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Cinéma
En attendant le déconfinement : Citizen Kane (1941) d’Orson Welles (1ère partie)
En attendant le déconfinement : Citizen Kane (1941) d’Orson Welles (1ère partie)

| Jean-Louis Requena

En attendant le déconfinement : Citizen Kane (1941) d’Orson Welles (1ère partie)

Un « génie » à Hollywood…

Le 21 août 1939, un jeune homme élancé (1,88m), surmené, volubile, et quelque peu arrogant signe un contrat fabuleux de 64 pages avec les Studios RKO Radio Picture (Hollywood). Auparavant il avait visité les plateaux de la RKO Radio Pictures, la moins importante, mais la plus ambitieuse sur le plan artistique, dirigé par George J. Schaefer (1888/1981), des quatre grandes firmes de l’industrie cinématographique de Los Angeles : la Metro Goldwyn Mayer, la Twentieth Century Fox, la Warner Bros, et la Paramount. Ce contrat, qu’aucun cinéaste n’avait obtenu avant lui, prévoit qu’il peut être à la fois acteur, avec choix de ses partenaires, scénariste, réalisateur et coproducteur. En outre, Il aura le « director cut », autrement dit, le choix du montage final de ses films ce qu’aucun autre réalisateur, quel que soit sa notoriété, n’a jamais obtenu : ni John Ford (1894/1973), ni Raoul Walsh (1887/1980), ni Howard Hawks (1896/1977), etc.

Ce jeune homme pressé, doté d’une voix chaude, timbrée, qui ne connait rien à l’industrie cinématographique, fait dès lors, des envieux, des jaloux, dans le microcosme hollywoodien : il se nomme George Orson Welles. Il a 24 ans et déjà une longue carrière artistique derrière lui …

Orson Welles : enfance et adolescence (1915/1933)

Orson Welles est né le 6 mai 1915 à Kenosha (Wisconsin) dans une famille aisée de la grande bourgeoisie américaine : son père Richard Heard Welles est un industriel et sa mère Beatrice Welles une pianiste de concert. C’est un enfant précoce qui découvre, très tôt, William Shakespeare (1564/1616) qui sera le phare de toute son existence : de nombreuses mises en scène de ses pièces et pas moins de trois films (Macbeth - 1948, Othello - 1951 et Falstaff - 1965). En 1919, ses parents se séparent. Il part vivre avec sa mère à Chicago. Il perd successivement sa mère (1924) son père (1930), et devient de fait orphelin à 15 ans. Il surmonte ce traumatisme par une débauche de travail artistique (peinture, théâtre amateur, écriture) et des études encadrées, surveillées, par des personnes attentionnées, proches de ses défunts parents.

A 16 ans, il part seul pour l’Irlande ou il réussit à se faire embaucher comme comédien au «Gate Théâtre » de Dublin. Durant 3 ans il interprète de petits rôles dans le grand répertoire shakespearien : Hamlet, Richard III, Timon d’Athènes, soit au total une vingtaine de pièces du « Barde immortel ».

Retour aux États-Unis : New-York (1934/1938)

De retour à New-York Orson Welles fréquente les théâtres du Off-Broadway. II y fait une rencontre décisive : John Houseman (1902/1988) qui deviendra son complice durant les années à venir. A New-York, Orson Welles visionne, en spectateur, de nombreux films comme de nombreux américains (80 millions d’entrées … par semaine !). L’industrie cinématographique hollywoodienne (500 longs métrages par an !) impose son style et son contenu au monde. C’est l’âge d’or du cinéma américain ! Orson réalise un court métrage muet de 8 minutes en 16 mm : The Hearts of Age qui n’augure en rien son devenir cinématographique.

En 1935, Son ami producteur et directeur de théâtre John Houseman (1902/1988) l’incite à travailler avec lui dans le cadre du « Fédéral Théâtre Project », un programme culturel issu du « New Deal » de Franklin D. Roosevelt (1882/1945) 32 ème Président des États-Unis. En 1936, ensemble, ils montent dans un théâtre d’Harlem, quartier noir de « Big Apple », le Macbeth du grand Will joué par des acteurs noirs. Leur théâtre subventionné, très politisé, marqué à gauche, est attaqué par les ennemis du « Fédéral Théâtre Projet » lesquels dénoncent leurs « pièces subversives ». En juillet 1937, Orson Welles et John Houseman démissionnent de leurs fonctions et fondent « le Mercury Théâtre » dans le but de servir le répertoire shakespearien.

Orson Welles découvre le média radiophonique (réseau CBS Broadcasting) alors en pleine expansion. Avec sa voix de baryton chaude, profonde, il y excelle durant des années (March of Time) et réussit à faire engager l’ensemble de sa troupe du « Mercury Théâtre » pour une émission hebdomadaire intitulée le Mercury Théâtre on the Air. C’est un grand succès (sponsorisé par la « Campbell Soup Compagny »), pour sa troupe de comédiens (Joseph Cotten, Everett Sloane, Agnès Moorehead, Dolorès del Rio, etc.) auquel s’est joint un compositeur de talent Bernard Hermann (1911/1975). Il multiplie les adaptations de grands classiques de la littérature : L’Ile au trésor de Robert Louis Stevenson, Jane Eyre de Charlotte Brontë, Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, etc. Dans la soirée du 30 octobre 1938, veille d’Halloween, le réseau CBS diffuse la Guerre des mondes de Herbert George Wells. Sa mise en onde radiophonique dramatique, sous forme de reportage (fictif !) sur les lieux où atterrissent « les martiens », sème le désarroi et parfois la panique chez les auditeurs.

Fin 1938, Orson Welles, metteur en onde de cette émission, devient célèbre dans tout le pays. Il est contacté par les « moguls » d’Hollywood, « l’usine à rêves ». Il a 23 ans.

Hollywood 1939 … « Le Plus Beau des Trains électriques »

En juillet 1939, Orson Welles s’installe à Hollywood, visite les studios de la RKO Pictures et signe le fameux contrat le 21 août 1939 qui lui donne carte blanche : un film par an sur une durée de cinq ans, en totale liberté (scénario, choix des acteurs, réalisation, montage, musique). Il continue à animer son émission de radio hebdomadaire à New-York devenue la «Campbell Playhouse» jusqu'en mars 1940. Toutes les fins de semaines, il fait le trajet aller-retour, Los Angeles (côte ouest) New-York (côte est) … en train !

Installé dans le quartier chic de Brentwood (Los Angeles), il travaille à l’adaptation du roman Au cœur des ténèbres (Heart of Darkness) de l’écrivain anglais Joseph Conrad (1857/1924). La préproduction est bien avancée mais RKO Pictures refuse le projet : financement trop élevé (1 millions$). Après un autre projet avorté, Orson Welles coécrit avec le scénariste réputé Herman J. Mankiewicz (1897/1953) un scénario original : The American (titre provisoire). L’histoire s’inspire, en partie, de la vie du magnat de la presse William Randolph Hearst (1863/1951) que Herman J. Mankiewicz a fréquenté dans son palace de San Simeon (Hearst Castle) où il recevait, fastueusement, la « gentry Hollywoodienne » avec sa maitresse attitrée, l’actrice Marion Davies (1897/1961).

Citizen Kane (119’) déroule la vie de Charles Foster Kane (Orson Welles) à travers une narration en boucle (le début et la fin renvoient aux mêmes photogrammes en opposition) à l’intérieur de laquelle un journaliste enquête sur le mystérieux mot « Rosebud » (bouton de rose) prononcé par Charles Foster Kane au moment de sa mort. Le personnage principal est décrit à travers le prisme de son enfance, de ses amours, et de ses anciens employés qui viennent tour à tour émettre leurs avis contrastés sur la personnalité hors norme, complexe, du magnat de la presse. C’est un récit labyrinthique au rythme soutenu.

Contrairement à un film récemment diffusé sur la plateforme Netflix, Mank - 2020 (surnom de Herman J. Mankiewicz) de David Fincher, Orson Welles est un coscénariste actif de The American. Un long article de Michel Ciment Ouragans autour de Kane (Les Conquérants d’un nouveau monde – 1981) a déconstruit minutieusement la thèse de la célèbre critique du « New-Yorker » Pauline Kael (1971) en démontrant son incongruité voire sa malveillance. Cette dernière a instruit un long dossier à charge dénigrant l’implication d’Orson Welles lors de l’élaboration du script final. Mank, reprend et consolide cette contrevérité non sans talent.
Fin de la première partie (suite la semaine prochaine)

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"Citizen Kane" ©
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Francoise Garay | 01/01/2021 17:58

Merci pour cette magnifique presentation

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