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Lettres & humour : les réformettes à l’assaut du circonflexe
Lettres & humour : les réformettes à l’assaut du circonflexe
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| Alexandre de La Cerda

Lettres & humour : les réformettes à l’assaut du circonflexe

En guise de souhaits pour l’An Neuf, le poète Daniel Ancelet, résident de Biarritz (où son grand-père Gabriel Auguste Ancelet était l'architecte de la Villa Eugénie) nous a composé un « trait d’humour poétique » de circonstance concernant une Xième réforme de l'orthographe qui voudrait supprimer l'accent circonflexe :

« Pour nous guérir enfin de cet affreux complexe,
Ils veulent nous priver de l’accent circonflexe !
Il ressemble pourtant à ce toit d’hôpital
Où malgré mes douleurs je n’étais pas si mal.
Il offre sa hauteur au plafond de la voûte,
Juste où l’eau du glacier s’écoule goutte à goutte,
Il vole jusqu’à l’île offrir de l’imprévu,
À mon rêve il épargne un air de déjà-vu.
Cela ne sert à rien de nous bourrer le crâne,
Car vouloir s’en passer mérite un bonnet d’âne,
La prochaine réforme advenue entre temps
Ne saurait plus tarder fort heureusement :
Nous aurons un oukase européen inique
Pour imposer l’anglais comme une langue unique,
Et, dès la maternelle, en jouant au cerceau,
Nos enfants devront tous se laver le cerveau » !

Daniel Ancelet

A ce propos, dans une nouvelle de mon recueil « Biarritz Folies », je relate les séjours sur la côte basque du poète Tristan Derème qui retrouvait à l’occasion son ami Hérisson-Laroche, professeur d’anglais au lycée de Biarritz « dans une auberge qui possédait une jolie réserve d'irouléguy, ce vin foncé du pays que Derème préférait à tout autre pour accompagner sa gourmandise proverbiale. Nous en étions à notre deuxième verre d'armagnac. Je profitai de l'instant où Tristan humait en connaisseur le bouquet de l'alcool incomparable pour lui montrer, dans une feuille locale, le sonnet d'un pasticheur ému de constater que, dans un article précédent, le nom du poète avait été gratifié d'un accent circonflexe incongru :

« Pourquoi de ce chapeau couvrez-vous donc son chef ?
Déjà vous vous croyez en pleine mi-carême
Qu'en gendarme vous costumiez notre Derème !
Allons, allons, vous rectifierez derechef
Sinon, de l'uniforme revêtu, Tristan
Vous fera condamner, par ordre de son chef,
Pour usage de faux accent ».

Nous reviendrons une prochaine fois sur la personnalité et le talent de Tristan Derème.
Quant à Yves Tarantik, du Cercle Renaissance, il nous rappelle ce très joli texte de Jean-Pierre Rosnay, "L'accent circonflexe et la cédille Ç " :

"Entre deux vers
D'un long poème
D'un poème fort ennuyeux
La cédille aux yeux de verveine
qui nattait ses jolis cheveux
rencontra l'accent circonflexe
Curieuse quoiqu'un peu perplexe
Sans moi vous l'eussiez deviné
Elle lui dit pour commencer
Quel bizarre chapeau que le vôtre
Seriez-vous par hasard gendarme ou polytechnicien
Et que faites-vous donc sur le front des apôtres
Est-ce vous la colombe ou la fumée du train
Je suis je suis gentille cédille
Le S escamoté des mots de l'autrefois
C'est à l'hostellerie qu'on emmenait les filles
Le S a disparu me voici sur le toit
Et toi que fais-tu cédille
A traîner derrière les garçons
Sont-ce là d'honnêtes façons
N'es-tu point de bonne famille
Accent bel accent circonflexe
Voilà toute ma vérité
Je t'aime et pour te le prouver

Je fais un S avec un C "

A l’image de celle qui prétend supprimer l'accent circonflexe, ces réformettes que chaque nouveau ministre de l’Education s’applique à promouvoir durant son séjour à l'hôtel de Rochechouart, rue de Grenelle, font le désespoir de la plupart des enseignants, comme l’indique « le blog d'une prof de lettres de collège » (http://www.telerama.fr/monde/en-2017-la-grammaire-est-simplifiee-voire-negociable,152119.php) : « devant nos yeux ébahis, le problème de la difficulté des accords français a été résolu en une maxime à graver en lettres d’or au-dessus de tous les tableaux de France et de Navarre : " en fait, en langue, tout est négociable ". Si. Je vous jure. Si l’élève a fait une faute, mais qu’il est capable de justifier son choix, même de façon totalement erronée, alors nous devons considérer qu’il a raison. Les inspecteurs eux-mêmes semblaient dépités, et ne nous ont donné l’impression que de répéter un discours formaté avec lequel eux-mêmes n’étaient pas du tout en accord. Mais, en fonctionnaires, ils ont fonctionné. Car manifestement ces " directives orthographiques " viennent de haut, de très haut. Elles sont mêmes appliquées pour montrer l’exemple sur le compte Twitter officiel du Palais de l’Elysée, pas plus tard que le 31 décembre 2016. Je vous laisse donc avec la lecture des messages retranscrivant le discours de vœux du président de la République française. Votre mission, si vous l’acceptez, est de trouver ce qui, il y a encore peu de temps, constituait des " fautes d’orthographe ". A vous ensuite d’inventer la justification adéquate qui permet dorénavant de passer outre et d’écrire n’importe quoi. [...]

J’ai hâte que nous arrêtions d’étudier le théâtre de ce casse-pieds de Molière, et qu’enfin nous puissions nous gausser en classe devant les facéties de Cyril Hanouna» !

Et des lecteurs de commenter : « Quand comprendra-t-on que ce n'est pas en niant la grammaire et en torturant la langue que l'on mettra fin aux réelles inégalités d'apprentissage et d'éducation? On ne fait ainsi que " plomber " encore plus l'avenir des jeunes des milieux défavorisés ! Pourquoi ce qui a si bien marché dans la vieille école des années cinquante et soixante notamment ne pourrait-il pas fonctionner, à condition d'enseigner les fondamentaux rigoureusement : lire, écrire et calculer. Les vieilles recettes sont encore les meilleures, contrairement à ce que les multiples et calamiteuses réformes imposées depuis 1974 ont tenté de nous faire croire... Avec les résultats que l'on voit ».

Un autre internaute d’ajouter : « Pour mémoire :

1/ selon M. Peillon, ex-ministre de l'Education Nationale, l'école n'est pas là pour enseigner un savoir élémentaire, mais pour éduquer les enfants à devenir de bons petits républicains... Il faut les arracher à l'influence familiale, selon ses propres termes...

2/ l'actuel ministre, Mme Belkacem, maîtrise très mal notre langue. Ses notes internes sont truffées de fautes, et son niveau littéraire est faible, voire inexistant (cf. divers articles de presse sur le sujet). Quant à ses connaissances scientifiques… ».

CQFD

La meilleure conclusion de toutes ces « incongruités » se trouve dans une lettre du comte de Paris à propos de l'enseignement :

« Quant à cette pseudo " novlang ", inventée pour masquer un changement de civilisation, et tout ce jargon abscon, cela devient semblable à celui dont le Grand Molière se moquait déjà dans les " Précieuses Ridicules ". Certes notre langue n’est pas morte, elle s’enrichit parfois par des mots inventés par les jeunes générations, avec bon sens et humour tels que " galèrer ", " blase ", avoir du " blé ", faire la " bringue ", mots qui désormais font partie de notre vocabulaire comme " gavroche ", inventé en son temps par Victor Hugo… Les nouvelles Précieuses Ridicules veulent " faire moderne ", alors elles enlèvent les pierres qui pavent la voie pour que les pauvres petits ne s’estropient pas, sans se rendre compte que le chemin se transforme en marécage et que le cher petit refuse d’avancer et continue à s’enfoncer dans la vase. Enseigner est une mission qui suppose une véritable vocation, l’émerveillement de pouvoir transmettre un savoir qui ne peut être simplement livresque a des jeune parfois angoissés et déroutés par des découvertes, lesquelles, si on n’arrive pas à les rendre vivantes, au lieu de les aider à s’enrichir, risquent au mieux de les ennuyer et au pire de les révolter ».

Alexandre de La Cerda

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Marie-Ida.Tessier | 27/01/2017 12:13

Qu'en est-il dans nos livres ? Gardons-nous des cahots d'une orthographe chaotique... En matière de littérature, il n’est guère d’inquiétude à avoir pour l’instant en ce qui concerne cette « réformette » qui n’en est pas vraiment une. Il s’agit tout au plus de « recommandations » datant de 1990 et qui, depuis, ne sont guère appliquées dans le domaine de l’édition... en France tout au moins. Rassurez-vous, les correcteurs français, solides piliers et défenseurs de notre langue, voire ultimes garde-fous contre la paupérisation de celle-ci, veillent au grain, freinent des quatre fers (tant qu’ils le peuvent et qu'il ne leur est pas mis trop de bâtons dans les roues). Ils se conforment encore aux règles de l’orthographe dite « traditionnelle » ! (hormis le cas où il leur est expressément demandé de faire autrement) et, sauf avis contraire, appliquent encore rigoureusement les règles de grammaire, de syntaxe, de concordance des temps. Autrement dit, tant qu’il y aura dans l’édition, voire dans la presse, des correcteurs de la « vieille école », l’accent circonflexe et l'orthographe "traditionnelle" auront encore de beaux jours devant eux... Pour l’instant, je dis bien pour l’instant, nous sommes donc plus ou moins protégés* de ce côté-là. Il n’en va pas moins que les manuscrits que nous recevons dans nos cassetins, outre à être dans la plupart des cas dans un état orthographique, sémantique et grammatical déplorable, laissent presque tous apparaître une double orthographe pour un même mot, l’« ancienne » et la « nouvelle », ce qui ne nous facilite certes pas la tâche. * Quand on sait qu'un grand nombre d'ouvrages sont aujourd'hui publiés sans avoir été correctement relus et corrigés et sont, pour certains, abondamment garnis de fautes, on se pose tout de même de sérieuses questions. Néanmoins, le bât blesse en matière de littérature enfantine et d’ouvrages scolaires. J’en veux pour exemple un ouvrage de littérature destiné aux enfants que j’ai récemment corrigé et pour lequel, fort perplexe, j’ai demandé à l’éditeur s’il me fallait faire usage de l’orthographe dite « réformée » afin de ne pas perturber les jeunes lecteurs qui sont censés l’apprendre et y avoir recours (plus ou moins, selon les professeurs des écoles sans doute). Compte tenu du fait que certains enfants apprennent ces recommandations en classe, il m’a semblé fort utile et logique de poser cette question. Après mûre réflexion, l’éditeur m’a répondu qu’effectivement nous allions nous y conformer. Ce que j’ai donc fait, y consacrant un bon nombre d’heures de travail. En effet, n’ayant jamais voulu me mettre en tête ces « nouvelles normes » à tout le moins complexes, souvent ridicules et qui vont à l’encontre de tout ce que j’ai moi-même appris à l’école (non sans difficulté parfois), j’ai procédé à contrecœur à la correction dudit ouvrage en appliquant ces "nouvelles normes" et en gardant ouvert sous mes yeux un fichier où figurent toutes ces recommandations. Quand l’éditeur, horrifié, a vu ce que cela donnait, il m’a demandé de revenir en arrière et de me rabattre sur l’orthographe dite « traditionnelle ». Ce que j'ai fait illico presto. Ouf ! J’ai failli hurler de joie ! Loin de simplifier l’orthographe, ces « mesurettes » nous compliquent la vie ! Tant les écrivains, les journalistes, leurs correcteurs que les éditeurs, les agences de presse, les agences de communication et les divers intervenants sur Internet vont tôt ou tard s’arracher les cheveux, ne sachant s’ils doivent appliquer ou non lesdites recommandations... Nous risquons d'aboutir à une sorte de chaos orthographique où chacun fera tout et son contraire, en fonction de son humeur du moment. « Maîtresse, ce Victor Hugo et cet Émile Zola, c'étaient vraiment des "gros nuls" en orthographe ! » Les professeurs des écoles seront-ils dans l’obligation de mettre en garde les enfants contre l’orthographe de nos écrivains ? Je vois venir le jour où les bibliothécaires seront contraints d'insérer dans chaque ouvrage une note rédigée peu ou prou en ces termes : « Attention, danger pour vos enfants ! L'auteur de cet ouvrage a fait usage de l'orthographe traditionnelle. » J'exagère sans doute, mais si peu... Quand nos enfants nous diront que nos grands écrivains, ceux du XXIe siècle comme ceux du XXe ou du XIXe, étaient/sont « de gros nuls » en orthographe, force nous sera d’admettre qu'il n'aurait pas fallu changer une équipe qui gagnait. En l’occurrence, celle qui alliait l’étude, le goût de l’effort, l'envie d'apprendre et de savoir et le respect des règles établies et ne prônait pas de prétendues « simplifications » et autres « nivellements par le bas » au nom d’une paresse intellectuelle de mauvais aloi, se laissant aller à caresser les fainéants dans le sens du poil. C'est pour ces mêmes raisons d'appauvrissement intellectuel que l'on n'enseigne guère plus Corneille et Racine, voire Molière et encore moins Rabelais ou Montaigne dans nos collèges... « Ce n'est plus à la portée des enfants d'aujourd'hui », me disait une amie professeur de français alors que je la questionnai un jour à ce sujet. Nos enfants seraient-ils devenus idiots ou bien voudrait-on qu'ils le fussent ? Le danger n'est pas négligeable et il n'y a guère de la coupe aux lèvres Lorsque les fils et les filles du peuple, moutons qui n'auront pour autre culture que la sous-culture télévisuelle ou, pire encore, celle qui leur est donnée en pâture par le biais d'Internet et des réseaux sociaux pour mieux les diriger, les fils et les filles de la bourgeoisie auront toujours accès aux meilleures écoles et aux cours privés qui font les dirigeants. De là à faire un procès d'intention, il n'y a qu'un pas que je ne franchirai pas, en tout cas pas encore. M.-I. Artusi-Tessier (Correctrice en Pays basque)

Marie-Ida.Tessier | 27/01/2017 12:15

Mes retours à la ligne ne se voient pas ici, désolée !

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