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Le Cinéma de la semaine
Bertrand Tavernier (1941/2021), cinéaste citoyen
Bertrand Tavernier (1941/2021), cinéaste citoyen

| Jean-Louis Requena

Bertrand Tavernier (1941/2021), cinéaste citoyen

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Avec l'actrice Mélanie Thierry, Bertrand Tavernier sur le tournage de la "Princesse de Montpensier", 2010 ©
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En ces temps difficiles pour le cinéma, d’aucuns ont déjà annoncé sa mort imminente à grands cris. Prophètes à courte vue, ils oublient que le cinéma depuis 125 ans (1895 !), est un phénix : il renaît à chaque crise (nombreuses !) de ses cendres. Non, le cinéma n’est pas mort, mais en quelques mois maléfiques, la troupe de comédiens français qui l’animait pour notre plaisir, a été, singulièrement, écimée. Songeons aux récents disparus en 2020 : Michel Piccoli, Robert Hossein, Michael Lonsdale, Guy Bedos, Claude Brasseur, Caroline Cellier et Tonie Marshall chez les actrices. L’année 2021 a démarré avec le décès de Jean-Pierre Bacri (1951/2021) et le 25 mars celui du réalisateur, scénariste, producteur et écrivain Bertrand Tavernier à l’âge de 79 ans (1941/2021). Un homme cinéma.

Bertrand Tavernier est né durant la Seconde Guerre Mondiale le 25 avril 1941 à Lyon « ville double » durant l’occupation où se côtoyaient la Résistance (Jean Moulin - 1899/1943) et de féroces bourreaux nazis (Klaus Barbie – 1913/1991). Sa famille, des intellectuels, dont le père, René Tavernier (1915/1989) était écrivain et fondateur de la revue Confluence proche de la Résistance, intime des poètes Paul Éluard (1895/1952) et Louis Aragon (1897/1982) alors refugiés à Lyon. Bertrand, de constitution fragile (tuberculose) a dès l’âge de 6 ans, fait un long séjour au sanatorium où, désœuvré, il lit énormément et visionne des films dont Dernier Atout (1943), premier film policier réalisé par Jacques Becker (1906/1960). Il en gardera le souvenir vivace toute son existence, au point de l’inclure, avec quelques commentaires émus, dans son long documentaire (195 minutes) : Voyage à travers le cinéma français (2016), son dernier opus.

Son père mauvais gestionnaire, dilapide la fortune familiale et fragilise la revue Confluence. Il oblige sa famille à abandonner Lyon pour Paris ou elle s’installe en 1950. Bertrand est envoyé en pension à l’école Saint Martin de France à Pontoise dirigée par la congrégation des Oratoriens. Malheureux dans cette institution débilitante, il se réfugie dans la lecture (romans, bandes dessinées), la musique (jazz et blues) et s’échappe dans les salles obscures avec une prédilection pour les westerns américains, genre alors décrié.

Après de médiocres études secondaires (il rate une fois son bac), il poursuit sans conviction un court cursus en faculté (droit). Cependant, le cinéma le taraude : il est boulimique de films et fréquente assidument la Cinémathèque. Avec deux camarades, en 1960, dans l’air du temps, il crée le ciné-club Nickelodéon. Délaissant ses études universitaires qui ne l’intéressent guère, il se consacre à l’animation du ciné-club ainsi qu’à la rédaction d’articles qu’il libelle pour des revues de cinéma (rivales !) Les Cahiers du Cinéma et Positif, mais également l’hebdomadaire culturel Les Lettres Françaises dirigé par Louis Aragon, Radio-Cinéma (futur Télérama) et le journal étudiant L’Étrave.

En 1961, à la recherche d’un portail pour entrer dans l’univers du cinéma, il rencontre Jean-Pierre Melville (1917/1973) qui l’engage comme second assistant durant le tournage de Léon Morin, prêtre dans les studios de ce dernier, rue Jenner (Paris XIII ème). A cette occasion, il rencontre Volker Schlöndorff (1939), premier assistant et « souffre-douleur » du metteur en scène ! La fabrication du film est difficile : Jean-Pierre Melville rudoie et humilie son équipe. Bertrand Tavernier est quelque peu ébranlé par l’univers cinématographique qu’il découvre. 

Cette même année, Bertrand Tavernier rencontre Georges de Beauregard (1920/1984), producteur atypique de la « Nouvelle Vague » notamment de Jean-Luc Godard (A bout de souffle - 1960) et de Jacques Demy (Lola - 1961). Il deviendra l’attaché de presse de Rome-Paris-Films jusqu'en 1964 et parallèlement réalisera deux courts métrages, Baiser de Judas (1964) et Une chance explosive (1964) dans le cadre de deux films à sketchs. Avec son ami Pierre Rissient (1936/2018), autre cinéphile (groupe des Mac-mahonniens), il recouvre sa liberté et devient attaché de presse à plein temps, durant 10 ans (1964/1974) ne promotionnant que les films des réalisateurs qu’il admire. Ainsi, il pourra également interviewer de grands réalisateurs étrangers, notamment américains : John Ford (1894/1973), Raoul Walsh (1887/1980), John Huston (1906/1987), André de Toth (1912/2002), etc.

Bertrand Tavernier veut devenir réalisateur. Après de longues négociations avec l’écrivain Georges Simenon (1903/1989) il obtient les droits de son roman : L’Horloger d’Everton (1954) qu’il adaptera sous le titre de L’Horloger de Saint Paul (dépaysement de l’intrigue des États-Unis à Lyon). Avec l’appui de Philippe Noiret (1930/2006), acteur principal du film bientôt rejoint par Jean Rochefort (1903/2017), il obtient enfin les financements. A 33 ans, après moult obstacles franchis, il réalise son premier long métrage. L’Horloger de Saint Paul est un succès critique et commercial : il obtient en France le Prix Louis Delluc et à la Berlinale 1974, le Grand Prix du Jury. La longue carrière cinématographique de Bertrand Tavernier est lancée !

Bertrand Tavernier réalise en une quarantaine d’année (1974 à 2016), 22 longs métrages de fiction aux sujets très différents mais toujours maitrisés (travaux préparatoires), 4 documentaires sur des faits de sociétés (la guerre d’Algérie, Les « doubles peines », le cinéma français) et 5 courts métrages.

Les centres d’intérêts de ce cinéaste éclectique sont passionnants. En effet, ils couvrent un vaste champ de recherches (historique, sociologique, etc.) auquel il s’adonnait avant chaque film avec le concours de ses scénaristes complices : Jean Aurenche (1903/1992), Pierre Bost (1901/1975), Jean Cosmos (1923/2014), Colo Tavernier (1942/2020), etc. Choisissons dans sa filmographie quelques longs métrages mémorables : Que la fête commence (1975), Le Juge et l’Assassin (1976), La Princesse de Montpensier (2010) reconstitutions historiques soignées, « films à costumes » qui ne sont pas empesés ; Des enfants gâtés (1977), Une semaine de vacances (1980), Ça commence aujourd’hui (1999) fruits des préoccupations sociales de cet « homme de gauche »; La Mort en direct (1980) œuvre visionnaire d’anticipation; Coup de torchon (1981), L.627 (1992), L’Appât (1995), Dans la brume électrique (2009) réécriture inventive de l’univers du genre « film noir » ; La vie et rien d’autre (1989), Capitaine Conan (1996), Laissez-passer (2002) décrivent les conséquences de la guerre sur des individus ; Un dimanche à la campagne (1984), Daddy nostalgie (1990) la complexité des relations familiales ; et enfin, la musique, le jazz dans Autour de minuit (1986).

Afin de maintenir malgré de grandes difficultés financières, une liberté artistique, un contrôle sur ses films, Bertrand Tavernier crée en 1977 (Les Enfants Gâtés) une société de production, Little Bear, qui lui permettra, dès lors, de coproduire toutes ses œuvres.

Tout en menant une activité cinématographique intense, Bertrand Tavernier préside depuis 1982, à la demande de Bernard Chardère (1930) son fondateur, L’Institut Lumière dans sa bonne ville de Lyon où les Frères Lumière, Auguste (1862/1954) et Louis (1864/1948) ont inventé le Cinématographe (1895). Le « Cinéaste Citoyen » s’est mêlé, avec fougue, dans tous les combats autour de la fragile industrie française du cinéma : contre la colorisation des vieux films (une stupidité !), l’absence du final cut (restriction artistique), la fin de l’exception culturelle (non protection des œuvres européennes), etc.

Bertrand Tavernier « enfant d’Henri Langlois (fondateur de la Cinémathèque Française) et de la Libération » comme il aimait à le souligner, est parti rejoindre les étoiles du cinéma dans le ciel. 

Bertrand, dont l’érudition était intimidante mais jamais cuistre, amoureux fou de cinéma sans distinction de genre, que j’ai eu l’honneur de rencontrer à deux reprises, va nous manquer. Me manquer.

P.S : Tous les films de Bertrand Tavernier sont édités en Dvd. C’était également un écrivain dont les ouvrages sur le cinéma sont remarquables.
Cinquante ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon – Omnibus 1995 (bible incontournable des cinéphiles. Une remise à jour devrait paraître prochainement). 
Amis Américains. Entretien avec les grands auteurs d’Hollywood de Bertrand Tavernier – Institut Lumière/Actes Sud (2008). Recension d’interviews de grands cinéastes américains par Bertrand Tavernier (1.000 pages !)
Le cinéma dans le sang – entretiens de Bertrand Tavernier avec Noël Simsolo – Écriture (2011). Éclairant sur la personnalité du réalisateur.

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