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Critique de Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena
La critique de Jean-Louis Requena
© DR - « Une vie cachée » de Terrence Malick

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis Requena

« Une vie cachée » - Film américain de Terrence Malick – 173’

L’écran noir s’illumine lentement. Des paysages somptueux, des plaines verdoyantes barrées de montagnes aux sommets dissimulés par les brumes… des bruits d’eau, des ruisseaux, des rus, une rivière, une cascade et la musique de Jean-Sébastien Bach (« La Passion selon Saint Matthieu » – BWV 244)…. Soudain une ville, l’ombre mobile d’un avion trimoteur s’y promène, à la fois dominatrice et protectrice : nous sommes en Allemagne en 1935 dans la ville historique de Nuremberg avec ses maisons moyenâgeuses et son congrès du parti Nazi (NSDAP) que vient inaugurer le Chancelier du Troisième Reich, Adolf Hitler… L’armée de cameramen dirigée par Leni Riefenstahl filme cette mise en scène grandiose, funèbre, diurne et nocturne, qui deviendra pour les salles obscures « Le Triomphe de la Volonté », documentaire de propagande à la gloire du nouveau régime politique nihiliste, violent. Bientôt, d’autres images : l’arrivée triomphale d’Adolf Hitler dans sa limousine blindée (décapotable !) après l’entrée de la Wehrmacht à Vienne, capitale de l’Autriche. Les Autrichiens amassés sur le parcours du führer sont en liesse : c’est l’Anschluss (mars 1938), l’annexion de l’Autriche…

Loin de ces soubresauts historiques, en Haute-Autriche, dans leur petit village de Radegund, Franz Jägerstätter (August Diehl) et sa jeune femme Fani (Valerie Pachner) travaillent sans relâche à leur petite exploitation agricole. Ce sont des gens pieux, catholiques, aimant leurs prochains, armés de leur seule foi en Dieu. Franz est sacristain bénévole dans la petite église qui domine le village. Au plébiscite (avril 1938) qui a suivi l’Anschluss, il est le seul du village à avoir voté non. Le maire furieux l’admoneste. Franz est appelé sous les drapeaux puis libéré rapidement après les triomphes de la Wehrmacht sur le continent européen ou les armées adverses s’effondrent rapidement : Pologne, Belgique, France, Danemark, etc. La guerre ne s’arrête pas, le régime nazi, belliqueux de nature, y trouvant son compte idéologique… Déjà suspecté, ostracisé par les membres de sa communauté, Franz est de nouveau réquisitionné pour porter les armes. En février 1943, Il se rend sur le lieu du rassemblement mais refuse de jurer fidélité à Hitler…

Dès lors la machine judiciaire militaire va s’ébranler pour le faire revenir, par tous les moyens, sur sa décision. Il reste inébranlable : en tant que chrétien, il refuse de tuer des innocents. 

Depuis « The Tree of Life » (2011), Palme d’Or au Festival de Cannes, nous avions un peu perdu Terrence Malick en dépit des trois films qui ont suivi sa consécration : « A la merveille » – 2012, « Knight of Cups » – 2015, « Song to Song » – 2017, et un documentaire, « Voyage of Time » (2016). Le réalisateur poursuivant son expérience de « The Tree of Life » s’est progressivement délesté de tout scénario narratif pour nous proposer des flux d’images, toujours très belles, mais qui devenaient des vignettes illustratives, redondantes, avec abondance de voix off. Ces dernières œuvres, éblouissantes visuellement, d’une virtuosité incomparable (chef opérateur Emmanuel Lubezki), finissaient par apparaître un peu vaines au regard des histoires ténues qu’elles étaient censées nous narrer. En filmant la biographie oubliée, parce que dérangeante, de cet objecteur de conscience autrichien, Franz Jägerstätter (1907/1943), il renoue, à sa manière visuelle et sonore (son langage cinématographique), la trame ce drame pastoral sur fond d’hymne au bonheur conjugal : Franz et Fani et leurs trois petites filles - l’aînée a six ans -, forment la cellule familiale idéale, chrétienne. Face à la propagande, aux intimidations et bientôt à la répression, Franz, paysan fruste, de peu de mots, dit non : en conscience, il ne participera pas à la barbarie générale.

C’est un non « Camusien » jusqu'à l’absurde, mais qui en accepte les conséquences.

Terrence Malick a tourné cette histoire tragique avec son nouveau chef opérateur allemand Jörg Widmer qui manie la caméra mobile (steadicam) avec une dextérité confondante. Elle est un personnage du film car avec le choix quasi permanent des courtes focales, elle permet des plans séquences en éclairages naturels : sur l’écran, le résultat est une image magnifique, quelquefois anamorphosée (légèrement déformée sur les bords) et d’une grande profondeur de champ. Du coup, les acteurs sont libres de leurs mouvements, que ce soit dans des espaces ouverts (champs, prairies, enclos, etc.), ou fermés (cours, intérieurs maisons, cellules, etc.). Cette liberté de déplacement permis par l’agilité de la caméra portée qui traque les visages et les corps « enrichit » le long métrage (2h53’), devenant ainsi un véritable poème visuel, d’une beauté plastique renversante. Les images qui naissent sur grand écran par flux ininterrompu, sont parfois « contaminées » par des extraits d’autres films : « Le Triomphe de la Volonté » déjà cité, des « home movies » d’Eva Braun, la maîtresse d’Hitler à Berchtesgaden (Alpes bavaroises), des actualités cinématographiques guerrières, etc.

Les peintres sont également au rendez-vous. Un plan peut évoquer Meindert Hobbema (1638/1709), paysagiste hollandais, Rembrandt (1606/1669), Johannes Vermeer (1632/1675) pour les intérieurs, et le français George de La Tour (1593/1652) pour un court plan fixe, sublime.

Le son est également étonnant. D’abord les paroles : anglaises pour les protagonistes paysans (Franz, sa femme, les voisins, etc., avec sous-titres) et allemandes (sans sous-titres !) pour les militaires (sous-officiers et officiers). Terence Malick poursuit ses recherches en polyphonie : les personnages parlent peu, mais indirectement en voix off à travers des réflexions théologiques, des extraits de lettres échangées entre Franz et sa femme. L’ensemble est mixé dans un style apaisé, élégiaque, lequel entre en résonance avec la somptuosité des images et la bande son musicale (musiques sacrées baroques et contemporaines).

La magie opère, mais quelquefois cela est redondant d’autant qu’au mitan du film le procédé devient prégnant. Le système de tournage du réalisateur (longs plans séquences) induit qu’à la fin de ce dernier, il dispose d’un important stock de rushes… qu’il faut ensuite monter. Si le temps de tournage proprement dit est court (huit semaines) le temps de montage est fort long et complexe (deux ans !). Il n’en reste pas moins que le dernier opus de Terrence Malik, cinéaste philosophe (études de philosophie aux États-Unis et à la Sorbonne, puis enseignant de cette discipline), est de fait au-dessus de l’offre globale cinématographique. C’est un cinéaste hors normes.

En juin 2007, le pape allemand Benoît XVI a autorisé la Congrégation pour la cause des saints à reconnaître Franz Jägerstätter comme martyr. Il a ensuite été béatifié à la cathédrale de Linz (octobre 2007).

Une vie cachée a été en compétition officielle lors du dernier Festival de Cannes. Il n’a obtenu aucune récompense.

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