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Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena © l’invitation à la projection de « J’accuse » au profit du « Mikvé Béno Kron avec ses marbres et dorures »

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis Requena

« J’accuse » - Film français de Roman Polanski – 132’

Paris le 5 janvier 1895, cour de l’École Militaire. Un groupe de militaires marchant à pas cadencés, traverse l’immense esplanade cernée par des hommes en uniforme : c’est la cérémonie de dégradation du capitaine Alfred Dreyfus (Louis Garrel) traître à la patrie, condamné par un Conseil de Guerre en huis clos le 22 décembre 1894. Le capitaine, droit, stoïque clame son innocence ! Des officiers supérieurs goguenards observent la scène de loin… Parmi eux, le chef de bataillon Marie-Georges Picquart (Jean Dujardin) et le commandant Hubert Henry (Grégory Gadebois) lancent quelques plaisanteries antisémites…

Alfred Dreyfus, juif d’origine alsacienne, polytechnicien, artilleur et stagiaire à l’état-major des armées, ne pouvait n’être que coupable d’intelligence avec l’ennemi honni : l’Empire allemand. D’ailleurs un « bordereau » récupéré par une femme de ménage dans le bureau de l’attaché militaire von Schwartzkoppen à l’ambassade allemande est de son écriture. Le 15 octobre 1894, Le commandant Armand du Paty de Clam (Michel Vuillermoz), un exalté, lors d’une dictée imposée au capitaine Dreyfus a reconnu son écriture : l’armée française tient son scélérat !

Alfred Dreyfus est déporté en Guyane puis transféré rapidement à l’Île du Diable (avril 1895) ou il survit, isolé, soutenu par sa seule famille… L’Affaire semble close…

En juillet 1895, le commandant Marie-Georges Picquart, promu lieutenant-colonel, devient le chef du Bureau des Statistiques (service de contre-espionnage de l’armée). De fait, il devient le supérieur hiérarchique du commandant Hubert Henry qui guignait ce poste après le retrait du colonel Jean Sandherr (Éric Ruf) gravement malade. Les deux hommes sont très différents : ils ne s’entendent pas sur le fonctionnement du service de renseignement logé dans un vieil immeuble délabré. Marie-Georges Picquart veut améliorer son département dont il constate un certain laisser aller… Hubert Henry louvoie, temporise…

En mars 1896, Marie-Georges Picquart découvre le « petit bleu » adressé à von Schwartzkoppen écrit par le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy. Après une enquête graphologique, Il comprend que l’auteur du « bordereau » est sans conteste le commandant Esterhazy. Il annonce à ses supérieurs l’effroyable erreur judiciaire…

Le lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart se heurte à sa hiérarchie qui ne veut en aucun cas rouvrir le dossier du capitaine Alfred Dreyfus. Marie-Georges Picquart, malgré les préjugés de sa classe (obéissance aux chefs, antisémitisme, etc.), n’admet pas la fin de non-recevoir de ses supérieurs : l’armée française ne peut couvrir une telle infamie… Progressivement, « l’Affaire » redémarre avec de nouveaux intervenants : famille, politiciens, journalistes, intellectuels…

Roman Polanski (86 ans) cherchait depuis plusieurs années a réaliser un long métrage sur « l’Affaire » qui a divisé la France à la charnière des XIXème et XXème siècles (1894/1906). Deux obstacles se sont dressés durant ces années : le coût estimé du film (60 millions de $) qui induisait un récit en langue anglaise avec des acteurs internationaux, « banquables », et la complexité narrative de cette affaire qui a duré douze ans : de la condamnation d’Alfred Dreyfus à sa réhabilitation. Le réalisateur et son coscénariste Robert Harris auteur du roman « D » (Plon - 2014) sur cette affaire ont choisi un point de vue intéressant : le récit compliqué, à multiples personnages, étalé sur des années, se déroule sans heurt grâce au « fil rouge » personnifié par l’officier Marie-Georges Picquart. Ainsi, par un formidable travail scénaristique sur le matériau/roman de Robert Harris, lequel avait déjà montré sa grande compétence dans le scénario de « The Ghost Writer » (2010) avec le même réalisateur. Ce long métrage a pu être produit en langue française avec un budget moindre (22 millions € !).

Roman Polanski nous livre un film de facture classique, réalisé avec un grand soin de décors, tous naturels, des cadrages parfaits, une photo superbe de son chef opérateur habituel (polonais) Pawel Edelman (« Carnage » – 2011, « Vénus à la fourrure » – 2013). La direction d’acteurs est, comme de coutume chez ce metteur en scène, méticuleuse : il exige un investissement personnel dans chaque scène. Les militaires de tous grades dans leurs uniformes sonnent vrai dans leur attitude : ils sont rigides, leur démarche martiale, sans paraître ridicules, etc. Transcendées par la beauté sèche de la mise en image, les séquences se succèdent sans répit durant 2h12’. Le réalisateur nous propose un thriller haletant « nourri » par deux personnages principaux : le lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart et son adjoint le commandant Hubert Henry, tous deux en conflit d’abord de basse intensité (obligation hiérarchique), puis haute intensité (affrontement). En quelques courtes scènes, notamment avec la maîtresse de Marie-Georges Picquart, Pauline Monnier (Emmanuelle Seigner), et lors de réunions civiles, l’on ressent l’environnement social globalement hostile à la cause du capitaine Alfred Dreyfus : les « Dreyfusards » sont peu nombreux tant les élites « alimentées » depuis une décennie par de violentes campagnes antisémites sont aux mieux indifférentes. Le pamphlet antisémite « La France Juive » d’Édouard Drumont a été publié en 1886 avec un grand succès. Son quotidien « La Libre Parole » (1892) tire à 200.000 exemplaires pour ne citer que cette publication d’une violence inconcevable de nos jours. L’humus où pouvait germer une affaire à remugle antisémite était fertile.

Marie-Georges Picquart, en dépit des préjugés de sa caste - il est antisémite -, ne peut supporter que l’armée française commette de sang-froid une injustice qu’il a crue dans un premier mouvement accidentel, avant de comprendre à ses dépens qu’elle était maintenue malgré les preuves flagrantes qu’il montrait à ses chefs.

La vérité était en marche, mais elle était dangereuse…

Tous les acteurs sont remarquables, en particulier le duo Jean Dujardin (Marie-Georges Picquart) et Grégory Gadebois (Hubert Henry). Roman Polanski a littéralement fait main basse sur la Comédie Française, tous les officiers supérieurs en sont sociétaires : Didier Sandre, Éric Ruf, Laurent Stocker, Denis Podalydès, Michel Vuillermoz, etc. Cela traduit un haut niveau d’interprétation (phrasés, gestique) et un port de costume (les uniformes) inégalable.
« J’accuse » a obtenu le Grand Prix du jury à la Mostra de Venise 2019 (Lion d’Argent).

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