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Critique de Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena © Claudio Boaretto - « Gloria Mundi » à la Mostra de Venise

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis Requena

« Gloria Mundi » - Film français de Robert Guédiguian – 106’

La scène d’ouverture est la naissance d’un bébé. Il est frotté, puis subit de longues ablutions sur un fond sonore de musique baroque… Nous sommes à Marseille, mégalopole maritime du sud-est. Une famille enjouée assiège la jeune accouchée, Mathilda (Anaïs Demoustier) : son mari Nicolas (Robinson Stévenin), sa mère Sylvie (Ariane Ascaride), son beau père Richard (Jean-Pierre Darroussin), sa demi-sœur Aurore (Lola Naymark) et son mari Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet). 
Tous semblent heureux de la naissance de ce premier enfant : ils boivent du champagne…
Un seul personnage est absent : Daniel (Gérard Meylan), le premier mari de Sylvie et le père de Mathilda. Depuis de nombreuses années, il est en prison à Rennes pour homicide. Sylvie décide de lui envoyer une missive pour l’avertir de l’heureux évènement.

La famille, en apparence unie, est de fait très disparate : la naissance du bébé aggrave la précarité du couple Mathilda – Bruno. Elle n’effectue que de petits boulots à l’essai dans des magasins de vente de vêtements. Lui s’est lourdement endetté pour acquérir une grosse berline afin de transporter ses clients en VTC (Véhicule de Tourisme avec Chauffeur) : il rêve de devenir son propre patron alors même qu’il dépend d’une « plateforme internet» qui distribue ses courses. Ses heures de travail sont sans fin… Il est repéré par les taxis classiques dont il est le concurrent direct ! Sylvie fait des ménages sur les paquebots qui accostent sur le port de Marseille : c’est un travail insalubre et mal rémunéré : la colère gronde dans son équipe qui menace de faire grève…Richard est conducteur d’autobus. Ses horaires ne coïncident pas avec ceux de sa femme : ils ne font que se croiser toute la semaine…

Aurore et son mari Bruno ont les dents longues… Ils possèdent un commerce lucratif : ils rachètent à vil prix des ustensiles de tous ordres que viennent leur céder une population démunie. Après reconditionnement, ils les revendent avec une marge substantielle…Ce sont deux petits entrepreneurs qui vivent à leur aise avec un cynisme doublé d’un mépris non dissimulé pour le reste de la famille qui vit petitement, chichement : ils s’estiment « les premiers de cordées » !
Néanmoins tout ce petit monde se côtoie : les uns glissant vers la paupérisation par le phénomène d’ubérisation de la société, les autres vers l’enrichissement… Un homme, étranger à ce contexte familial surgissant de sa prison, débarque : Daniel, un grand taiseux apaisé, auteur de haïku…

Robert Guédiguian (66 ans) a déjà une longue carrière cinématographique depuis son premier long métrage Dernier Été (1981). Gloria Mundi est son 21ème film qui, à nouveau, traite de rapports familiaux, filiaux, toujours perturbés par l’environnement macro-économique capitalistique. Pour le réalisateur, c’est l’incessant débat entre la société capitaliste, par nature néfaste, destructrice de liens sociaux, et la société socialiste par nature harmonieuse mais utopique. C’est l’incassable moteur de tous ses films à quelques exceptions près (« Le Promeneur du Champs de Mars » – 2005, sur la fin de vie de François Mitterrand, œuvre de commande).

Il faut reconnaître à Robert Guédiguian, toujours coscénariste, qu’en dépit d’une structure narrative binaire (personnages positifs opposés à des personnages négatifs), il gomme adroitement les traits comportementaux qui les rendraient par trop caricaturaux : les oubliés de la société ne sont pas tous bons et les bons ne sont pas tous pauvres. Tous les personnages de ses films ont leur logique comportementale mais aussi leurs contradictions, leurs parts d’ombre. Quelquefois, ils n’échappent pas à des agissements outranciers. Ainsi, le jeune couple thuriféraires d’un capitalisme sauvage, Aurore et Bruno sont de ce point de vue la parfaite illustration : ils sont « too Much » : des Thénardier (usuriers, pervers, arrogants, etc.).

Robert Guédiguian déroule son récit en filmant au plus près les personnages dans leur environnement naturel (logements, travail, loisirs, etc.) sans chercher à imposer une écriture visuelle flamboyante : c’est du solide, du travail d’artisan consciencieux. Pour mieux « polir » en quelque sorte son ouvrage, il reprend de film en film les mêmes acteurs : Ariane Ascaride (sa femme) et ses amis de toujours, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, petite troupe fidèle à laquelle il agrège de jeunes actrices et acteurs (Anaïs Demoustier, Robinson Stévenin, etc.).

Dans son dernier opus, la ville de Marseille est méconnaissable : les protagonistes évoluent entre d’immenses tours de verre (Tour Jean Nouvel !) plantées en bordures d’autoroutes ou de rocades encombrées de véhicules bruyants… C’est le Marseille d’aujourd’hui que le détenu fraîchement libéré, Daniel, ne reconnaît plus… C’est la société nouvelle fortement urbanisée qu’il ne comprend pas… Nous sommes comme lui projetés loin du quartier de l’Estaque si cher au réalisateur qui en a fait le décor naturel de nombre de ses longs métrages.

Le titre complet du film est : « Sic transit gloria mundi », locution latine qui signifie « ainsi passe la gloire du monde ». « Gloria Mundi » a été présenté en sélection officielle à la Mostra de Venise 2019. Ariane Ascaride (Sylvie) a obtenu la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine.

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