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Tradition
Al Andalus et le Pays Basque : quelques rappels historiques utiles
Al Andalus et le Pays Basque : quelques rappels historiques utiles
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Al Andalus et le Pays Basque : quelques rappels historiques utiles

Ce vendredi 22 mars à 15h, Anne de Roll Montpellier donnera une conférence au Musée Basque consacrée à « l'histoire d’Al Andalus, 711-1492, les migrations du savoir ». Il n’est pas inutile de rappeler les relations de cette histoire avec celle du Pays Basque, particulièrement la Navarre, histoire qui revêtit à l’occasion des aspects tragiques...

Il convient de rappeler à cet égard un épisode hélas complètement oublié concernant la ville bas-navarraise de Saint-Palais dont le blason est celui de la Navarre avec les chaînes légendaires de la bataille de Las Navas, et dont le nom même lui vient de Pelagius, Pelayo ou Pelay que le calife musulman de Cordoue Abd el Rahman III fit martyriser le 26 juin 925.

Cet adolescent était le neveu d’Hemogius, futur évêque de Tuy (ou Tui), ville située dans l’actuelle province de Pontevedra en Galice et qui avait souffert des razzias musulmanes au début du VIIIe siècle avant d’être libérée en 739. Il avait été pris en otage par Abd al-Rahman III, émir puis calife omeyyade de Cordoue, lui-même arrière-petit-fils du roi Fortún Garcés de Navarre, ce dernier ayant été fait prisonnier en 860 lors d'une invasion menée par l'émir de Cordoue Muhammad Ier. Fortún Garcés était resta prisonnier pendant vingt ans à Cordoue où sa fille Oneca avait dû épouser l'émir Abd Allah ben Muhammad avant de rentrer avec son père en Navarre en 880. C’est donc son oncle par alliance, le roi navarrais Sancho Garcés Ier, que le calife de Cordoue combat sans cesse, dans les environs de Nájera et de Tudela, et bien au-delà. Sanche prend Viguera dans La Rioja en 923 mais Abd al-Rahman pille et détruit Pampelune l’année suivante. Il prend le titre de « Amir al-Mu'min » (prince des croyants) et « al-Nasir li-din Allah » (le victorieux pour la religion de Dieu).

Pour en revenir à notre Pelayo (ou Pelay), dont le patronage  sera attribué à Saint-Palais, il avait été fait prisonnier avec les évêques de Salamanque et de Tuy, ainsi que de nombreux chrétiens, à la suite de la bataille de Valdejunquera (25 km au sud de Pampelune) où Abd al-Rahman défit, le 26 juillet 920, les troupes coalisées du roi navarrais Sancho Garcés Ier et d'Ordoño II de León. Pelayo était resté à Cordoue comme otage aux mains d’Abd al-Rahman contre la libération de son oncle évêque, lequel avait été libéré par son père (le père de Pelayo était le frère de l’évêque). 

Pelayo, qui avait déjà reçu une solide instruction – religieuse incluse -, sut ainsi résister aux sollicitations de ses geôliers : il refusa d’embrasser l’Islam et d’abjurer sa foi chrétienne tout comme il repoussa les avances sexuelles du calife, « esthète » dévergondé, très porté sur les jeunes et beaux garçons que ses troupes avaient fait prisonniers lors de leurs razzias en terre chrétienne. Après avoir été torturé, le jeune chrétien martyr aurait été lancé par une catapulte sur la rive opposée du Guadalquivir (sort préfigurant celui du père missionnaire lazariste Jean Le Vacher, consul d'Alger, et d’autres captifs français, qui seront attachés par les Turcs ottomans à la bouche du canon « Baba Merzoug » en juillet 1683, en guise de réponse à l'amiral Duquesne venu libérer les esclaves chrétiens. Leurs membres déchiquetés tombaient épars sur le pont des navires français). En ce qui concerne Pelayo, un garde musulman dut décapiter le corps du jeune chrétien, semble-t-il encore vivant malgré son catapultage !

Le récit de son martyre fut recueilli auprès d’un témoin par la chanoinesse allemande Hrotsvita (ou Roswitha ) de Gandersheim qui en composa un poème resté célèbre. Et l’idéal de Pelayo constitua une icône pour les combats futurs des jeunes carlistes navarrais…

La résistance navarraise aux invasions musulmanes

Peu de temps avant le sacrifice de Pelayo que nous venons de relater, malgré les efforts des premiers rois de Navarre qui essayaient de maintenir leur indépendance, les musulmans avaient pris et détruit Pampelune.

A la fin du IXe siècle, Mohamed de Cordoue, successeur d'Abderraman II, avec sa puissante armée, avait déjà franchi l'Ebre et parcouru la campagne de Navarre, emmenant captifs à Cordoue les enfants du roi de Navarre. Fortun Garces (882-905) passera ainsi vingt ans de sa vie à Cordoue avec sa sœur. Mais ce fut Sancho Garces (905-925) qui forgea le royaume de Navarre en s'opposant aux Musulmans. Il arriva à reconquérir les terres riches occupées par les maures et leurs alliés les Banu Qasi, des nobles wisigoths que les envahisseurs maures avaient converti à l’islam, fixant ainsi la frontière de la Navarre sur l'Ebre.

Or, les relations entre les populations chrétiennes soumises et leurs conquérants musulmans étaient difficiles, particulièrement en Alava et en Navarre. D’après l’universitaire Yvette Cardaillac-Hermosilla de l’Université de Bordeaux III, les prescriptions du Coran commandent à l’Islam de procéder à « une division en trois groupes : les Musulmans, les gens du Livre et les idolâtres ». Si les idolâtres sont exclus de toute « tolérance pluraliste », en revanche les gens du Livre (Chrétiens et Juifs) « bénéficient » de la Dhimma, véritable contrat de « protection-soumission » : ils sont admis avec leurs croyances et leur culte mais « devront être humiliés et payer leur admission dans la communauté des croyants » au moyen d’un impôt ou « Jizya ». La politique des califats espagnols islamiques au Moyen-âge oscillait entre l’extermination des chrétiens, leur conversion à l’Islam ou la collecte de l’impôt auprès des « Dhimmis » (soumis).

Cependant, l’éclatement au XIe siècle du califat omeyyade en une multitude de petits États ou « taifas » va pourtant accélérer la reconquête par les États chrétiens du Nord. En 1086, l’année qui suit la prise de Tolède, les dirigeants musulmans des taifas appellent à l’aide les Berbères almoravides, récents fondateurs d’un empire en Afrique du Nord. Malgré leur défaite face à l’émir Yûsuf ibn Tashfin, les  stoppe alors la reconquête en écrasant l’armée chrétienne à Sagrajas (1086) avant de rembarquer pour le Maroc. Les chrétiens n’en continuent pas moins la libération progressive des terres envahies par l’Islam alors que les Almohades qui ont remplacé la puissance almoravide en Afrique du Nord constituent leur nouvel ennemi. Malgré le désastre d’Alarcos en 1195, qui entraîne un traumatisme en Occident car survenant peu après la reprise de Jérusalem par les musulmans, les chrétiens arrivent à se maintenir jusqu’au Tage. Désireux de poursuivre son expansion contre les États chrétiens – castillan et navarrais - du Nord de la péninsule, le nouveau calife almohade, Muhammad an-Nasîr (appelé « Miramamolin » par les chrétiens, par déformation du titre « al-Amîr al-Mu’Minin » signifiant émir des croyants) décida de lancer une grande offensive qui provoqua un effroi certain, jusqu’en terre d’Oc, du fait de la puissance militaire des almohades, alors à son sommet.

Las Navas de Tolosa, une bataille décisive

Au milieu de l’année de l’année 1210, An-Nâsir proclame le djihad, traverse le détroit de Gibraltar avec une grande armée et prend la forteresse de Salvatierra, malgré sa défense désespérée. Alphonse VIII de Castille réclame l’aide des souverains voisins, du roi de France et du pape Innocent III qui déclare la croisade. Les prières pour la victoire et les troubadours diffusent la cause de la reconquête, engageant à s’enrôler afin de combattre les Almohades.

Fin mai 1212, les chrétiens se regroupent à Tolède. Les sources donnent des milliers de fantassins et de cavaliers chrétiens, parmi lesquels, les Navarrais accourus avec leur roi Sanche VII eurent un rôle décisif au côté des chevaliers venus d’Aragon, de Castille, du Léon et même du Portugal. Pour sa part, l’armée musulmane, sans doute supérieure en nombre, mais composée de Berbères, d’Arabes, de Turcs et de Noirs enrôlés souvent de force, se concentre à Séville. Les chrétiens avancent vers l’armée musulmane qui adopte une stratégie défensive. Le 14 juillet, les croisés établissent leur camp sur un haut plateau du versant sud de la sierra, dans l’actuelle province de Jaen, à 15 km au sud des limites de la région de Castilla-La Mancha. An-Nâsir, qui ne les attendait pas là, compte engager immédiatement les combats afin de déloger les chrétiens d’une position qui lui semblait défavorable.

La bataille de Las Navas de Tolosa va commencer. Le lundi 16 juillet 1212, l’armée chrétienne se range en ordre de bataille. « Jamais tant et telles armes de fer n’avaient été vues en Espagne » rapporte la Chronique latine des rois de Castille. Les chrétiens sont 10.000 à 14.000. Les Castillans d’Alphonse VIII sont placés au centre, les Navarrais de Sanche VII à droite, avec les Catalans et les Aragonais à droite, les autres croisés se sont placés dans les rangs castillans. Face à eux, An-Nâsir aligne 20.000 à 25.000 hommes. Dans l’avant-garde et sur les flancs, des cavaliers turcs, berbères et arabes ; derrière la foule des volontaires pauvrement armée ; au centre et à l’arrière Almohades et Andalous avec une cavalerie lourde.

Les avant-gardes chrétiennes attaquent les cavaliers musulmans qui ripostent par une volte-face rapide qui placent les croisés au centre de l’armée almohade. L’arrivée des deuxièmes corps chrétiens empêche tout encerclement de la part des musulmans. An-Nâsir fait alors donner son arrière-garde contre les croisés, exténués, qui supportent mal ce nouvel assaut. Les pertes sont nombreuses chez les chrétiens et Alphonse VIII, un moment découragé, songeait même à abandonner le champ de bataille pour se reporter vers Salvatierra en essayant de venger son échec précédent. Voyant le moment décisif arriver, Sanche VII et ses Navarrais chargent et entraînent les troupes chrétiennes encore intactes. Les rangs musulmans s’effondrent. C’est une débandade. Les chevaliers avancent vers le calife qui abandonne le camp et fuit à Séville. Cette victoire de Las Navas de Tolosa sera due, en grande partie, au roi de Navarre Sancho VII « le Fort » : ce géant dont la taille (2m25) s’accompagnait d'une force herculéenne au service d'un courage indomptable avait dû « terroriser » les défenseurs de la tente de l'émir, protégée par une puissante palissade munie de vigoureuses chaînes et dont l'armature principale était constituée de chameaux et d'une élite de combattants noirs. Les Navarrais parvinrent à ouvrir une brèche dans ce système défensif et ramenèrent du combat les chaînes entourant la tente de Muhammad al Nasir qui s’enfuit à Séville. Selon la tradition établie par les chroniqueurs médiévaux, Sanche le Fort rapporta ces chaînes en Navarre comme trophée de victoire : elles remplaceront sur le blason navarrais l'antique aigle noir et figureront sur ceux de Saint-Jean-Pied-de-Port, Saint-Palais, Pampelune et bien d'autres localités du Pays Basque. Et, dans la vallée de Baztan, beaucoup de belles demeures typiquement navarraises seront ornées d’un blason à damier dont l’échiquier rappelle la partie de dames interrompue afin d’aller combattre victorieusement l’envahisseur maure à La Navas de Tolosa…

La tradition rapporte encore que Sanche VII le Fort fit construire l’église de Saint-Jean-Pied-de-Port en guise d’ex-voto à sa victoire. La ville se développe à cette époque : elle reçoit un for ou fuero, c'est-à-dire une charte de franchise fixant les droits et devoirs, et privilèges des habitants afin de favoriser entre autres l’implantation d’artisans (exemptions d’impôts, des terres pour construire leurs habitations et leurs boutiques). Au XIIIe siècle, à la mort de Sanche le Fort, c’est une ville commerciale prospère.

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