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Cinéma
Maurice Pialat, l’insatisfait (I)
Maurice Pialat, l’insatisfait (I)

| Jean-Louis Requena

Maurice Pialat, l’insatisfait (I)

Jean-Louis Requena poursuit sa "revue" des grands noms du 7ème Art avec, cette semaine, la carrière de Maurice Pialat.

Maurice Pialat est né à Cunlhat (Puy de Dôme) le 31 août 1925. Ses parents possèdent un commerce « auvergnat » : marchand de bois, vin et charbon. Maurice Pialat dira plus tard à propos de son père : « il a réussi à faire faillite ! ». Toujours, il se sentira déchu, déclassé, par cet accident économique qui a paupérisé sa famille. Ses parents déménagent dans la banlieue parisienne à Courbevoie (Hauts-de-Seine) où ils ouvrent un petit commerce. Il découvre le cinéma. A la fin de ses études, il souhaite devenir peintre. Durant l’occupation, Il suit des cours à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. A la Libération il a 20 ans. Il se marie et multiplie les petits boulots : visiteur médical (1949/1953), représentant de commerce pour les machines Olivetti (1954/1957).

En 1958, il achète une caméra 16 mm et réalise quelques courts métrages amateurs qui sont remarqués par un producteur de la place de Paris : Pierre Braunberger (1905/1990). Ce dernier finance son premier court métrage professionnel : L’amour existe (1960). Maurice Pialat rencontre un jeune acteur en devenir, Claude Berri (Claude Langmann – 1934/2009), avec qui il réalise un nouveau court métrage : Janine (1962). De 1962 à 1968, il éffectue 9 courts métrages d’abord en Turquie, puis en France.

Entre temps la « Nouvelle Vague » a éclaté (1958) : Le Beau Serge (1958) de Claude Chabrol (1930/2010), Les 400 coups (1959) de François Truffaut (1932/1984), A bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard (1930), etc. Les « Jeunes Turcs » de la revue « Les Cahiers du Cinéma » enchaînent les longs métrages à un rythme soutenu. Maurice Pialat est de cette génération (1925/1935) mais n’est pas dans cette dynamique qui va offrir aux impétrants une reconnaissance mondiale…

Dix ans après, en 1968, il démarre son premier long métrage : il a 43 ans.

Premiers films, déboires et succès (1968/1978)

"L’Enfance nue" (1968). A l’origine le film devait être un documentaire sur l’Assistance Publique. Maurice Pialat avec l’aide de sa compagne, Arlette Langmann (la sœur de Claude Berri), écrit un scénario. Le film est financé par un pool de producteurs : Véra Belmont (1932), Guy Benier, Claude Berri et François Truffaut toujours attiré par l’enfance maltraitée. L’histoire est simple : François (Michel Tarrazon) est un enfant difficile de l’assistance qui est accueilli chez un couple âgé : Pépère et Mémère. Le film est tourné dans le Pas-de-Calais à Lens. Tout Maurice Pialat est déjà là : tournage long, laborieux, fréquentes disputes, fâcheries, départs du lieu de tournage, etc. Maurice Pialat donne peu d’indications, laisse la caméra enregistrer en attente de moments de grâce… qui se font attendre. Les acteurs ne sont pas des professionnels ce qui a pour conséquence de ralentir considérablement la « mise en boîte ». Le montage s’avère difficile sous l’avalanche de rushes de qualité médiocre. Maurice Pialat coupe sans cesse et réduit le film de 4 heures à…85 minutes.

Le film sorti sur les écrans en janvier 1969 est remarqué. Cependant, il n’a pas de succès malgré de très bonnes critiques (hormis Henri Chapier dans le quotidien « Combat »). Ce premier long métrage de Maurice Pialat est dans la sélection officielle de la Mostra de Venise 1968. Il remporte le Prix Jean Vigo 1969.

En 1970 sur un scénario de René Wheeler, Maurice Pialat tourne pour le compte de L’ORTF (Antenne 2) une mini-série de 7 épisodes : "La Maison des bois" (366 minutes). Ces téléfilms évoquent durant la Première Guerre Mondiale, la vie de trois enfants déplacés dans un petit village d’Île-de-France. La première diffusion a lieu en septembre 1971. Plus tard, Maurice Pialat affirmera que ce travail pour l’ORTF est sa meilleure oeuvre.

"Nous ne vieillirons pas ensemble" (1972). Maurice Pialat écrit le scénario puis un livre qui sera publié la même année. L’histoire est en partie autobiographique : Jean (Jean Yanne) réalisateur marié avec Françoise (Macha Méril) vit une liaison longue (6 ans) et orageuse avec Catherine (Marlène Jobert). Jean est jaloux, odieux, violent. Son comportement atrabilaire génère un cycle invivable de disputes et de réconciliations…Le film franco-italien est fabriqué dans un chaos total : Maurice Pialat ne s’entend pas avec la vedette masculine Jean Yanne (« je l’empêche d’être mauvais » !) qui le lui rend bien. Le film balance entre la réalité vécue par le réalisateur (Pialat et Colette sa maîtresse) et la fiction (Jean et Catherine). Maurice Pialat multiplie les scènes fortes en huis clos : voitures, hôtels, appartements, etc. mais ne se soucie pas des scènes raccords entre les pics de tension. Cela sera sa « marque de fabrique ». L’équipe du film exaspérée par le schisme ambiant décrète qu’il est « un emmerdeur ». A sa sortie, son deuxième long métrage est un grand succès : 1,7 millions de spectateurs en France.
Le film est sélectionné pour le Festival de Cannes 1972. Jean Yanne remporte le Prix d’Interprétation Masculine…qu’il ne vient pas chercher !

"La Gueule ouverte" (1974). Maurice Pialat a 47 ans. Son père surnommé « Le Garçu » meurt en Auvergne en décembre 1973. Maurice Pialat rédige un script décrivant la mort d’une femme, Monique la mère (Monique Mélinand) atteinte d’un cancer assisté de son mari Roger (Hubert Deschamps), le « Garçu », et de son fils Philippe (Philippe Léotard). Le rôle de la belle fille Nathalie est interprété par Nathalie Baye alors compagne de Philippe Léotard. Le film est tourné à Lezoux, village du Puy-de-Dôme non loin du lieu de naissance du réalisateur. Le chef opérateur appelé à un grand avenir est l’espagnol Néstor Almendros (1930/1992). Le film court (82’) tourné en plans séquences ne comporte que quatre-vingt-dix-neuf plans ! (la moyenne est de 400/500 plans).La sortie en mai 1974 est un désastre : 27.000 entrées ce qui entraîne la faillite de la société « Lido Films » l’ayant produit. Maurice Pialat mettra quatre ans a réaliser un nouveau long métrage.

"Passe ton bac d’abord" (1978). Après avoir apuré tant bien que mal les comptes de sa société « Lido Films », Maurice Pialat renoue avec la jeunesse du nord de la France (Lens, Bray-Dunes) pour un nouveau film dont il a écrit le scénario. Celui-ci narre l’histoire de quelques élèves, filles et garçons, angoissés pour leur avenir, et de leur professeur de philosophie (Jean-François Adam). Encore une fois, le réalisateur, inhibé, diffère le tournage avant de l’entamer avec moult tourments. Il est persuadé de produire un mauvais film, se dispute sans cesse avec les membres de l’équipe : les chefs opérateurs (Pierre-William Glenn, Jean-Paul Janssen), les assistants réalisateurs (Patrick Grandperret, Emmanuel Clot), etc. Le tournage est un calvaire où le metteur en scène, quand il est présent, oscille entre agressivité, masochisme et culpabilité.
Après un montage épique (3 monteuses !) le long métrage (86’) est exploité en salles en septembre 1978. Un succès modeste (300.000 entrées) mais suffisant compte tenu du budget étique du film.

Succès et triomphes (1980/1985)

"Loulou" (1980). Arlette Langmann toujours proche de Maurice Pialat, écrit à la hâte une longue nouvelle, à partir de son propre vécu, base du film Loulou. Nelly (Isabelle Huppert) s’ennuie dans sa vie rangée avec André (Guy Marchand) son mari. Elle rencontre un petit voyou, infantile, paresseux, surnommé Loulou (Gérard Depardieu) dont elle fait son amant…Le film est produit par la société Gaumont dont l’un des directeurs n’est autre que Daniel Toscan du Plantier (1941/2003) à la recherche de « produits culturels » pour la vieille dame (Fondation de la société Gaumont : 1895 !). Le tournage malgré un confortable budget s’avère de nouveau houleux à cause du metteur en scène qui multiplie les prises, houspille acteurs et techniciens. Maurice Pialat dira à Toscan du Plantier en visite sur le plateau « Je ne suis que l’employé de votre maîtresse, ce qui ne fait pas bien lourd ». Allusion au fait qu’Isabelle Huppert est la compagne de Toscan du Plantier. Le filmage houleux, s’interrompt : le premier chef opérateur Pierre-William Glenn se retire pour laisser le poste à Jacques Loiseleux. Maurice Pialat est de plus en plus infernal : il ne donne pas d’indications claires, laisse les acteurs se débrouiller dans leurs scènes ! Il s’en prend particulièrement au « cocu » Guy Marchand…Gérard Depardieu est qualifié de « Rolls Royce avec un moteur de Solex ». Le tournage s’arrête… Il reste pas mal de scènes à mettre en boîte : elles ne le seront jamais à part la longue scène finale du déjeuner chez Mémère.

Le montage est un casse-tête : trop de prises et manque de séquences raccords ! Un nouveau monteur Yann Dedet (il sera dorénavant de l’équipe de montage) sauve la mise. La durée du film est ramenée à 100 minutes.
Sorti en septembre 1980, le film est un succès critique et commercial (943.000 entrées).

"A nos amours" (1983). L’industrieuse Arlette Langmann travaille sur plusieurs scénarios : Les Filles du Faubourg, Suzanne, Les Meurtrières. Maurice Pialat fait des essais avec de jeunes filles pour ces projets qui évoluent constamment, sans aboutir. Il « caste » une jeune fille de 15 ans venue avec sa sœur : Sandrine Bonnaire (1967). Du coup il fait évoluer la dernière mouture du script. la jeune débutante devient le personnage central de la nouvelle histoire : A nos amours. Vivant avec sa famille à Paris, Suzanne (Sandrine Bonnaire) a 16 ans. Elle multiplie les aventures amoureuses sans lendemain (« j’ai peur d’avoir le cœur sec »). Son frère Robert (Dominique Besnehard) est jaloux et violent. Son père fourreur (Maurice Pialat) ne s’entend pas avec sa mère (Evelyne Ker). Les parents se séparent, le père quitte la maison. De nouveau le tournage est tendu, heurté. Arlette Langmann décoratrice (et compagne !) quitte le film, ulcérée par les reproches constants du réalisateur/acteur. Le montage est toujours aussi éprouvant mais Yann Dedet semble comprendre les intentions (non formulées !) du metteur en scène. Le dernier montage a une durée de 102 minutes. 

"A nos amours" comporte des scènes fortes comme le repas familial à la fin du film et l’apparition inopinée du père (Maurice Pialat, en principe disparu dans l’histoire !) qui règle ses comptes avec tous les convives tétanisés (ce n’était pas prévu !). Mais aussi une scène simple, poignante, de séparation entre Suzanne et son père dans l’autobus sur un aria d’Henry Purcell (1659/1695). Des moments cinématographiques magiques issus du chaos du tournage (« cette chierie » selon Pialat).
Le film sorti en novembre 1983 est un grand succès : 950.000 entrées. Il obtient le Prix Louis Delluc 1983. A la cérémonie des César de 1984, il cumule le César du meilleur film pour Maurice Pialat et le César du meilleur espoir féminin pour Sandrine Bonnaire.

"Police" (1985). Catherine Breillat, la future cinéaste, a longuement enquêté sur le milieu de la drogue au quartier de Belleville (Paris). Elle ébauche un scénario refusé par Maurice Pialat qui le retravaille avec l’aide de Jacques Fieschi et de Sylvie Danton (future madame Pialat). Mangin (Gérard Depardieu) est inspecteur dans un commissariat d’arrondissement de Paris. Il est brutal mais honnête. Il traverse une crise familiale. Dans le cadre d’une enquête sur les trafiquants de drogue, il rencontre Noria (Sophie Marceau) et Lambert (Richard Anconina) un avocat « marron »… Police est un polar « glauque » qui retrace les rapports troubles entres les policiers, les truands, les prostituées, dans le monde de la nuit.

"Police" est le premier opus ou Maurice Pialat s’extrait de son univers familier nourri par sa vie privée : enfance, adolescence, adulte. Il bénéficie d’un budget très confortable grâce à la maison de production Gaumont. Pourtant le tournage est de nouveau chaotique : le réalisateur s’en prend à Richard Anconina (« tu es à chier ! ») et déclare à qui veut l’entendre que Sophie Marceau est « une conne ». Voire pire ! Le script est sans cesse repris durant le tournage plusieurs fois interrompu. En dépit d’un tournage anarchique, certaines scènes magnifiques (commissariat, bistrot, voiture), dégagent une vérité troublante, incontestable.

Le film sort sur les écrans français en septembre 1985 dans une version de 113 minutes. C’est un grand succès populaire : 1,8 millions d’entrées.

(à suivre)

Légende : Maurice Pialat

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