté du scénario et mise en image à partir du procédé lourd des frères Roux qui s’avérera inexploitable en salles. Résultat : désastre artistique et financier. Sans compter les interprètes…Un vrai fiasco !

"Manon des sources" : le rebond !
Enjambons des films mineurs (« Le Rosier de Madame Husson » – 1950, « Topaze », 3ème version ! – 1950) pour en arriver à son grand projet : « Manon des sources » (1952). Marcel Pagnol a écrit un scénario original dense, peuplé de nombreux personnages autour de la petite sauvageonne Manon (Jacqueline Bouvier), d’Ugolin (Rellys), le paysan fourbe, fou amoureux de Manon, et de Bernard (Raymond Pellegrin), l’instituteur. Fidèle en amitié qui sera toujours la marque de fabrique des « Films Pagnol », il engage ses comédiens habituels : Henri Poupon (le Papet), Robert Vattier (Le clerc de notaire), Charles Blavette (le menuisier), Milly Mathis (Amélie), etc. Comme de coutume, les extérieurs sont tournés dans les environs de Marseille (village de la Treille, Aubagne). Le centre de gravité du récit est Manon, la sauvageonne, courant dans les collines avec ses chèvres et dépositaire d’un lourd secret : Ugolin a bouché la source près de la ferme de ses parents provoquant ainsi un désastre familial. Manon en veut à Ugolin et aux villageois : tous avaient connaissance de cette source mais ils n’en ont rien dit.
C’est un long métrage ambitieux dont la durée originale est de près de 4 heures (3h55’) avec des versions réduites à 3h10’. Le film est très bavard. Les différents personnages discourent énormément, comme à l’accoutumée dans les films du réalisateur, zébrés de moments de pur cinéma comme la déclaration d’amour d’Ugolin, juché sur un rocher, à Manon, en contrebas, avec son maigre troupeau de chèvres. Marcel Pagnol, un peu taquin, déclarera qu’il a voulu simplement filmer « une histoire d’eau ». Son vingtième long métrage montre par instant un amateurisme étonnant compte tenu du coût du film : décadrage, ombres portées sur les personnages, faux raccords, mauvaise lumière, etc. De toute évidence, Marcel Pagnol se fiche pas mal de la technique cinématographique. D’ailleurs, c’est un reproche lancinant que les critiques, pas toutes malintentionnés, lui feront : son inintérêt assumé pour la grammaire cinématographique à savoir, le découpage des scènes, les axes de la caméra, les mouvements possibles de celle-ci, les raccords à effectuer lors du montage. Marcel Pagnol s’en fiche. Ce qui l’intéresse et qui concentre son attention sur le plateau de tournage c’est le son autrement dit la parole.

Le cas Pagnol (1895-1974)
Nonobstant le « je-m’en-foutisme » technique de l’ensemble de sa filmographie, certains films nous touchent car le metteur en scène, peu directif, laisse à ses acteurs la bride sur le cou : ceux-ci en quelque sorte « dépassent » leurs personnages par leur faconde. C’est la Provence recréée pour le 7ème art. A un technicien chevronné qui se désolait de consommer tant de pellicule pour une seule scène (chargeur de 300 mètres !), Marcel Pagnol répondit : « la pellicule je m’en fous ». Une autre accusation est d’affirmer que les films de Pagnol sont du « théâtre filmé » : rien n’est plus faux ! Marcel Pagnol aère ses films au maximum : la nature est y est âpre, présente, dans sa dureté quotidienne, les personnages cheminent, courent dans la garrigue écrasée de soleil. Quand des paysans poussent leurs charrettes ou travaillent dans les champs, ils « sonnent » juste.
Une autre critique porte sur son « sens aigu des affaires » (Georges Sadoul, critique, historien). Il est vrai que très tôt (1931), Marcel Pagnol a abandonné le théâtre pour créer une véritable firme, une entreprise culturelle florissante autour du cinéma. Il avait rapidement compris de visu (La Paramount) que vu la spécificité technique, économique de l’univers cinématographique, il fallait avoir la maîtrise totale du processus de fabrication : écriture, production, tournage, post-production et distribution. « L’art (le cinéma) nourrit par le commerce » a-t-il écrit dans ses essais sur le cinéma (cahiers du film 1933/1944).
Pour conclure, reprenons la parole au grand critique André Bazin (1918/1958) qui considérait le réalisateur, à l’époque décrié par une grande partie de l’intelligentsia comme « un génie inégal » : « Certes inégal, mais génie tout de même » !

P.S : La quasi-totalité des films de Marcel Pagnol existe en DVD de plus ou moins bonne qualité. Malheureusement, pour des raisons inconnues (raretés ?) ils sont forts onéreux.
Ces deux romans autobiographiques « La Gloire de mon père » (Souvenirs d’enfance I) et « Le Château de ma mère » (Souvenirs d’enfance II) parus en 1957/1958, ont été portés à l’écran par Yves Robert en 1990.
Redevenu romancier en 1963, Marcel Pagnol publia son roman « L’Eau des Collines » en deux parties : « Jean de Florette » et « Manon des sources », où il développe dans une structure narrative différente, plus ample, son long métrage de 1952. C’est le matériau de base qui, avec l’accord de la famille Pagnol, servira pour les deux films de Claude Berri : « Jean de Florette » et « Manon des sources » (1986), tournés en Provence avec un gros budget et un casting impressionnant (Gérard Depardieu, Yves Montand, Daniel Auteuil, Emmanuelle Béart, etc.). Grand succès au box-office français : 13,8 millions d’entrées au total. Mais selon nous, les copies même dans de magnifiques couleurs (chef opérateur Bruno Nuytten) ne valent pas l’original en dépit de ses maladresses et approximations. 
En 2011, Daniel Auteuil a réalisé et joué dans « La Fille du puisatier ». Puis en 2013, dans les deux premiers volets de la « trilogie marseillaise » : « Marius » et « Fanny ». On peut s’interroger sur la nécessité de tenter de reproduire, parfois à l’identique, avec des moyens supérieurs, les films de Marcel Pagnol qui font partie du patrimoine national cinématographique. Là aussi, les copies sont inférieures aux originaux, en dépit de leur supériorité technique (images, sons). Cette entreprise étonnante, vaine, n’a toutefois pas été menée à son terme : manque « César » que nous ne réclamerons pas.

Légende : Marcel Pagnol avec Fernandel, 1951

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