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Portrait
Didier Petit de Meurville (1793-1873) : Haïti, Lyon, Donosti et Biarritz (I)
Didier Petit de Meurville (1793-1873) : Haïti, Lyon, Donosti et Biarritz (I)

| Maxime Dehan

Didier Petit de Meurville (1793-1873) : Haïti, Lyon, Donosti et Biarritz (I)

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La Sablière ©
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François-Didier Petit de Meurville fut consul de France à Saint Sébastien où il peignit la ville et des paysages de ses environs. Il se passionna pour la flore de Guipuzcoa dont il fit trois albums. Décédé à Biarritz en avril 1873, ses descendants ont habité jusqu'à ces dernières années à Saint-Jean-de-Luz où Maîtres Lelièvre et Cabarrouy ont dispersé la collection Didier Petit de Meurville (dans notre "Lettre du Pays Basque" du 16 nov. 18 sous la signature d'Anne de La Cerda). Maxime Dehan, membre de l'Académie Littéraire et Historique du Val de Saône, de l’Académie de la Dombes, de l'Union des Écrivains Rhône-Alpes-Auvergne et de la Société d’Histoire de Lyon nous en trace le portrait : 

On ne peut comprendre le contexte de sa naissance sans évoquer ses origines familiales. Originaire de la Lorraine, son grand-père Nicolas Petit (né en 1725), avocat au Parlement, connaît quelques difficultés financières. Cette situation pousse l’aîné de ses trois fils à partir pour l’Eldorado de cette époque : Saint-Domingue. François-Ignace Petit (1750-1794), dit de Meurville, arrive sur l’île le 27 Janvier 1773 et parvient en quelques années, grâce à certaines recommandations, au poste d’arpenteur général de la partie Ouest de Saint-Domingue. Il acquiert, en outre, des propriétés qui lui procurent des revenus conséquents dont une, qui devient la demeure principale et qu’il nomme « la Nouvelle Lorraine » en hommage à ses racines. Il fait profiter son père de sa fortune et entretient avec lui une correspondance régulière malgré la distance. Ses deux jeunes frères le rejoignent : le cadet Victor, dit de Grandville, et François-Didier Petit, dit de Villers, reçoivent chacun une charge de notaire (à la Croix des Bouquets pour de Villers). 

Simultanément, Nicolas Lemau de la Barre et son épouse Claire-Louise Dareste de Saconay avaient quitté la région lyonnaise en 1784, en compagnie de leurs deux filles : Benoîte-Victoire-Marine (1766-1839) et Charlotte-Françoise (1772-1828). Ils sont rejoints en 1790 par leur frère de 19 ans Louis-Jean-Baptiste-Philibert. Le père occupait la fonction de receveur des tailles et autres impositions de l'élection de Villefranche sur Saône. Ayant dilapidé toute sa fortune, ce dernier avait décidé d’immigrer à Saint-Domingue avec sa famille, espérant y retrouver une situation financière saine. L’Histoire lui donnera tort … 

Le mariage de sa fille Benoîte-Victoire-Marine avec François-Didier Petit à Port-au-Prince le 27 Novembre 1786 consacre une laborieuse installation sur l’île. Mais, comme la plupart des colons de cette époque, la fortune si durement acquise, vacille au gré des révoltes successives. C’est dans ce contexte difficile que naquit à Fonds-des-Nègres François-Didier Petit de Meurville le 10 Décembre 1793. Précédemment, le jeune ménage avait acceuilli en 1789 un premier enfant qu’ils prénommèrent Louis. Didier Petit ne connut jamais son père, le malheur frappa la famille le 3 avril 1794 : son père et son oncle maternel sont assassinés par les esclaves révoltés, leurs propriétés sont pillées et incendiées. Pendant trois ans, sous la protection de Nicolas Lemau, la petite famille vit de manière précaire, tentant de retrouver les assassins et procède aux premières demandes d’indemnisations. Lesquelles allaient donner lieu à de multiples tractations avec l’administration française ... À tel point, qu’en 1868, tout ne sera pas encore résolu ! La ruine est inéluctable et les enfants trop petits pour vivre une enfance dans de telles conditions : le départ devient impératif ! 

En Juillet 1797, les sœurs Lemau et leurs enfants s’embarquent au port d’Aquin pour Baltimore, emboîtant le pas à l’oncle de Villers. Là, la veuve Petit dirige une association pour s’occuper d’une pension pour jeunes filles avec une dame française. Pendant l’exil américain, la veuve Petit fait la connaissance de Louis-Guillaume-Valentin Dubourg (1766-1833), missionnaire sulpicien et directeur du collège Sainte-Marie, qui deviendra un prélat important en France. La veuve Petit et Dubourg tissent des liens d’amitié indéfectibles et entretiendront une correspondance ininterrompue de près de 40 ans. C’est au collège universitaire de Baltimore que l’éducation de Louis Petit est confiée, il y trouve sa vocation de prêtre. Tandis que son jeune frère Didier est élevé par sa mère qui aime à lui enseigner le dessin, malgré les protestations de son beau-père plutôt acariâtre. Le contexte d’un retour en France est de nouveau favorable : le Concordat est signé par Bonaparte en 1801 et favorise le retour des catholiques exilés dont les Sulpiciens. C’est ainsi que la famille Petit débarque en France à Anvers, séjourne brièvement à Paris et arrive à Lyon courant Juillet 1803. Ils sont hébergés et nourris gracieusement une dizaine d’années durant par une tante, Mme de Janzé (rue des marronniers), prise de pitié pour la situation de ses neveux. Didier Petit est envoyé chez les Jésuites, au collège de Roanne où il rejoint son frère Louis. Sa mère s’inquiète souvent pour Didier car il est atteint de surdité à une oreille et tombe souvent malade. En 1808, Mlle Bottu de la Barmondière, une autre cousine, la plus riche héritière de la région lyonnaise, leur avance une forte somme d’argent pour l’acquisition d’une propriété à Caluire et Cuire, proche de la Croix-Rousse, dite la Sablière. Les soeurs-veuves Petit et Duquesnay s’y installent ensemble mais n’y vivent que de manière ponctuelle au cours de l’année : la Sablière est une propriété de campagne. 

Les années passent et Didier Petit, devenu négociant, avait ouvert un commerce pour ornements d’églises au cours des années 1810. Il est installé 8 rue St Polycarpe, dans le centre-ville de Lyon. Cette fabrique prend sa renommée au moment du sacre de Charles X pour lequel elle a l’honneur de participer à la décoration de la cathédrale de Reims. Pour cette occasion historique, il fait tisser et livrer, en moins de trois mois, des ornements en étoffes brochées en or ainsi que des vêtements liturgiques (En 2017, Notre-Dame de Paris exposait plusieurs de ces étoffes). La maison Didier Petit confectionne entre autres œuvres : un testament de Louis XVI tout en soie, un fameux portrait tissé de Jacquard devenu un emblème de la ville de Lyon, ... Parmi les visiteurs illustres : le duc d’Orléans en 1826, le journaliste Louis Blanc, … Il ne néglige point la mode féminine : il fabrique des rubans de soie pour ceintures de femmes ainsi que diverses étoffes pour les robes de ces dames. L'exposition qui se tient à Lyon en 1827 le récompense d'une médaille d'argent. Il ne démérite pas une deuxième médaille en 1834. Il fait travailler des artistes célèbres : Carquillat, Moulin, Simon Saint-Jean, ...  La duchesse de Berry nomme Didier Petit fournisseur du Garde-Meuble royal. Le succès est tel qu’il ne se borne pas qu’au territoire français. De ce fait, il reçoit des commandes de l’étranger. La duchesse de Berry envoie notamment une lettre à l’empereur de Russie pour lui demander sa haute protection en prévision d’un déplacement professionnel à St Petersbourg. Une pluie d’éloges relayées par la presse consacre la maison Didier Petit. L'Institut de France, par la voix de son secrétaire perpétuel Raoul Rochette, félicite Didier Petit pour son œuvre et commande à cette occasion un portrait tissé de Jacquard. Raoul Rochette ne tarit par d'éloges et lui propose le titre de Membre correspondant de l'Académie Royale des Beaux Arts. En 1840, Charles Babbage, éminent mathématicien, admirateur de Jacquard, commande à son tour son portrait tissé. Il faut dire que l'invention du métier à tisser lui inspirait déjà sa première machine analytique, l’ancêtre de l’ordinateur. C’est par son réseau professionnel qu’il rencontre au début des années 1820 la famille de son épouse. Marie-Victoire Françoise Bérard (1804-1887) était la fille d’un négociant enrichi dans la soie, érudit, membre de plusieurs sociétés royales spécialisées dans l’agriculture. Le mariage a lieu en 1823 et cette union engendre la naissance de 11 enfants.

Entretenant une correspondance ininterrompue avec les missionnaires d’Amérique depuis leur installation à Lyon, la veuve Petit et son fils créent à la demande de Mgr Dubourg une association pour récolter des dons via une souscription annuelle. En 1815, Mgr Dubourg fait un voyage en France et séjourne à Lyon chez les Petit pour demander davantage de moyens : les cotisations sont trop faibles. L’abbé Inglesi, vicaire de la Nouvelle-Orléans, fait à son tour étape chez les Petit en 1821, partageant ensemble l’idée de généraliser leurs actions à toute l’Amérique du Nord. Inglesi obtient une audience du roi Louis XVIII, en plein congrès de Laybach, et, par son éloquence, sensibilise les dirigeants européens aux missions étrangères. Il s’avéra plus tard qu’Inglesi fut en réalité un imposteur déguisé en prêtre qui fit fortune grâce à ses vastes réseaux suite à la création de l’Oeuvre. D’autres notables lyonnais s’occupaient d’œuvres analogues pour diverses autres missions dans le monde : c’était le cas de Pauline Jaricot. Cet engouement pour les missions étrangères pousse Didier Petit et sa mère à organiser une réunion regroupant tous les intéressés. Le 3 Mai 1822, en l’Hôtel de Provence place Bellecour, cette assemblée formée par une dizaine de notables lyonnais (les dames n’avaient pas le droit de se réunir) tracèrent les premières lignes de l’Oeuvre pour la Propagation de la foi. Roberto d’Azeglio, un ami de Didier Petit, lui souffle, par une lettre, la devise de l’association : « Ubique per Orbem ». En tant que membre fondateur, il devient le premier secrétaire de l’association. C’est à ce titre, qu’en Juin 1822, Didier Petit se rend à Paris afin de former un conseil supérieur de l'œuvre, prétexte pour officialiser auprès de la Cour la nouvelle institution dont le principe plaisait déjà au Roi. Il réunit sur la recommandation des Jésuites des personnalités parmi lesquelles le cardinal-prince de Croÿ, grand aumônier, l'abbé Pérault, le prince de Polignac, le marquis de Rivière, le comte de Senst-Pilsach, le duc de Rohan-Chabot, M. de Haller. Pendant près d’une heure, Didier Petit leur explique les tenants et aboutissants de la nouvelle institution. Le 27 Juillet, il est invité chez le prince de Croÿ au palais des Tuileries pour organiser le conseil supérieur de l’œuvre. Ozanam succède à Didier Petit à son poste de secrétaire en 1841. Honneur suprême : il reçoit de la main du pape sa nomination de chevalier de l’ordre de l’Éperon d’Or.

L’instruction artistique que lui avait prodiguée sa mère l’amène à devenir un collectionneur réputé. Son cabinet d’antiquités fait partie des curiosités de Lyon, un passage obligé. En moins de six ans, Didier Petit acquiert 810 pièces d’une grande variété : des peintures, des ivoires, des livres, divers manuscrits … Il s’intéresse notamment à l’Histoire et à la technique de l’émail et en devient le spécialiste. Il acquiert le retable d’émaux peints exposé aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Lyon. Fasciné par l’art de la Renaissance, il parcourt toutes les grandes collections européennes, comme en Italie, où il est accueilli en prince chez son ami Roberto d’Azeglio, directeur de la Galerie Royale de Turin. Son érudition le conduit à prendre la présidence de la Société des Amis des arts de Lyon entre 1837 et 1839. On l’appelle régulièrement pour estimer des collections particulières. Connu pour sa générosité, on n’hésite pas à lui demander quelques affaires : abonnements à des revues, visites de son cabinet d’antiquités, recommandations diverses...

Maxime Dehan
Légendes : Portrait photographique de D. P. de Meurville pris par l'infant Don Sebastian de Bourbon-Bragance vers 1870
"La Sablière" avec la tonnelle Didier Petit et sa glycine de 1840

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