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Tradition
Alep prénommée, la chrétienne ?
Alep prénommée, la chrétienne ?

| François-Xavier Esponde

Alep prénommée, la chrétienne ?

1 – Aux origines d’Alep

Dans une Syrie déchirée et ensanglantée d’aujourd’hui peut-on se référer au passé de ces cités majeures de l’Orient ? Où coule le flot de désolations et de massacres des biens et des personnes..
Alep, la chrétienne la seconde ville de Syrie mérite un rappel historique.
Ville touristique jadis, où le visiteur étranger venait respirer le charme exotique de la distanciation avec notre fébrilité occidentale.
Ville de rêve, cité des mille et une nuits au milieu d’un patrimoine mondial unique, les Européens la pratiquaient avec jubilation, les circonstances actuelles et les déchirures politiques en ont décidé autrement.

Ville de commerce et d’industrie plus récente, les habitants appelés Alépins savent la valeur de leur passé et rêvent encore de lui redonner un jour un visage et une postérité légitime.
Suivant la tradition, Alep fut christianisée par l’apôtre Simon, dit le Zélote. Mais la plus ancienne église remonterait à 400 et fut dédiée aux saints Côme et Damien.

Dans les annales historiques, on trouve mention de la visite de l’Empereur Julien l’Apostat passant par la ville vers 359 où il offrit des sacrifices aux dieux païens et invita les chrétiens à se convertir au paganisme. Un affront pour ces gens qui semblaient avoir acquis et partagé la parole évangélique déjà enracinée  anciennement en Syrie et jouissant du prestige des origines chrétiennes de la nouvelle religion.

A partir de l’an 423, Théodoret, évêque de Cyr, se rendit maintes fois à Alep pour prêcher et conforter les groupes chrétiens de la cité. Son ouvrage « Histoire Philothée » mentionne « la présence de trente sept ascètes autour d’Alep », dont Saint Syméon le stylite, connu dans tout le monde chrétien pour la culture anachorète de ce Moyen-Orient où le moine s’isole et se rapproche de l’Eternel dans le désert de la terre et d’une vie érémitique.

Dès le VIème siècle, la première cathédrale de Syrie y voit le jour en étant dédiée à la Vierge Marie : « sa ressemblance architecturale avec l’église Saint Syméon le stylite par ses chapiteaux corinthiens » se rapporte à l’influence orientale et grecque d’une pensée chrétienne enracinée et dont les fondations constituent une preuve de son origine.

La destruction d’Alep par les Perses date de 540, mais l’empereur Justinien - devenu chrétien - restaure la ville et ses remparts, et les riches marchands de passage sur le réseau de la route de la soie reconstruisaient les églises.
En ce temps-là déjà, la vie entre chrétiens et arabes était faite d’entente et de division. La confusion entretenue par les califats de voir en ces chrétiens des sujets assujettis à l’Occident éveillait la suspicion d’une complicité de fait et dans les faits.

2 – Occident-Orient, un compromis compliqué.

La relation ainsi entretenue avec les occidentaux constituera une « démarcation » de la vie et du commerce de ses habitants, accordée à des précautions et de la distanciation pour ne jamais se fondre dans quelque soumission et garder une âme orientale et alépine au cours de l’histoire.
Les croisades qui suivront et la célèbre guerre d’Alep en 1119 - dénommée ager sanguinis - témoignera de la résistance des autochtones qui ne permirent pas aux étrangers de gagner la ville.
Mais de facto, les Alépins eurent à verser la dîme aux croisés dans un rapport difficile des chrétiens divisés et opposés entre croisés et autochtones sur la destinée de la ville.

De 1118 à 1174, quatre églises furent transformées en mosquées et en écoles coraniques en représailles contre les Croisés qui avaient saccagé les tombeaux des musulmans aux portes de la ville. Les chrétiens locaux refusant de payer pour leur restauration, le monastère Mar Maroutha devint une mosquée chiite en 1177.
Avec les Séleucides et les Turcs, il fallut à nouveau se « replacer ». Trois choix restaient possibles pour les chrétiens : se convertir à l’islam, rester chrétiens en payant « l’impôt de capitation » (les « dhimmis ») ou quitter la ville et choisir l’exil.
L’invasion de la ville par le Khan mongol décida de son destin. L’emprisonnement et l’assassinat de l’évêque syriaque et la destruction d’Alep s’ensuivirent.

L’histoire n’étant jamais achevée au Proche Orient, la dynastie ayyoubide qui suivit changea l’esprit du temps.
Le pape Grégoire IX signa en 1233 un accord avec le roi Mohammad pour envoyer des pères franciscains à Alep comme aumôniers des prisonniers européens.
L’historien Bohadin mentionne « l’existence de 70 églises chrétiennes à Alep » en cette fin de la période de présence des Croisés en Syrie, et le commerce reprit avec les Occidentaux.
Tradition  bien orientale, il était acquis que lors des troubles et des affrontements avec les autochtones, les chrétiens se retiraient quelque temps de la ville et revenaient à nouveau dans la ville, bien souvent rappelés et priés de reprendre leur place dans la cité.

L’annexion de la ville à l’Empire ottoman en 1561 et l’accord de capitation signé entre le roi de France François Ier et le Sultan Soliman le magnifique redonna de la majesté à la ville.
L’arrivée des Consuls de France, d’Angleterre, de Hollande, officialisa les relations de l’Occident et de l’Orient dès le XVIème siècle. Avec les Français d’abord, puis les Britanniques et les Hollandais.

Cette histoire fut ininterrompue, et dès le XVIIIème siècle, les missions catholiques arrivent en cette terre orthodoxe chrétienne et musulmane : jésuites, lazaristes, capucins et carmes peuplèrent le paysage religieux de ce pays, les franciscains étant sur place depuis plusieurs siècles.
On construisit des églises pour les Arméniens, les Syriaques et les Grecs, provoquant entre églises une émulation entretenue par les dividendes du commerces avec les occidentaux catholiques.
On raconte que le règne  d’Ibrahim Pacha fut un âge d’or pour les chrétiens d’Alep toutes églises confondues... Mais, chassés par les Ottomans, les musulmans "locaux" se ruèrent sur les quartiers occupés « par les occidentaux » et confisquèrent les biens en tuant les chrétiens : Alep demeura le théâtre de l’histoire sanglante des communautés religieuses.

On rapporte que la première imprimerie en arabe fut installée à Alep en 1702, provenant de Roumanie par l’entremise du patriarche grec orthodoxe Athanase Dabbas et l’on fonda le premier journal arabe « Miroir des Situations » en 1855 pour favoriser la diffusion de la culture et de la poésie en langue locale.

En 1859, les franciscains ouvrent le premier Collège de la Terre Sainte à Khan et Chibany au temps du Canal de Suez. Ces étrangers - dont les français - quittèrent alors la Syrie pour l’Egypte, laissant leur empreinte dans ce pays, à l’époque sous mandat franco-britannique.

Dans l’histoire récente, au siècle dernier, l’indépendance de la Syrie, les coups d’Etat, la prise du pouvoir par les socialistes, la nationalisation de l’industrie et des écoles catholiques influentes en 1967, poussèrent les élites à quitter Alep. Les chrétiens alépins se renfermèrent entre eux, en des sociétés closes et confessionnelles isolées des réseaux influents du passé, dans une ville au prestige international.

François-Xavier Esponde

Ndlr 1, notre illustration : Le 21 décembre 2016, à l’occasion de la libération d’Alep et des festivités de Noël, la ville, où la vie reprenait son cours, s’illumina autour du grand sapin de Noël dressé par l’Association culturelle arménienne « La nouvelle génération ». Là, chrétiens et musulmans célébrèrent ensemble la libération par l’armée syrienne de la ville d'Alep, jusqu’alors occupée par les djihadistes et méconnaissable après plus de quatre années de guerre.
Ndlr 2 : on ne peut que regretter que les USA affament les chrétiens de Syrie en proclamant de nouvelles sanctions prévues par leur  "loi César" visant Damas, ses alliés et toute entreprise participant à l'actuelle reconstruction du pays : en fait, ces sanctions n'affaibliront aucunement le chef de l'Etat syrien Bachar el Assad mais elles affameront la population de la Syrie, un des rares pays du Moyen-Orient où les chrétiens peuvent subsister, car pour les politiciens US, ce pays est coupable de conserver son alliance avec la Russie ; de plus, ces injustes sanctions de Washington attendront par ricochet le Liban dont la mauvaise situation économique n'a vraiment pas besoin de ce "coup de pouce" américain...

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