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Critique
La critique de Jean-Louis Requena © KEYSTONE/AP/MARKUS SCHREIBER

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis Requena

« Corps et Âme » - Film hongrois de Ildiko Enyedi – 116’

Le plan d’ouverture, énigmatique, est une forêt de bouleaux sous la neige où vaquent paisiblement une biche et un cerf. Le suivant nous montre d’autres animaux domestiques : des belles vaches aux yeux mornes, comme résignées. Nous comprenons rapidement qu’elles sont destinées à l’abattoir ultra moderne qui nous est narré en quelques plans serrés, signifiants. C’est du grand art, la mise en image astucieuse nous laisse remplir les manques, les non-dits. L’abattoir est calme, les bruits assourdis, une grande propreté y règne, tout est nettoyé rapidement par des employés : le sang, les viscères, les déjections.

Nous sommes, de nos jours, dans une petite ville de Hongrie. A la cantine, deux hommes discutent : Endre (Géza Morsanyi), directeur de l’établissement, et Jeno (Zoltan Schneider), directeur des ressources humaines. Une femme blonde, gracile, réservée, à l’allure gauche, s’approche d’eux et s’installe à la table d’à côté : c’est Maria (Alexandre Borbély), la nouvelle contrôleuse de qualité. Elle se montre d’un abord difficile, peu liante, très stricte dans son travail. Mutique, elle reste en-dehors de la petite communauté besogneuse de cet abattoir dirigé d’une main ferme, mais paternaliste, par Endre. Qui est cette Maria si belle et si distante comme perdue dans son monde intérieur ?

Les cerfs, majestueux, reviennent sur l’écran dans leur cadre neigeux. C’est la beauté animale sertie dans son cadre hivernal ! Dans une courte scène explicative, nous comprenons enfin ce plan insolite : Endre et Maria font, chacun dans leur logis, la nuit, des rêves qui se ressemblent, qui les assemblent. Mais les rêves ne sont pas la réalité qui surgit, s’impose dès le réveil.

Ildiko Enyedi, réalisatrice et scénariste hongroise, nous propose ici son sixième long métrage après avoir reçu en 1989, pour son premier opus « Mon XXème siècle », la Caméra d’Or au Festival de Cannes. Ses quatre autres longs métrages n’ont pas été distribué en France, ce qui est fort dommageable au regard de la qualité de son dernier ouvrage.

Thrombose dans l’univers de la distribution française : 680 nouveaux films exploités en 2016 !

Ce film est d’une lenteur calculée (slowburn) : malgré leur communauté de rêves, Endre et Maria ne se précipitent pas dans les bras l’un de l’autre, tout au contraire. Chacun ralentit leur relation « chargée » par des problèmes physiques pour Endre (bras gauche inerte), psychologique pour Maria (fermeture au monde). Cependant, les scènes « fluides » se succèdent, oscillent entre le handicap physique d’Endre et le handicap psychique de Maria, entre la sécurité et l’enfermement, dans un quotidien morne, répétitif, sans âme : l’abattoir, le monde extérieur.

La réalisatrice nous épargne le « film d’entreprise » grâce à son écriture visuelle maitrisée : longs plans d’ensemble magnifiques ou s’insèrent de gros plans signifiants (corps, machines, ustensiles, etc.). Les personnages sont parfois cachés sur l’écran large avant de réapparaitre brusquement en gros plan. C’est saisissant de virtuosité !

Les acteurs totalement inconnus sont épatants et de fait nous excluent de tout phénomène d’identification, vieille recette du cinéma, qui fait de nous des héros éphémères d’après projection. Ici, c’est une histoire d’amour simple et compliquée à l’issue incertaine comme dans la « vrai vie ».

Ce film hongrois a reçu l’Ours d’Or, récompense suprême, au dernier Festival de Berlin présidé par Paul Verhoeven.

Jean-Louis Requena

 

 

 

 

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