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Conférence
Colloque de Cambo - Jean Baptiste de Foucauld © DR

| Jean-Baptiste de Foucauld

Colloque de Cambo - Jean Baptiste de Foucauld

Colloque de Cambo - Jean Baptiste de Foucauld

Regard vers l'avenir, vers quel monde allons-nous ? Avec quelle Europe, avec quelle Eglise ?

Nous publions ci-dessous le texte de l’intervention de Jean Baptiste de Foucaud, ancien Commissaire au Plan, lors du colloque organisé le 8 août dernier en l’église Saint Laurent de Cambo - autour de la personne et en présence du cardinal Roger Echegaray.

Michel Camdessus a planté le décor et défini le programme. Mais comment le mettre en œuvre ? A partir de quels axes ? Et que pouvons-nous faire, nous français, nous européens, nous français et européens ? A mon sens, nous avons à résoudre à a fois un problème de civilisation et un problème institutionnel.

  1. 1.      Un problème de civilisation

Nous sommes confrontés à des défis très lourds, qui peut-être nous dépassent, ce qui ne doit pas nous décourager, mais au contraire nous mobiliser davantage. On peut, sur le plan qualitatif, les résumer comme suit :

-« la société mondiale, de plus en plus intégrée sur le plan fonctionnel, reste fragmentée sur le plan politique », selon l’expression de Jürgen Habermas[1] ; le monde matériel s’unifie sous l’emprise des forces anonymes du marché, mais reste divisé culturellement et spirituellement ;

-alors que les nouvelles technologies facilitent les contacts gratifiants, le lien social s’est distendu sous l’effet de l’individualisme, de la permissivité, du chômage et de la précarité, et ne soutient plus les personnes en fragilité, faisant des diverses formes d’exclusion un des problèmes majeurs de la modernité ;

-à cette difficulté s’ajoute la relativisation générale des valeurs, la mise en cause de l’intérêt même de la notion de vérité, parfois le cynisme et le goût du dénigrement, bref la perte des références morales ou spirituelles qui soutiennent quand cela va mal ; cette double perte du lien social qui sécurise et des valeurs qui soutiennent crée un vide qui appelle la colère, la violence, le besoin d’identité  n’importe quel prix ;

-notre modèle économique, fondé sur la stimulation de désir, a abouti à la constitution de trois dettes, la dette financière, la dette sociale et la dette écologique. Comment les résorber toutes les trois en même temps, comment faire rentrer la grande crue du fleuve du désir dans le lit restreint des moyens disponibles ? Voilà un défi auquel nos sociétés ne sont pas du tout préparées ;

-cela d’autant plus que nos démocraties, qui ne sont plus challengées par le communisme, s’avèrent de régimes fragiles, soumises plus que jamais à leurs tendances déformatrices que sont l’individualisme, le rationalisme et le matérialisme, telles qu’analysées par Tocqueville[2].

La situation actuelle exige donc du courage et de l’audace, des propositions nouvelles qui permettent de faire face à ces différents problèmes en mobilisant de manière appropriée les énergies spirituelles et politiques disponibles.

  1. a)     Affirmer la valeur spirituelle de la démocratie

Notre regard sur la démocratie s’est usé. Nous avons oublié qu’elle est bien plus qu’un mode de gouvernement. Elle est aussi un idéal de société, jamais atteint, toujours à parfaire. La démocratie est à la fois une résistance (à l’oppression), une régulation (les contre-pouvoirs) et une utopie (l’égale dignité de chacun vraiment réalisée)[3].  Le but de la démocratie est de permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même, et cela ne va pas de soi, tant les obstacles sont nombreux. C’est pourquoi les démocraties ont besoin d’une forte énergie spirituelle pour s’accomplir pleinement ou pour éviter leurs dérives. A commencer pour lutter sérieusement contre l’exclusion et le chômage et la destruction de l’environnement.

 Cette énergie, les religions et les spiritualités ont vocation à y contribuer ; mais cela suppose qu’elles se mettent au service de l’intérêt général, plutôt que de chercher à imposer leur propre morale à celles et ceux qui ne pensent pas comme elles ; cela suppose aussi :

- pour les religions, qu’elles reconnaissent qu’elles ont besoin du climat démocratique pour être préservées de leur tendance autoritaire et qu’elles admettent que la démocratie est, à sa manière, porteuse d’une forme de spiritualité –question qui continue à se poser pour la religion catholique, malgré les progrès réalisés, et plus encore pour l’islam qui a sans doute un vrai chemin à parcourir ;

-et, pour les spiritualités informelles qui se sont beaucoup développées, qu’elles reconnaissent qu’elles ont besoin des ressources des religions et de l’enracinement de l’engagement démocratique pour parer au danger du narcissisme et l’intériorité désengagée.

 En d’autres termes, cultiver les diverses manières de rendre fécondes les relations entre  démocratie et spiritualité est, plus que jamais, une ardente obligation, tant pour les démocraties que pour les spiritualités[4]. Il s’agit en somme, désormais, de considérer le relativisme comme un moyen d’enrichir le sens, là où il contribue à le diluer. La démocratie apparait alors comme le régime qui ouvre la question du sens de la vie humaine, pour l’enrichir par la recherche, le débat,  l’action et les réalisations, non pour l’éteindre par une tolérance qui n’est que le masque de l’indifférence.

  1. b)     Développer de nouveaux modèles de changement

Les modes de changement utilisés jusqu’ici ont trouvé leurs limites, qu’il s’agisse du marché, confronté à la question de la justice et de l’écologie, de l’Etat, plus ou moins soutenu dans ses ardeurs réformatrices par la société civile, ou de l’exhortation morale, qui trouve vite ses limites face au poids des structures. Nous avons besoin d’un nouveau logiciel de changement qui nous permette de faire face à nos nombreux défis, et nous aide à dépasser les dilemmes entre changement individuel et changement collectif, qui ne vont plus l’un sans l’autre. Qui nous donne un chemin à suivre, suffisamment mobilisateur, sans tomber dans les défauts des idéologies qui déçoivent. Qui engage une démarche sans que le terme de celle-ci puisse encore être défini avec précision.

C’est le projet du Pacte civique[5].

Sa plate-forme (« La crise, un appel à penser, agir, vivre autrement en démocratie ») repose sur l’idée  de mobiliser les forces actives de notre société autour de quatre valeurs de qualité démocratique, devenues essentielles aujourd’hui : la créativité, pour donner du sens et pas seulement pour satisfaire l’appât du gain ; la sobriété,  devenue condition de la justice sociale et écologique, assumée comme telle là où l’austérité est subie, fondée sur la redistribution des superflus pour que chacun accède à l’essentiel et pour que la nature soit préservée ; la justice, au sens large du terme, face aux inégalités inacceptables ; et enfin la fraternité, cette valeur oubliée de la République, car la solidarité mécanique et institutionnelle ne suffit plus et doit être complétée par des relations qui poétisent et ré-enchantent.

En second lieu, ces quatre valeurs, qui se complètent  et sont interdépendantes, doivent être cultivées à tous les étages : celui des comportements personnels, celui du fonctionnement des organisations, et celui des institutions et politiques publiques. A chacun, à chaque organisation, à chaque mouvement citoyen de s’en inspirer,  à partir notamment des 32 engagements qui sont proposés sur le site, avec des moyens de mise en œuvre. C’est de ce type de démarche dont nous avons à mon avis besoin aujourd’hui, que ce soit au niveau des territoires (cf. les « agendas 21 »), au niveau d’un pays, en conformité avec sa culture, surement aussi au niveau  de l’Union européenne, voir même au niveau mondial si l’on prend au sérieux les nouveaux « Objectifs du développement durable », qui ont besoin de méthodes rénovées de mise en œuvre.

 

  1. 2.      Un problème d’institutions

Pour gérer cette transition ou cette mutation démocratique nécessaire, nous avons besoin de renouveler la manière et l’esprit avec lequel nous faisons fonctionner nos institutions. Laissant de côté la question des institutions internationales et de la gouvernance mondiale, je me bornerai à trois remarques

  1. a)     Nous avons besoin de nouvelles formes d’éducation populaire pour soutenir l’action politique

Une des forces du libéralisme économique, c’est qu’en récompensant l’intérêt individuel, il allie transformation individuelle et  transformation collective de manière semi-automatique et fait preuve ainsi d’une réelle cohérence; surmonter son incapacité à faire face aux problèmes qu’il a largement engendrés et dépasser sa vision tronquée de l’être humain, qui ne peut se réduire à un simple centre d’intérêts, suppose de mettre en place des mécanismes volontaires de cohérence entre les différents niveaux de transformation ; c’est ce que le pacte civique s’efforce de faire à  sa manière ; mais au-delà, c’est toute la question de l’éducation populaire tout au long de la vie qui est ainsi posée, comme base de la transformation politique. Les partis politiques ont largement abandonné leur fonction de formation, leurs bases de valeurs, les moyens d’assurer l’harmonie entre ce que l’on dit, ce que l’on fait et ce que l’on est ; or, on ne sortira pas des crises actuelles, qui sont des crises morales, sans engagements et pratiques éthiques ; de nouveaux types d’appareils politiques à fonctionnement multi-niveaux sont donc nécessaires ; c’est ce que lu mouvement « En marche » avait laissé espérer et ce que l’on est en droit d’attendre aussi des autres partis.

  1. b)     Concilier leadership et participation

Face à l’enchevêtrement des questions à régler, qui donnent une prime à l’immobilisme, nous avons besoin de leaders qui prennent des risques, proposent des solutions ingénieuses et nouvelles, rebattent les cartes au nom d’une vision de l’intérêt général, à l’image par exemple ce  que fût la déclaration Schuman du 9 mai 1950  qui, avec la proposition de communauté européenne du charbon et de l’acier, a lancé ce qu’est devenue l’Union européenne.

Mais le monde a changé, les citoyens sont bien davantage instruits, et ils souhaitent à la fois pouvoir mûrir leurs propres réflexions et  participer aux décisions qui les concernent. Il est important de rappeler la distinction que fait Habermas entre les « acteurs communicationnels » (qui, face à un sujet, cherchent à y voir clair, sans avoir à décider) et les « acteurs stratégiques » (qui veulent aboutir à un résultat)  Nous avons besoin de plus de débats de type communicationnels, qui prennent leur temps et permettent d’intérioriser les solutions, sans les imposer d’en haut. Concilier les démarches descendantes, fondées sur le leadership, et les démarches ascendantes, dites « bottom up », est une condition de la qualité démocratique aujourd’hui. L’une ne va pas sans l’autre, mais leur articulation suppose une attention permanente.

C’est pourquoi il faut saluer les « consultations citoyennes », qui, à l’initiative du Président de la République, sont organisées dans tous les pays de l’Union européenne, et doivent permettre à chacun, y compris les adversaires de l’Europe, de s’exprimer sur ce qu’ils attendent de celle-ci, tout en répondant à un questionnaire qui a été élaboré par un panel représentatif de 300 citoyens des différents pays. La synthèse de ces consultations, qui doivent donner lieu à un bref procès-verbal, doit être examinée par le Conseil européen de décembre prochain.  Il est donc important que  ce dispositif original soit saisi par les élus, les organisations et les citoyens, particulièrement dans les territoires.

  1. c)      Faire de l’Union européenne un véritable acteur politique jouant son rôle dans la mondialisation

Ce devrait être le grand enjeu des élections au Parlement européen du printemps prochain. Face à l’Amérique de Trump, à la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan, à la puissance chinoise, à la montée en nombre de l’Afrique, l’UE a un rôle d’équilibre à jouer.

Elle le mérite, et pas seulement parce qu’elle a donné au monde une bonne partie de sa plus belle musique : parce qu’elle est le seul continent à prendre au sérieux à la fois la démocratie, le développement économique et social, et l’environnement ; parce qu’elle a fini, après de longs et douloureux combats, par établir un équilibre subtil et délicat entre la liberté de la personne, le rôle régulateur de l’Etat, et l’importance de la religion et de la spiritualité, qui ailleurs généralement se combattent ; parce qu’enfin elle est une création institutionnelle très originale, un objet politique non identifié, qui se construit à  la fois par la  coopération unanime entre les Etats membres, par une méthode dite communautaire originale, qui donne un monopole de proposition a une instance en charge de définir un intérêt général européen, par des éléments de fédéralisme, et par l’élaboration progressive du droit par le juge appliquant les grands principe de l’Union ; nous devrions en être fier, même si tout cela est complexe, trop loin du citoyen, souvent peu apte à décider, et donc malheureusement peu lisible.

La difficulté est que, au moment où l’on aurait besoin que l’UE joue un rôle plus grand, elle est soumise à des forces divergentes croissantes et à la montée des démocratures, face notamment à la crise des migrants.

En sorte que plusieurs scénarios apparaissent possibles:

-l’aggravation des divergences menant à l’affaiblissement, puis à l’éclatement de l’Union ; celle-ci n’est pas un acquis définitivement assuré, pas plus que la démocratie ; attention à ce que les critiques légitimes à l’égard du fonctionnement de l’Union ne deviennent pas des  critiques sur l’existence même de l’Union ; celle-ci a besoin de soutien, de l’engagement de citoyens se voulant aussi citoyens européens ;

-une Union se maintenant malgré ses divergences, mais  au profit d’un réel immobilisme, donc sans progresser suffisamment au moment où la mondialisation s’accélère ; c’est une sorte de spécialité de l’UE de faire juste ce qu’il faut pour continuer sans faire tout ce qu’il faudrait pour vraiment être à la hauteur

-une UE émergeant en tant qu’acteur : cela suppose que le fonctionnement de la zone euro soit renforcé et optimisé ; qu’une politique commune des migrations soit élaborée et mise en œuvre ; que l’UE se dote d’une capacité d’action internationale indépendante des Etats-Unis. Est-ce que cela peut se faire à 28 ? Avec un noyau dur de pays volontaires, et des cercles concentriques ? Avec des exclusions ou sorties de l’UE, d’autres « brexit » ? Tous ces scénarios sont envisageables, et il n’est pas évident de choisir entre eux.

L’UE, dans ce contexte délicat, a besoin de trouver une nouvelle légitimité. Et ce sont les citoyens, plus que les Etats-Membres qui doivent la lui donner. Il faut leur donner la parole, ce sont eux qui doivent répondre. Mais répondre en tant que citoyens européens de plein exercice, se sentant responsable du destin de l’UE et de son intérêt général, pas seulement entant que citoyens nationaux élisant des députés européens sur la base de visions nationales de l’Europe, chacune différentes, visions faisant ensuite l’objet de compromis lointains et mal compris. Il faut que les citoyens européens puissent penser ensemble l’intérêt général de l’UE, directement, sans passer par le filtre national : et pour cela viser à ce que la moitié des parlementaires européens soient élus sur des listes transnationales, cherchant des suffrages dans tous les pays et faisant donc campagnes dans chacun d’entre eux, aves les mêmes candidats de divers pays ayant au préalable harmonisé leurs positions. En bref, il s’agit de faire émerger un corps électoral unique, constitutif d’une véritable communauté politique, alors qu’aujourd’hui, il s’agit d’une agrégation de corps électoraux distincts. C’est pourquoi il est très profondément regrettable que le Parlement européen, puis le Conseil européen aient refusé la proposition de la Commission, soutenue par la France, de faire élire sur des listes transnationales, une partie des siège de députés rendus libres par le Brexit.

C’est un sujet à reprendre, notamment dans le cadre des « consultations citoyennes » sur l’Europe, évoquées précédemment et pour lesquelles il est important de se mobiliser, bonne manière de préparer les cruciales élections de l’an prochain pour le Parlement européen.

Jean-Baptiste de Foucauld
Inspecteur Général des Finances honoraire
Ancien commissaire au Plan
Ancien président de Solidarités nouvelles face au chômage
Président de Démocratie et Spiritualité
Coordinateur du Pacte civique 

 

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